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Publié le 01 février 2022 Mis à jour le 01 février 2022

De la porosité des frontières des métiers de l'accompagnement

Naviguer dans l’incertitude : une question d’attention consciente ?

Les territoires de l'accompagnement

On parle souvent des « métiers de l’accompagnement » sans pour cela être capable de partager une définition claire et explicite des limites entre ces différents métiers qui constituent ce champ de l’accompagnement.

Les limites entre ces différents métiers sont particulièrement poreuses. Ceci oblige les accompagnants (coach superviseur mentors etc…) à développer une conscience claire de ce qui se passe dans l’instant de la relation avec leur client pour rester dans son contrat et ainsi limiter le risque de dérive ou d’errance, tout en étant capable de faire évoluer ce contrat d’accompagnement au gré des besoins de son client qui chemine dans l’accompagnement. Les métiers de l’accompagnement ont ceci de complexe qu’il est nécessaire de toujours être conscient d’où on se situe dans un environnement à la fois indéfinissable et mouvant.

Quand j'étais petit je ne comprenais pas, en regardant une mappemonde, pourquoi on donnait des noms différents à des parties d’une même mer : je me demandais pourquoi nommer « Mer adriatique » ou « Mer tyrrhénienne » ces étendues d’eau de la Méditerranée qui ne se distinguent en rien du reste de la mer ?  C’est toujours la même étendue d’eau sans distinction particulière ! Alors pourquoi donner des noms différents à des parties de cette étendue d’eau puisqu’il n’y a pas de limites explicites entre ces différentes parties ?

Puis en grandissant j'ai compris que, nommer différemment des choses qui sont par ailleurs une même réalité continue, était le moyen un moyen de s’y repérer et de s’y déplacer tout en sachant à tout moment où on est. C’est aussi la possibilité d'en parler avec les autres, donc d'échanger et de se situer les uns par rapport aux autres et vérifier alors où on est, si on s’égare ou si on dérive.

Dans une certaine mesure c’est la question qui se pose dans la problématique des territoires de l’accompagnement. Quel coach n’a pas à certain moment été amené à sortir de sa mission pure de coach pour aller explorer l’étendue des différentes modalités d’accompagnement. L’a-t-il fait consciemment ? Intentionnellement ? Savait-il réellement ce qu’il faisait ? Etait-il conscient de l’effet qu’il était en train d’avoir sur son client ?

Le champ de l’accompagnement est comme la mer[1], un champ constitué de territoires aux frontières imprécises. Les organisations professionnelles ont toujours du mal à définir d’une manière pragmatique les frontières entre les différentes pratiques d’accompagnement comme le coaching, la supervision, le mentorat, le tutorat, etc.

Dans un précédent article[2] j’avais proposé de voir le champ de l’accompagnement comme un champ dont la substance universelle était l’analyse de pratique[3] où les modalités d’intervention pouvaient situer leurs territoires d’intervention respectifs en fonction de leurs finalités. Des modalités dont la configuration spécifique, la manière d’organiser les ingrédients qui la compose, était fonction de l’intention d’intervention de l’accompagnant.

 

 

 

Dans un tel champ, le fait que les limites soient floues et poreuses n’interdit pas qu’on s’y déplace mais oblige à une certaine vigilance. On ne peut pas s’interdire dans une relation d’accompagnement de répondre à une demande ponctuelle de formation. On ne peut pas non plus s’interdire d’aborder avec un client une question d’ordre philosophique ou spirituel sous prétexte que ce n’est pas dans le contrat de coaching professionnel. L’excursion hors du champ du contrat n’est pas en soi un problème. Ce qui peut être un problème ce serait que l’accompagnant n’ait pas conscience de cette excursion, voire qu’il s’y complaise et continue à s’y aventurer en toute inconscience en dépit du contrat de départ qui lui demande de rester dans le champ de son contrat de coaching.

L’essentiel est donc que l’accompagnant sache toujours dans quel espace il se situe. Qu’il soit conscient du lien de sens entre là où il se situe et le projet d’accompagnement qu’il a contractualisé avec son client.

La question n’est donc pas tant de définir des frontières tangibles et infranchissables entre les différents métiers, les différentes pratiques d’accompagnement. Ce sont des frontières qui seront toujours aussi imaginaires et théoriques que les méridiens ou les parallèles qui structurent notre manière de représenter la géographie de la navigation.

On peut voir le territoire de l’accompagnement comme un territoire dont la cartographie est imprécise comme ces espaces marins dont je parlais plus haut. Ainsi, la question n’est pas tant de savoir si je suis capable de rester sur le territoire défini par le contrat avec mon client (j’ai un contrat de coaching et donc je reste droit dans mes bottes dans ce contrat) mais la question est d’être conscient de comment, à quel moment et pourquoi je suis amené par la situation à naviguer aux limites du territoire du contrat voire à le transgresser.

Plutôt que définir des métiers, faire émerger la conscience de sa compétence

Il est pour ainsi dire impossible de définir le contour de chacun des métiers de l’accompagnement tant les frontières sont poreuses et floues. De plus les enjeux inconscients des accompagnants peuvent laisser penser qu’il est particulièrement difficile de définir d’une manière plutôt stable de la professionnalité[4] de ces métiers dont les frontières comme les contenus sont peu tangibles. Des flous qui rendent cette professionnalité peu aisée à définir.

La définition d’un socle de compétence pour le métier d’accompagnant est une stratégie des institution publiques pour encadrer les métiers et pour déclarer le professionnalisme d’un accompagnant. Certes cette définition d’un corpus de compétence par métier est nécessaire mais elle est tout à fait insuffisante pour rendre compte de ce qui se passe réellement dans la pratique. Le professionnalisme des accompagnants peut difficilement faire l’objet d’un contrat de compétence. 

La définition d’une cartographie des compétences est plus à considérer comme une grille qui invite à la réflexion que comme un contrat contraignant.

Plutôt que de chercher à définir les frontières théoriques entre les différents champs des métiers il est plus intéressant de travailler à la conscience que le professionnel a de la congruence entre son intention et sa méthode. Cette conception plutôt « latine » de la notion de profession[5] part de l’idée qu’un professionnel est quelqu’un qui est capable d’avoir un discours clair sur sa pratique[6]. Il y a entre la pensée et la parole une dialectique de construction mutuelle, une relation de renforcement croisée : un discours explicite est la preuve d’une conscience claire et en même temps l’effort de produire un discours est générateur de conscience

Au bout du compte, le professionnalisme d’un accompagnant peut se vérifier en permanence par ses démarches de formalisation de réfléchissement d’une manière privilégiée dans sa supervision mais aussi dans ses contributions d’écriture ou de recherche[7]. On peut renverser la proposition de Boileau en disant : ce qui s’énonce clairement finit par se bien concevoir et quand la pensée vient aisément les mots viennent facilement.

De l’intention à l’effet

Même si l’accompagnant n’a pas comme intention d’avoir un effet thérapeutique sur son client, (en tout cas ce n’est pas son contrat), il ne peut empêcher qu’a certains moments par inadvertance il favorise une prise de conscience importante qui peut avoir un effet thérapeutique sur son client.

Ce qui importe dans ce cas-là c’est sa capacité à se rendre compte de ce qui est en train de se passer pour le gérer avec le minimum de risque pour son client mais aussi pour lui. Au fond, entre professionnels, on peut se poser la question :  transgresser le contrat en conscience est-il plus ou moins dommageable que de rester campé en toute inconscience dans le contrat de départ alors que manifestement la demande est ailleurs ?

Les diverses missions des accompagnants : Soigner ? Entrainer ?  Faire grandir ?

La pratique de la supervision m’amène à accompagner des coachs, des formateurs ou des managers. Le superviseur, plus que tout autre accompagnant, est pris dans cette problématique de la conscience de son action. Sa mission est complexe et multidimensionnelle.

Si l’on se réfère à la définition que les organismes professionnels donnent de la mission des superviseurs on va s’apercevoir qu’elle couvre une grande part du champ de l’accompagnement : aider à prendre du recul, confronter pour faire grandir, professionnaliser, former …. en quelque sorte travailler à l’entretien de la santé professionnelle de son client (coach ou manager)[8].

Les pratiques de supervision ont longtemps été assimilées à quelque chose de l’ordre du soin ou du thérapeutique par leur lien historique avec la psychothérapie ou la psychanalyse. Mais le champ de la supervision des pratiques professionnelles a permis d’aller au-delà de cette référence au soin pour aller vers quelque chose de l’ordre de l’entrainement à visée de professionnalisation, voire même du développement personnel, ce qui peut paraitre logique dans la mesure ou l’accompagnant étant lui-même son propre outil de travail, se développer professionnellement c’est d’abord se développer personnellement.


Sources

[1] La mer symbolise l’inconscient dans beaucoup de civilisation. voir notamment Leibniz nouveaux essais sur l’entendement humain. 1765

[2] Emilie Devienne Dir : le grand livre de la supervision  2018  Eyrolles
https://www.decitre.fr/ebooks/le-grand-livre-de-la-supervision-9782212308242_9782212308242_11.html

[3] Nous dirons avec JM Barbier (Cnam Paris) que L’analyse de la pratique est l’analyse du discours sur l’activité. Elle n’est pas l’analyse de l’activité mais l’analyse de la représentation que l’acteur se fait de son activité. Par des modalités d’introspection conduite sous la responsabilité de l’accompagnant, l’objet et la matière de travail de l’analysant est l’ensemble des représentations que le Sujet se fait de son expérience. 

[4] Professionnalité au sens de Wittorski:  « contours et contenus d’une profession ». 
Lire Wittorski. R. - Professionnalisation et développement professionnel. Collaction et savoir Ed :L’Harmattan 1997
https://www.decitre.fr/livres/professionnalisation-et-developpement-professionnel-9782296037359.html

[5] Rappelons l’étymologie de professionnel selon le Littré: professus profetari : parler à propos de….  dont il nous reste un vestige en français dans l’idée de professer ou « profession de foi ».

[7] « Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ».  Nicolas Boileau, l’art Art poétique 1674


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