Apprendre de sa pratique professionnelle en bibliothèque
L’analyse de la situation permet de mieux comprendre comment mobiliser compétences et connaissances à bon escient.
Publié le 15 décembre 2019 Mis à jour le 15 décembre 2019
Le stage a colonisé le monde de la formation professionnelle. Il apparaît comme un mantra indépassable combinant un programme prédéfini, une salle de cours, un formateur, un groupe. Ce mantra est gravé dans le marbre depuis au moins l'après-guerre. Pourtant la stagification est décriée depuis 45 ans (Guigou 1975). Elle est une prolongation de l’esprit scolaire chez l'adulte quand bien même les différences entre pédagogie et andragogie sont établies comme nous le rappelle dans un numéro de la revue Savoirs jean Pierre Boutinet chercheur en sciences de l'éducation.
Un tropisme scolaire demeurera, nécessitant de se poser des questions spécifiques pour l’adulte :
Alors qu'il est établi, et prouvé régulièrement et sur une grande variété de métiers depuis des décennies et les travaux de Tough (2002), que l'on apprend de façon informelle et en situation, la forme canonique du stage reste l'alpha et l’oméga ultra dominant des investissements budgétaires. Alors que 70% de ce que nous savons provient de nos expériences, la plus grosse partie de notre attention est portée sur les stages. Pourtant les stages posent question.
Le stage est juste une perte de temps tellement son format empêche d’apporter des réponses adaptées aux problèmes spécifiques rencontrés. Il a une faible valeur ajoutée par rapport à une activité réelle, car il en réduit considérablement la complexité et les incertitudes. Il se limite trop souvent à des apports de contenus devenus librement accessibles en ligne. Il souffre en outre d'une faible personnalisation et élude les historiques individuels.
Certains gestionnaires ont avalé tout cru le remède numérique mais les formations toutes à distance ou des hybridations forcées avec une ergonomie faible et des navigations linéaires ont peu convaincu.
Regardez plutôt les MOOC qui conservent moins de 10% de leurs auditeurs jusqu’à la fin des programmes. Ce qui importe c'est de savoir qui est là plutôt que l'évaluation des acquis, trop coûteuse pour les organisateurs. L’organisation insuffisante de la progression est notable quand un formateur mal à l'aise avec les méthodes pédagogiques se centre sur sa seule connaissance, évitant d'écouter les apprenants.
Les objectifs pédagogiques sont parfois plaqués à partir des croyances des formateurs ou des points clés définis par un tiers qui connait peu la réalité du travail ou l'a quitté depuis de nombreuses années. Temps contraints et rythmes imposés répondent-ils aux biorythmes des apprenants ? Difficile quand chacun a le sien.
Le stage est une perte de temps avec des durées de déplacement incompressibles. Et puis s'extraire de son environnement de travail et de son équipe coupe du système d'action indispensable pour mettre en œuvre le nouveau savoir. Le départ en formation est contrôlé par un chef, un partenaire social, des règles budgétaires, bien souvent le moment autorisé pour se former est un moment décalé par rapport au problème rencontré.
La concurrence avec un tutoriel immédiatement disponible est vive. La décision d'une formation professionnelle par un autre que soi nie le besoin d'auto direction de ses propres apprentissages d'un adulte et ampute son autonomie. Ce qui est complétement contraire aux habitudes d’un adulte, qui, lorsqu’il a besoin d’apprendre une tâche pour bricoler ou cuisiner ou toute autre activité de la vie quotidienne, s’organise pour apprendre.
Les stages sont coûteux et difficiles à mettre en œuvre car il faut un nombre critique de participants pour favoriser les échanges. Et si la communication sur la date de regroupement est insuffisante il faut recommencer pour remplir le créneau horaire et consacrer un temps considérable pour cela. Et au passage l’objectif de remplissage prend l’ascendant sur la qualité de la composition d’un groupe.
Mais il y a encore pire. Il n'y a que peu d'évaluation en situation de travail de ce qui est appris. Ce qui se passe c'est une passivation des apprenants qui attendent qu'un programme se déroule. Ils sont placés en posture de consommateurs. Et ces consommateurs vivent la situation comme une récompense ou bien comme une punition sans lien avec une quelconque motivation.
Le stage est le meilleur objet pédagogique qui soit. Organiserions-nous des apprentissages par essai et tâtonnements en chirurgie comme du temps d'Ambroise Paré ? « Faisons une ablation du foie et voyons si le patient respire mieux ». Laisserions-nous aux pilotes d'avions le droit à l'erreur ? Pas si sûr car un atterrissage approximatif peut s'avérer mortel.
Si l'expérience du terrain est essentielle, les pompiers et les militaires connaissent la valeur d'un aguerrissement progressif. On apprend d'abord à tirer à distance du danger avant d'être éprouvé par les incertitudes du réel. Le stage est un bac à sable sécurisé ou il est possible d'essayer avec un risque amoindri. C'est une opportunité de rencontrer d'autres professionnels, de disposer d’un temps de retrait de sa situation de travail. Cette possibilité de réflexivité et de mise à distance des situations problèmes aide à envisager sans trop d'enjeux des solutions nouvelles.
En effet le stage permet la découverte de contenus et de méthodes innovantes. Un des points plébiscités en dehors de la qualité des services proposés (restauration, salle, temps de détente…), c'est la dynamique de groupe pour apprendre en particulier les échanges entre pairs. Ceux-ci ouvrent à des conflits cognitifs qui facilitent les changements de croyances les plus ancrées.
Le stage est aussi souvent l'occasion d'un changement de lieu et permet de casser la routine du travail. Le droit à l'erreur (encadré), la variété des approches proposées stimulent le cerveau et ouvre le champ des possibles. Les possibilités d'entraînements, d'exercices, d'études de cas rares offrent une possibilité d'aborder des points délicats inexprimables en contexte professionnel. Enfin l’écoute attentive d'un formateur permettra la meilleure adaptation possible.
Le stage fait toujours l'objet d'un suivi de gestion : on compte soigneusement les corps présents mais sans savoir ce que les participants ont réellement appris, ce qui reste très aléatoire tellement le stage est une coproduction entre la situation proposée et l’engagement ou non de l’apprenant. Si les corps sont additionnés par les comptables, qui se soucie des esprits engagés ?
Le numérique apporte son lot de questions, qu'évaluer quand les corps sont absents ? La question de l’évaluation des effets des stages se repose. Incidemment le passage de la gestion de formation à l'apprenance gagne du terrain par ce chemin digital. C'est peut-être l'un des bénéfices principaux tellement demeure incertain le plus des pédagogies digitales (Pas de différence significative).
Si on n'apprend ni mieux ni moins bien en ligne du moins on se repose des questions sur la façon de le faire. Le stage a encore de beaux jours devant lui car les contacts avec d’autres que soi reste le plus court chemin pour apprendre.
Sources
Boutinet, J.
P. (2007). Des sciences de la formation peuvent-elles exister et avec quelle
spécificité épistémologique ? Savoirs, (1), 41-44.
https://www.cairn.info/revue-savoirs-2007-1-page-41.htm
Tough, A. (2002). The iceberg of informal adult learning. New Approaches to
Lifelong Learning (NALL) working Paper, 49-2002.
Guigou, J. (1975). La stagification. Éducation permanente, 31, 3-25.
Thot Cursus – Cristol Denis – Pas de différence significative
https://cursus.edu/articles/42703/pas-de-difference-significative
Inexfor – Organiser les biorythmes pour réussir
https://www.inexfor.com/metier-formateur-organiser/les-biorythmes-pour-reussir/
C-Campus - Blog formation-entreprise - Conflits sociocognitifs
https://www.blog-formation-entreprise.fr/concept-pedagogique-principes-daction-2-le-conflit-socio-cognitif/