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Publié le 08 décembre 2019 Mis à jour le 09 décembre 2019

La littérature jeunesse saisie par le numérique

Du format enrichi vers un glissement de genres

Qu’entend-t-on par littérature de jeunesse numérique?

La littérature de jeunesse numérique est, selon Bootz « une œuvre créée et lue dans un dispositif numérique, », une œuvre qui en « exploite les particularités et ne sort jamais du monde numérique. » Dans cette définition, il exclut les versions numérisées.

Il définit trois genres appartenant à la littérature numérique :

  • les textes construits par le lecteur au fur de à mesure de sa navigation
  • les textes conçus par le logiciel plus ou moins aléatoirement au fur et à mesure de la lecture
  • la poésie numérique avec ses formes écrites sur l’écran qui sont instables et qui se meuvent sous les yeux du lecteur.

Pour L.Perret, la littérature jeunesse numérique, telle qu’elle apparaît dans les applications disponibles sur tablettes avec Android et Apple, se caractérise par une association d’images fixes, d’images animées, de musique et de son(bruitage). Pour elle, cette littérature numérique semble plus adopter une partie des codes d’animation que de la littérature numérique » telle que Bootz ou d’autres spécialistes de cette littérature la définissent. Son format se rapproche davantage du livre enrichi que de la littérature numérique notamment par son caractère multimodal (sons, images en mouvement).

Caractéristiques du livre numérique versus livre papier (L. Perret)

Cas de l'album de jeunesse L’Herbier des fées

Interactivité - images en mouvement, sons (bruitage), vidéos ( personnages animés)

Ces éléments iconiques, audios et vidéos peuvent rendre la lecture complexe.

L’enrichissement apporté par l’ajout d’images et se sons n’altère pas le sens du texte. En revanche, les vidéos ont pour effet de « réorienter » le lecteur dans son interprétation de l’existence des fées.

Interactivité tactile

Images et sons peuvent « réorienter » l’attention du jeune lecteur qui, happé par cette fascination médiatique au travers de son écran peut être empêché de regarder (Tisseron, Stiegler).

Le fil de la lecture peut être mis en pause, voire rompu en raison de l’attrait causé par les effets des images. Dans le cas d’un livre de jeunesse renvoyant à un monde fantastique, on peut aisément imaginer un jeune lecteur « emporté », voire «égaré» par l’univers fantastique déclenché par la version numérique via les sons, les vidéos. De plus, divers procédés lui sont offerts comme l’élargissement d’éléments iconiques ou vidéos.

Prenons le cas d’une carte intégrée à un livre numérique, la lecture peut donc être provisoirement être interrompue et être remplacée par une navigation qui peut conduire à une autre destination que celle initialement prévue voire à une sortie de l’acte de lecture. Cette sortie n’est plus ici provoquée par des éléments externes (pause volontaire dans l’activité de lecture) mais bien par des éléments internes au support technique avec la multitude de fonctions que celui-ci renferme comme par exemple la communication via une application, la notification d’un message ou une fenêtre publicitaire qui s’ouvre. 

Lecteur acteur ou illusion de l’acte d’agir telle que questionnée par « l’illusion d’une activité directe sur les objets informatiques » pour parler justement de cette interactivité tactile, si l’on se réfère à Fluckiger.

Multimodalité

L'une des particularités d’un album de jeunesse est le rythme de lecture spécifique alternant textes et images. Si la multimodalité n’est pas en soi une caractéristique propre à la version papier, il en résulte tout de même une multimodalité spécifique à la version numérique qui lui confère une rupture avec la lecture sur format papier notamment en raison de l’interactivité tactile susmentionnée.

Non-linéarité

On pourrait par exemple mentionner les changements provoqués par le format numérique qui incluent la non-linéarité dans l’expérience de la lecture : il n’y a désormais plus de début, ni de fin et encore moins de milieu d’histoire. La narration se fait désormais avec des tronçons qui se sont plus nécessairement abordés de manière chronologique allant d’un A vers un point B. De même, elle devient multi-orientée.

Même constat pour V. Martel qui parle de liberté de parcours de lecture avec le format numérique en rajoutant qu’il s’agit là d’une « lecture de tous les modes d’expressions », c’est-à-dire des éléments scripto, iconiques (statique et mobile) et audio.

Expérience utilisateur: un rapport au livre modifié

L'intrusion d’un nouvel objet technique (tablette), ordinateur) a pour conséquence une modification du rapport du lecteur avec le livre.

Si l’on prend comme support la tablette, l’objet technique, ici devenu informatique provoque une rupture du rapport qui liait le lecteur au livre : le rapport objet/livre modifié a pour effet de changer la détermination directe des genres (par rapport à l’objet technique qu’est le livre).

Ainsi, comme l’évoque Chartier citée par L. Perret, « est ainsi rompue la relation qui, dans toutes les cultures écrites antérieures, liait étroitement des objets, des genres et des usages ».

Par ailleurs, le feuilletage est absent dans la littérature numérique. En effet, les clics permettent de passer d’une page à une autre, d’un chapitre à un autre voire directement au contenu en un seul mouvement de clic.

Livre numérique: bien plus qu’une simple transposition du livre papier

Dans une interview accordée à Voie Livres en 2018, Virginie Martel, professeure en Sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Rimouski , souligne que les maisons d’édition ne doivent pas tomber dans la facilité de la transposition papier vers le numérique. Elle affirme:

« Chose certaine, les maisons d’éditions ont avantage à aller au-delà du livre numérisé (qui reproduit pour une lecture sur écran le format papier) pour s’engager véritablement dans le livre jeunesse numérique et toutes les possibilités qu’il permet. »

Ce propos peut faire penser aux transpositions brutales et sans transition réfléchie ni porteuse de réelle plus-value que l’on a pu observer il y a plusieurs années en ce qui a trait à certains supports de cours transposés au format PDF dans certains dispositifs technopédagogiques. L'idée est de souligner l’accent qui doit être mis non plus sur un simple transfert du format papier vers le numérique mais davantage sur un transfert porteur de sens et qui prenne en compte les nouvelles dimensions conférées par le numérique. L’on peut évoquer en ce sens les nombreux travaux de D. Peraya relatifs à la médiation et à la médiatisation des supports pédagogiques. 

Orchestrer les différentes modalités de lecture sur support numérique

La modification du rapport objet/livre tel qu’il a été mentionné précédemment peut aussi avoir pour résonance un nouveau rapport objet/tablette dans lequel le support technique ne renvoie plus uniquement à une histoire comme cela est le cas pour le livre papier, mais est désormais le point de départ d’une multitude d’activités qui ne relèvent plus uniquement de la lecture.

Selon Virginie Martel,  «Ce n’est pas parce que les jeunes d’aujourd’hui sont des «digital natives» qu’ils sont dotés nécessairement de compétences en lecture numérique et multimodale. D’où l’importance qu’il y a à en faire un objet d’enseignement.

Selon elle, des stratégies traditionnelles tout comme des compétences transversales seront toujours nécessaires comme cela est le cas pour le format papier (prédire, réaliser des inférences, dégager l’idée principale, surmonter des obstacles de compréhension ) mais le format numérique implique des compétences particulières comme la navigation dans une œuvre interactive ou encore le traitement de tous les modes de communication (textes, images, sons). Ces compétences doivent être prises en compte dans l’enseignement et l’apprentissage.

Quelle distanciation de l’acte de lecture dans un cadre scolaire avec l’acte ludique ?

Un même support technique, en l’occurrence la tablette, renvoie également à des activités de type ludique extrascolaires qui non seulement sont très prisées chez les jeunes mais également renvoient à des activités privées. En ce sens, comme tout nouvel objet technique, l’on peut s’interroger sur l’appropriation de cet artefact sur les activités effectuées dans un cadre scolaire avec le même objet technique et les impacts qui en découlent.

Quelle distanciation ou adhésion peut-il y avoir avec le même artefact renvoyant à deux types d’activités différentes ? L’expérimentation menée par L. Perret auprès d’un groupe d’écoliers scolarisés en grande section a montré qu’il y a bien une distanciation de l’activité ludique avec l’objet technique en raison de la distanciation que l’école en tant que cadre scolaire pose vis-à-vis de l’objet.

L’auteure conclut avec une note positive en affirmant que cette distanciation minimise, voire annule la captation de l’écran chez l’enfant. Il n’y a donc pas, selon cette étude, d’effet de rapport hypnotique dans ce contexte.

Littérature numérique: nouvelles pratiques d’écriture numériques, nouveaux genres

Avec l’ère numérique , on voit également émerger de nouveaux genres tels que le « cell-phone novels », les romans pour téléphones intelligents, le transmedia storytelling ou encore le concept de roman de fans.

Avec ce dernier genre, le lecteur devient à la fois lecteur, partageur et producteur ou co-producteur de contenus via des plateformes mises à disposition.

En ce qui concerne le digital storytelling , c’est une pratique devenue de plus en plus fréquente notamment avec la multiplication des applications disponibles sur les tablettes qui rendent ainsi possibles la création de récits multimodaux, des histoires interactives.

Keitai shousetsu ou le roman pour téléphones portables: fragmentaire, instantané et interactif ...

Cette pratique nous vient du Japon et est devenue un genre littéraire  populaire dans le pays mais également à l'international comme aux Etats-Unis, en Afrique du Sud ou encore en Europe. Comme son nom laisse penser, la narration se fait à travers les messageries textes sur supports mobiles, plus précisément les téléphones portables. D'inspiration épistolaire, le roman pour téléphone portable comporte un nombre de caractères réduits (200 mots ), permet une interaction entre l'auteur et le lecteur et traite généralement de sujets tabous au Japon.

Le premier du genre, intitulé Deep Love, a vu le jour en 2003 grâce au japonnais Yoshi (pseudonyme). Le "roman" a été le premier du genre de l'ère des cellulaires. La culture mobile au Japon lui prévaut cette popularité notamment auprès des jeunes. Il a connu un tel succès qu'une reproduction classique en a été faite et a été vendue à 2,6 millions d'exemplaires. Une adaptation télévisée a même été produite à partir du roman suivie d'un manga et d'un film. Des détracteurs lui reprochent la pauvreté du langage  et la mauvaise qualité d'écriture des textes  qui nuiraient à la lecture traditionnelle.

De nouveaux outils de créations d'histoires narratives et applications de réseau social ont ainsi vu le jour comme Tap, Hooked ou encore le réseau social  Wattpad, réseau canadien vu comme un "café littéraire pour des adolescents".

Cela étant, ce format a pour mérite de prendre en compte les nouveaux modes de lecture liés au format mobile notamment la vague d'information qui assomme les utilisateurs de téléphones intelligents, la surexposition aux lectures médiatisées via le numérique et le besoin de "consommer vite". en tous lieux et en toutes occasions. Pour ce qui est du "consommer mieux", libre à vous d'en juger...

Exemple de versions adaptées télévisées de romans téléphones en Afrique du Sud.



Illustration :  WavebreakmediaMicro

Photo: Matthew Henry
Références 

Entretien avec Virginie Martel, premier volet : la littérature de jeunesse à l’ère numérique
https://www.voielivres.ch/entretien-avec-virginie-martel-premier-volet-la-litterature-de-jeunesse-a-lere-numerique/

Activité interprétative et littérature de jeunesse sur album numérique : pistes de réflexion pour une mise en contexte (Laetitia Perret)
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01658466/document


Digital literature for children: texts, readers and educational practices
Digital literature for children: texts, readers and educational practices (Aline Frederico)

 Influence of the Digital Age on Children’s Literature and Its Use in the Classroomhttps://courses.lumenlearning.com/suny-steps-to-success/chapter/7-influence-of-the-digital-age-on-childrens-literature-and-its-use-in-the-classroom/

Une nouvelle manière d’écrire : le keitai shosetsu
https://mondedulivre.hypotheses.org/6160

The first cell phone novel - http://www.historyofinformation.com/detail.php?entryid=2705

Les «chat-fictions», la littérature épistolaire adaptée à la génération Snapchat
https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2016/12/26/32001-20161226ARTFIG00004-les-chat-fictions-la-litterature-epistolaire-adaptee-a-la-generation-snapchat.php

Hooked, WhatsApp, Yarn… : plongée dans la littérature SMS qui cartonne chez les ados
https://www.numerama.com/pop-culture/266937-hooked-whatsapp-yarn-plongee-dans-la-litterature-sms-qui-cartonne-chez-les-ados.html


Mots-clés: Littérature Jeunesse Lecture À L'écran Numérique ère digitale genre littéraire keitai shousetsu roman téléphone portable

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