L'individu et le collectif face à l'océan des savoirs
Une critique de la théorie de l'intelligence collective et ses implications pour l'apprentissage en communautés virtuelles.
Publié le 01 octobre 2020 Mis à jour le 01 octobre 2020
L’apprenant peut être soit posé dans un décor pour apprendre, soit être stimulé par un contexte. Dans le premier cas j’utilise le mot « environnement », dans le second celui de « milieu », car la proactivité de l’apprenant est saillante.
Même si la littérature professionnelle utilise indistinctement les vocables de contextes, environnement ou milieu, il semble possible de discerner trois façons d’appréhender le milieu pour apprendre. Le milieu de formation, le milieu d’apprentissage et enfin le milieu apprenant. Ces trois registres renvoient :
Le milieu de la formation » est une expression qui renvoie à l’idée d’un environnement piloté et agencé par des spécialistes pour déployer des programmes répondant à des standards ou à des référentiels de formation. Ce milieu essentiellement composé de professionnels, fonctionne à la façon d’un groupe quasi corporatif qui connaît les règles implicites et les codes pour organiser, financer et convaincre les interlocuteurs de la pertinence de leur solution.
Il est marqué par un ensemble d'habitude, d'usage, d'habitus qui se reproduisent et offrent de la stabilité aux règles en place. Tout est prévisible ce qui rassure décideur gestionnaire et politique. Les individus constituants de ce milieu (dirigeants d’organismes de formations, partenaires sociaux, spécialistes juridiques, financeurs, formateurs etc. ) en garantissent la permanence dans le temps puisqu’ils en sont constitutifs et en tirent leurs ressources et leur raison d’être.
La dimension financière est si prégnante, tout du moins en France, avec plus de 30 lois promulguées depuis les années 60, que l’expression consacrée pour évoquer ce milieu est « marché de la formation ». Il existe peu de recherches sur le « milieu de la formation » d’un point de vue générique, mais des études paraissent régulièrement pour en évoquer les composants, par exemple les formateurs, ou tenter d’en évaluer les effets sur la société. Mais, un autre sens se détache quand on rapproche milieu de formation.
Le « milieu de formation », est composé d’un ensemble de ressources et de moyens, d’acteurs avec l’intention de favoriser des transmissions. Ce milieu est le plus souvent défini par des programmes éducatifs ou formatifs qui prennent la forme de parcours, d’itinéraires ordonnancés avec des objectifs intermédiaires à atteindre et des modalités d’évaluation. Il est aussi de plus en plus question de « formation en milieu professionnel » (Cornier et Poizat, 2018), ou « formation en situation de travail » (Barbier, 2020), quand un repérage des ressources, des situations, des personnes en appui est réalisé et permet là encore de tracer un cheminement dans l’acquisition de savoir.
Ceci vaut également pour les « formations en ligne » qui se déploient dans un milieu numérique fait d’écrans, de moniteurs, de caméras, de micros, de téléphones ou de tablettes. Ce qui sous-tend cette perspective c’est que le milieu est formatif quand il est organisé et piloté. Les problématiques qui se posent tournent alors autour de la rencontre entre milieu de formation et milieu de travail.
La circulation des informations, affects, représentations, identités entre ces deux milieux produit une tension parfois réduite par l’opposition théorie/pratique (Malglaive, 1994), ou savoirs théoriques / savoirs d’action (Barbier, 2015). Le milieu dont il est question se base sur une vision disjointe des espaces que la pédagogie chercherait à articuler.
Le milieu d’apprentissage (Mootien et al ; 2019) décrit comment l’apprenant est susceptible d’apprendre. Rappelons que l’apprentissage décrit le processus d’apprendre, la façon dont un individu modifie ses croyances, sa représentation de soi dans l’action, sa capacité à s’engager durablement dans des tâches et sa capacité à mémoriser des nouvelles idées, pratiques, concepts.
Le milieu est réputé faciliter l’apprentissage selon qu’il favorise les processus de rétention, embarque des moyens mnémotechniques ou facilite la fluidité et l'enchaînement des séquences prévues pour faire apprendre. L’apprentissage renvoie à des processus individuel.
Le milieu d’apprentissage, quant à lui est plus ou moins affordant, c’est-à-dire qu’il aplanit plus ou moins les difficultés de cheminement pour apprendre en suggérant par son ergonomie les activités les plus adaptées. L’affordance décrit la capacité d’un objet de suggérer ses usages (Gibson, 2000).
Le milieu d’apprentissage est une création explicite pour optimiser les processus caractéristiques de l’apprendre : mémorisation de contenu, construction de son identité, renforcement de la confiance en soi, aptitude méta cognitive pour élaborer sa stratégie d’apprentissage.
Tout est devenu apprenant, les organisations, les équipes, les villes y compris les lycées et même les vacances, à en croire les dernières déclarations politiques françaises pour rattraper le temps perdu avec le Covid. Le milieu apprenant manque pourtant d’une définition qui le démarque du « milieu de formation » et du « milieu d’apprentissage » tels qu’ils viennent d’être décrits.
Pourtant il s’en distingue car il s’enracine dans le concept d’apprenance et des dispositions pour apprendre. Si le milieu de formation se caractérise par les moyens articulés pour satisfaire les exigences d’un programme ou d’un référentiel, si le milieu d’apprentissage se définit par son pouvoir de favoriser les mécanismes d’apprentissage, le milieu apprenant se caractériserait par son potentiel pour favoriser l'émulation, la coaction, l'envie d’apprendre ensemble, de réseauter, de se soutenir. Il favoriserait le désir et la capacité à apprendre collectivement et pas seulement les uns à côté des autres.
Un tel milieu offrirait des prises aux apprenants qui sont autant de fonctions pour s’engager. Ce milieu se définit comme tout espace où l’on apprend et qui offre des matériaux, une variété d’interaction et de la liberté pour apprendre.
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Fonctions |
Les contributions du milieu à l’apprenance |
Les limites du milieu imposées à l’apprenance |
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1 |
Nourricier |
Il offre des ressources, des contenus, de la matière |
Il gave, il égare, il produit de l’infobésité, ou de la paresse à aller chercher ou à construire soi-même des ressources |
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2 |
Protecteur |
Il protège, il permet des essai-erreurs, la construction de soi ou d’un groupe |
Il expose à des menaces, des remarques, des attaques, il crée des frontières |
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3 |
Réceptif |
Il facilite les rétroactions, les retours |
Il amortit, il renvoie peu |
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4 |
Stimulant |
Il propose des défis, des opportunités de s’engager |
Il produit de la sur-énergie, du stress |
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5 |
Orienté |
Il permet de se construire du sens par soi-même |
Il domine les pensées, les comportements et les croyances |
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6 |
Dynamique |
Il autorise le mouvement, il ouvre à la découverte, permet des déformations d’idées et de proposition, d’activités |
Il crée de l’agitation ou de la stagnation |
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7 |
Poreux |
Il laisse passer des idées permet des aller et retours et des circulations |
Il est imperméable |
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8 |
Lié |
Il permet des rencontres, des associations, des liens |
Il est compliqué, intriqué, noué, impénétrable, sans prise |
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9 |
Spatial |
Il situe dans le temps et dans l’espace, il cadence les activités et les engagements, il crée des repères |
Il perd par manque de vision d’ensemble |
En décryptant le pouvoir apprenant de la ville, Vulbeau évoque un milieu d’apprenance. Cette vision du milieu favorisant l’apprenance, c’est-à-dire l’attitude positive au regard de l’acte d’apprendre apparaît stimulante dans sa capacité à augmenter la motivation pour apprendre. Ce milieu dans lequel des prises sont offertes sans que tout le design de formation ou d’apprentissage soit défini par avance est un milieu génératif.
Puisque des espaces libres existent, il est possible de les occuper et de leur donner un sens par soi-même. Le milieu est génératif d’apprenance à la façon d’un terreau. Pour suivre une image, l'apprenant se plante dans son milieu comme une graine dans son terreau et augmente son pouvoir d’agir au fur et à mesure des explorations et des expériences. Il y est probablement aidé par des tiers facilitateurs qui aident au cheminement.
Sources
Mootien, F. K., Abbiati, M., Barbier, A. B., Groc, Y., & Poteaux, N. (2019). Huit ans après la réforme de la formation en soins infirmiers, comment les étudiants perçoivent-ils leur milieu d’apprentissage? Étude descriptive et comparative. Revue francophone internationale de recherche infirmière, 5(2), e63-e72.
Cornier, C., & Poizat, S. (2018). Stage et/ou période de formation en milieu professionnel: des modalités innovantes de professionnalisation. Empan, (1), 90-93.
Barbier,
JM. (2020), Apprendre ”par”, apprendre ”dans”, apprendre ”à partir de” la
situation de travail. 2020. ffhal-02502573
https://hal-cnam.archives-ouvertes.fr/hal-02502573/document
Malglaive, G. (1994). Les rapports entre savoir et pratique dans le développement des capacités d'apprentissage chez les adultes. Education permanente, (119), 125-133.
Barbier, J. M. (2015). Savoirs théoriques et savoirs d'action. Presses
universitaires de France.
https://www.decitre.fr/ebooks/savoirs-theoriques-et-savoirs-d-action-9782130741954_9782130741954_2.html
Gibson, E. J. (2000). Where is the information for affordances?. Ecological Psychology, 12(1), 53-56.
Vulbeau, A. (2009). Chapitre 3. L'éducation tout au long de la
ville. Dans : Gilles Brougère éd., Apprendre de la vie quotidienne (pp. 43-53).
Paris cedex 14, France: Presses Universitaires de France.
https://www.cairn.info/apprendre-de-la-vie-quotidienne--9782130572077-page-43.htm