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Publié le 16 mars 2020 Mis à jour le 25 septembre 2020

Comment devenir un grand pédagogue?

Développer une posture de formateur

Source : Pixabay

La question de la maîtrise

Maîtriser consisterait à dominer, par exemple, on « maîtrise un forcené ». Cette vision semble un peu caricaturale quant au rapport au savoir. Qui peut prétendre « dompter » la connaissance si fluide, si intriquée au vivant et en faire un objet dont on use à son gré ? Il y a probablement une affaire de lien avec une matière pour s’approcher un peu de la maîtrise mais sans véritablement l’atteindre jamais.

La mestrance en marine, la maîtrise en musique ou dans les ateliers, comment les contremaîtres, les maîtres compagnons et tous ceux qui font corps avec leur matière développent-ils leurs talents ? La question que je me pose est «Comment les maîtres-formateurs prennent-ils forme ?» Par maître-formateur j'entends un professionnel de la formation, un bon formateur, un formateur expérimenté, capable d'adapter la pédagogie à une variété de situations au bénéfice de l'émancipation individuelle et collective et en faveur du bien commun. Un formateur capable d'allier la théorie et la pratique.

Le développement à suivre vise moins à décrire un référentiel de compétences que d'approcher le chemin pour développer la posture singulière d’exercice du métier au meilleur de ce que l’on peut en attendre.

La tradition de la maîtrise s'exprime en Occident et en Orient

En Europe dans la tradition des corporations de métiers, les compagnons ritualisent des parcours de métiers, des parcours géographiques et des parcours spirituels qui les font progresser vers un chef-d'œuvre. Ce déploiement aboutit à l'émergence d'un maître compagnon. C'est en cheminant au sens figuré comme au sens propre (Tour de France) et en se confrontant avec d'autres maîtres que le métier, les outils et le compagnon progressent simultanément. Le compagnon apprend chemin faisant.  « Caminante no hay camino» nous rappelle  Antonio Machado.

En Asie, par exemple au Japon, la progression dans une voie est marquée par 3 étapes

  • Shu, imiter les pratiques d'un maître, faire ses gammes, se préparer jusqu'à ce qu'un geste socle de la pratique soit correctement reproduit;
  • Ha, incorporer les pratiques du maître aux siennes, les éprouver dans une variété de situations;
  • RI, créer son propre  style élaborer une voie à suivre par d'autres, faire autorité et par là faire école.

J’ai rencontré une école dont le maître avait été formé par le fils du fondateur du Judo Jigoro Kano à l’art de lire les coprs. Pendant 7 ans, dans l’école des samouraïs, il apprit à identifier les gestes pour sentir avant même que l’adversaire ne bouge les forces et faiblesses de celui-ci. Le répertoire de 42 000 gestes et micro-gestes permet d’infiltrer des espions dans les endroits les plus dangereux ou de former les douaniers à identifier les ruptures de cohérences chez les passeurs de drogues.

Le maître dans son art apprend du cœur de son apprentissage

L'anglais distingue le teaching du learning. Ce que fait l'enseignant pour transmettre et ce qui est la part attribuée à l'élève. Je fais ici le choix du mot apprentissage qui agrège simultanément le processus vécu tant par le maître que par l'élève, mais aussi le résultat de ce processus.

Ce mot reflète l'adhérence des objets qui compose le milieu d'apprentissage à un système qu'il n'est pas si facile de décomposer. La décomposition entraînant une déperdition de sens. Apprendre et enseigner pourrait bien être largement confondu pour un maître qui reste sa vie durant un apprenti. Il ne sait se contenter d'un état stable du savoir car il voit le monde toujours jeune.

Le maître dans son art se tait quand il n'y a pas d'écoute ou d'envie de sentir l'indicible, le fin, la nuance, le système  complexe.

Nul ne peut apprendre ce qu'il croît savoir. Il est difficile de savoir ce qui est difficile. Il est donc ardu d'aller seul au-delà de ses croyances. Pour celui qui imagine aller plus loin ou plus finement, il s'agit d'être à nouveau un apprenti, et pour cela de se dépendre de ses certitudes. Donc, le maître est un éternel novice dépendant des autres. Il s'agirait même de désapprendre pour faire de la place à du neuf. Faire de la place signifie créer de nouveaux circuits neuronaux, opérer de nouvelles liaisons, favoriser de nouvelles connexions entre des sensations, des perceptions, des cognitions et des actions. Plus la forme progresse à travers le maître, plus il incarne quelque chose.

Le maître dans son art en sait plus qu'il ne sait dire (Polanyi  2009)

Il met son corps, ses intuitions, son modèle mental, toute l'œuvre de sa vie dans la forme par laquelle il est animé et pas simplement animateur. Le maître formateur est agi par la pédagogie qui le traverse.

Fréquenter l'intimité d'un maître est l'une des façons de saisir les liens qu'il élabore même inconsciemment entre son corps, son mental et les contextes qu'il traverse et par lesquels il est traversé. C'est pourquoi les maîtres aiment rejoindre des communautés épidémiques ou des communautés de pratiques, pour concevoir ou éprouver leur discipline.

Le maître dans son art n'apprend que s'il sait déjà.

Il réorganise en permanence ses savoirs. Il les complète. Il vérifie toujours selon de nouveaux angles que son expertise peut s'adapter à de nouvelles situations.

Le maître formateur a développé son style.

Il est reconnaissable par les traces que laisse la forme dans laquelle il évolue. Il a ciselé chaque geste, chaque mot. Ses supports sont sobres et percutants (texte, schéma, support de cours, vidéo, agencement de l'espace), ceux des apprenants qui le fréquentent également. On voit dans son regard attentif et la douceur de ses gestes une intention profonde, une cohérence, une sûreté d'être dans l'existence communicative.

C'est aussi le cas des apprenants avec lesquels il interagit. À lui seul il est un lieu dans lequel celui qui apprend peut se poser un moment. Pour progresser il rencontre d'autres maîtres, éprouve son art avec eux dans une variété de contexte. Il utilise 1000 stratégies pour expérimenter de nouvelles sensations, de nouvelles façons d'apprendre.  Il apprend pour la communauté et pas seulement pour lui. Il a une vision du savoir au service du bien commun et pas seulement au service d'une carrière, la sienne ou celle de ses élèves. Il varie les rythmes.

Parfois précis et incisif pour aller droit au but, parfois lent à l'envie, jusqu'à ce que chaque étape de la forme soit parfaitement détourée. Il oscille ainsi entre métaphore fulgurante et précision de chaque temps d'un processus. Il est plus facilitateur d'émergence au sein d'un groupe que donneur de leçons. Car ce qui importe c'est d'apprendre ensemble. Chacun ayant la place de devenir un leader du savoir. Il cultive l'art de l'effacement. Il cherche la critique. Il doute. Il se pose des questions. Il n'a d'autres écoles de pensée que celle des questions. Chaque question est un cadeau qu'il reçoit et qu'il partage.

Pour Perrenoud, « La compétence n’est pas synonyme de perfection mais de réflexivité et de régulation !"

Deux chemins il emprunte pour développer son art

Le premier chemin est celui de Gandhi : "Se transformer soi-même pour transformer le monde". Ce chemin exige un développement personnel profond. Le maître doit s'ériger en tant qu'humain d'abord. C'est un socle essentiel d'humanité sur lequel se pose une technique pédagogique.

Le second chemin est celui qui consiste à observer les effets du monde sur l'environnement et les effets de l'environnement  sur soi et choisir comment agir sur soi et l'environnement. C'est ici l'idée du contexte qui engage son action

La place des outils

Dans cette vision d'une éthique pédagogique qui se cherche, les outils demeurent des éléments du contexte. Ils ne créent pas le chemin. Les outils numériques sont moins une canne pour avancer que des stimulations nouvelles. La recherche de la simplicité du geste et du lien positionne le numérique comme un contexte dans lequel se mouvoir et non comme une fin en soi.

Sources

Polanyi, M. (2009). The tacit dimension. University of Chicago press

France UPF Se transformer soi même pour transformer le monde
https://france.upf.org/conferences-en-france/187-france-2015/decembre-2015/656-se-transformer-soi-meme-pour-transformer-le-monde

TEDX Martigny –Benoit Greindl
https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=DOugbHYmBQI&feature=emb_logo

Perrenoud – de quelques compétences du formateur expert
https://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_main/php_1999/1999_15.html


Mots-clés: Formation Permanente Expertise Pédagogique Maîtrise Compagnons formateur

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