Articles

Publié le 09 mars 2022 Mis à jour le 09 mars 2022

Dur temps pour le livre

Revenons-nous à l'époque des autodafés?

Nous pourrions croire que le plus grand ennemi du livre est la numérisation qui rend l'objet physique moins désirable. Ou la myriade de contenus vidéo présents sur la Toile et consultable autant par nos téléphones que nos ordinateurs. Pourtant, non, la menace réside davantage dans l'incapacité d'accepter les idées ou les concepts qui ne correspondent pas à celles d'une autorité quelconque.

Plus que jamais le livre est menacé par la censure et l'Amérique du Nord semble avoir repris le "goût" des autodafés.

Cachez que ce livre que je ne saurais voir

En septembre 2021, le grand public a appris que des écoles canadiennes allaient retirer près de 5000 ouvrages et une trentaine avaient déjà été brûlés par les établissements. Pour quelle raison? Ces bouquins ne respecteraient pas les Premières Nations du Canada, usant de mots comme "Indiens" ou "sauvages". Inculquer du respect et reconnaître les torts faits aux autochtones n'est pas en soi un mal mais incendier des livres n'effacera pas les crimes du passé. D'autant plus qu'une des principales initiatrices du mouvement ne possède aucune racine avec un quelconque peuple autochtone, malgré ses dires. Une décision unilatérale qui n'a pas pris en compte le fait que se trouvaient des auteurs dénonçant les réalités des pensionnats, par exemple, et d'autres... issus des Premières Nations et osant se réapproprier le vocabulaire péjoratif utilisés par les colonisateurs.

Pendant ce temps, à l'autre bout du spectre politique chez les Américains, ce sont les livres abordant des thématiques progressistes qui se font censurer. Encouragés par des politiciens du parti républicain, des parents exigent la mise à l'index d'ouvrages ayant l'audace de parler de gens provenant de la communauté LGBTQ+, traitant du racisme aux États-Unis et même des bandes dessinées comme Maus témoignant de la Shoah. Cette campagne grandissante, particulièrement dans les états conservateurs, se veut un peu les suites logiques de la politique laissée par l'ancien président Donald Trump. Celui-ci avait d'ailleurs signé un décret interdisant l'enseignement de "concepts clivants" en septembre 2020. Son successeur l'a annulé au mois de mars 2021 mais le mal était fait. Les législateurs républicains se sont lancés dans une fronde cherchant à punir les bibliothèques scolaires ou publiques ne respectant pas ces interdictions. Dans l'Oklahoma, la loi accorderait 10 000$ aux plaignants par jour où un livre resterait sur les étagères. Les récalcitrants perdraient leur droit d'exercer tout simplement.

Une incompréhension de la littérature

Le problème actuel vient souvent de la sensibilité des lecteurs (ou même non-lecteurs). Ainsi, d'un côté, les mouvements progressistes ont l'impression que l'usage de termes et de principes discriminant signifie que l'auteur les approuve. Ce qui omet une des fonctions de cet art : nous placer dans la peau de gens, d'époques et d'univers divers. Forcément, dans le lot, certains auront des valeurs opposées. Alors, la solution passe par une contextualisation de l'ouvrage avec des préfaces modernes montrant les différences de pensée depuis la rédaction plutôt que par des comités de sensibilité qui mettront à l'index dès qu'ils sentent une polémique arriver.

Par exemple, les éditions publiant les livres du Dr Seuss ont préféré arrêter la publication de certains, dépassés dans leur vision de certains pans de la société. Or, bien des libraires américains ont été choqués de cette décision par rapport à des classiques de la littérature jeunesse. Ainsi, ils proposent plutôt des mises en contexte et lors de séances de lecture aux enfants, ceux-ci sont appelés à s'exprimer sur les caricatures offensantes. Cela s'avère bien plus constructif que la censure seule.

À l'inverse, les interdits conservateurs ne protègeront en rien les jeunes. Ils peuvent voir ces informations ailleurs, dont Internet. Elle ne fera au mieux que régresser la discussion entamée sur des sujets difficiles. Cet évitement du "clivage" finit par en créer un encore plus important puisqu'il envoie le message que ces réalités devraient disparaître. Que la population se porterait mieux sans des oeuvres présentant des individus de sexualité différente, des idées féministes comme la Servante Écarlate ou rappelant les discriminations vécues par les Afro-Américains, entre autres. Bref, il semble que tous oublient que la littérature, comme toutes les formes d'art, se veut un miroir de notre société. D'où l'importance de mettre en lumière par écrit les inconforts et de les traiter de front.

Défendre les livres

Ainsi, petit à petit, une riposte se forme particulièrement contre la censure républicaine à l'oeuvre. Des plateformes de livres électroniques comme Scribd ont rendu ces titres accessibles gratuitement pour un temps. Des clubs de lecture "de livres interdits" se constituent (montrant bien l'absurde de vouloir les interdire) et des ouvrages sont distribués sans frais. L'interdiction de Maus dans certains États a fait grimper les ventes américaines de plus de 700% au début de l'année 2022.

Pour les associations d'amateurs de livres, toutefois, il faudra que la pression monte contre ces tentatives de censure. Les parents doivent s'impliquer davantage politiquement et auprès des écoles, librairies de quartier et autres pour souligner l'importance de ces livres. Les médias peuvent servir de courroie pour relayer les inquiétudes de libraires et bibliothécaires inquiets pour la suite des choses. Plutôt que d'insister, comme il leur arrivait de le faire, sur la "semaine des livres interdits", ils devraient la nommer la "semaine de la liberté intellectuelle et d'expression".

Certes, la situation se déroule surtout aux États-Unis mais un vent de censure souffle aussi sur l'Europe et il ne serait pas impossible que des pouvoirs un peu plus conservateurs essaient de faire la même chose que certains gouverneurs américains. Alors, il faudra qu'enseignants, parents et défenseurs des livres réitèrent que retirer des ouvrages n'enlève en rien ni la présence de sujets sensibles ni les fautes actuelles et présentes.

Plutôt que d'interdire, profitons de ces écrits pour échanger et discuter sur ces thèmes de façon plus civilisés que sur les réseaux sociaux. Rappelons enfin que des créations considérées comme des classiques tels "Les Misérables", "Madame Bovary", "Lolita" et même "l'Odyssée" ont été censurées ou il a été demandé qu'elles le soient. Pourtant, malgré les campagnes, ces ouvrages sont encore consultables de nos jours. Ce qui démontre bien l'utilité illusoire de l'acte de censure.

Illustration : Freddy Kearney sur Unsplash

Références :

Andrew, Scottie. "Libraries Oppose Censorship. So They're Getting Creative when It Comes to Offensive Kids' Books." CNN. Dernière mise à jour : 3 mars 2021. https://www.cnn.com/2021/03/03/us/offensive-childrens-books-librarians-wellness-trnd/index.html.

Buisson, Alexis. "Aux États-Unis, La Riposte Face à La Censure De Livres S’organise." Télérama. Dernière mise à jour : 10 février 2022. https://www.telerama.fr/debats-reportages/aux-etats-unis-la-riposte-face-a-la-censure-de-livres-s-organise-7008732.php.

Hodgson, Coralie. "Livres Brûlés: Une Autrice Dénonce Un Geste De «censure»." Journal Métro. Dernière mise à jour : 14 septembre 2021. https://journalmetro.com/actualites/montreal/2691717/livres-detruits-une-autrice-denonce-un-geste-de-censure/.

Jensen, Kelly. "How To Fight Book Bans and Challenges: An Anti-Censorship Tool Kit." BOOK RIOT. Dernière mise à jour : 7 octobre 2021. https://bookriot.com/how-to-fight-book-bans-and-challenges/.

"Livres Censurés : Une Interdiction Parfois Surprenante." AbeBooks France. Dernière mise à jour : 28 septembre 2021. https://www.abebooks.fr/livres/livres-censures.shtml.

"Loving Books in a Time of Increasing Censorship." ACLU of Texas. Dernière mise à jour : 1er octobre 2021. https://www.aclutx.org/en/news/loving-books-time-increasing-censorship.

Mollier, Jean-Yves. "Faut-il Brûler Les Livres ? Tour D’horizon D'une Nouvelle ère De La Censure." Mezetulle. Dernière mise à jour : 31 juillet 2021. https://www.mezetulle.fr/nouvelle-ere-de-la-censure-par-jym/.

Oury, Antoine. "Censure : 10.000 $ D'amende Par Jour Pour Les Bibliothèques Récalcitrantes ?" ActuaLitté.com. Dernière mise à jour : 31 décembre 2021. https://actualitte.com/article/104059/international/censure-10-000-d-amende-par-jour-pour-les-bibliotheques-recalcitrantes.

Oury, Antoine. "Censure De Livres Aux États-Unis : “Nous Faisons Face à Une Plus Grande Mobilisation”." ActuaLitté.com. Dernière mise à jour : 17 décembre 2021. https://actualitte.com/article/103899/interviews/censure-de-livres-aux-etats-unis-nous-faisons-face-a-une-plus-grande-mobilisation.

Sarrazin, Sylvain. "Contextualiser Plutôt Que Censurer - La Presse+." La Presse+. Dernière mise à jour : 12 octobre 2021. https://plus.lapresse.ca/screens/cff5ad9d-c188-44c9-addc-c2596b669880__7C___0.html.

Silverstein, Kayleigh, and India Brown. "Books Unite Us, Censorship Divides Us: Banned Books Week 2021 at the U." The Daily Utah Chronicle. Dernière mise à jour : 27 septembre 2021. https://dailyutahchronicle.com/2021/09/27/books-unite-us-censorship-divides-us-banned-books-week-2021-at-the-u/.

Viennot, Bérengère. "Les Canadiens Peuvent Bien Brûler Des Livres, La Réalité Du Passé Ne Sera Pas Modifiée." Slate.fr. Dernière mise à jour : 10 septembre 2021. https://www.slate.fr/story/215544/canada-censure-autodafe-livres-brules-epuration-litteraire-premieres-nations-autochtones-amerindiens-moralisation-asterix-pocahontas.

Vissière, Hélène. ""On devrait brûler ces livres" : dans les écoles américaines, la censure bat son plein." L'Express. Dernière mise à jour : 27 janvier 2022. https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/on-devrait-bruler-ces-livres-dans-les-ecoles-americaines-la-censure-bat-son-plein_2166435.html#:~:text=Parmi%20les%20ouvrages%20sulfureux%2C%20Les,parle%20d'un%20obst%C3%A9tricien%20avorteur.


Voir plus d'articles de cet auteur

Dossiers

  • Pouvoir des livres

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

  • Les cours
  • Les ressources d’apprentissage
  • Le dossier de la semaine
  • Les événements
  • Les technologies

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner à l'infolettre

Superprof : la plateforme pour trouver les meilleurs professeurs particuliers en France (mais aussi en Belgique et en Suisse)


Effectuez une demande d'extrait d'acte de naissance en ligne !


Ajouter à mes listes de lecture


Créer une liste de lecture

Recevez nos nouvelles par courriel

Chaque jour, restez informé sur l’apprentissage numérique sous toutes ses formes. Des idées et des ressources intéressantes. Profitez-en, c’est gratuit !