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Publié le 23 avril 2025 Mis à jour le 23 avril 2025

Sommes-nous la moyenne des cinq personnes les plus proches de nous ?

Je suis qui nous sommes

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"Nous avons besoin d'autres êtres humains pour être humain"
Desmon Tutu

L’idée selon laquelle nous serions la moyenne des cinq personnes les plus proches de nous est largement citée dans les discours de développement personnel et dans certains courants de psychologie sociale. Cette hypothèse repose sur l'influence sociale, un concept selon lequel notre identité et nos comportements sont façonnés par notre environnement immédiat.

Cependant, cette affirmation mérite une analyse approfondie pour en évaluer la validité, à travers des perspectives théoriques et des recherches empiriques contemporaines.

Le fondement théorique

L’idée de la moyenne des cinq personnes les plus proches s’appuie sur des concepts clés en psychologie sociale, notamment l’influence sociale et l’apprentissage social. L’apprentissage social, tel que développé par Albert Bandura (1977), postule que nous apprenons par imitation des comportements des autres, en particulier ceux qui sont récompensés dans un contexte social donné.

Selon Émile Durkheim (1897), la socialisation dans un groupe est un processus fondamental qui façonne nos croyances et comportements. Ces théories soulignent le rôle primordial des interactions sociales dans la formation de notre identité et de nos actions.

Dans le contexte contemporain, Christakis et Fowler (2007) ont exploré les effets des réseaux sociaux sur des comportements spécifiques comme l’obésité et la réussite professionnelle. Leur étude démontre que des comportements peuvent se propager au sein d'un réseau social, illustrant l’influence des relations sociales sur des comportements individuels. Ce phénomène suggère que l’entourage immédiat a une influence tangible sur des aspects de notre vie, au-delà des simples interactions superficielles.

Les arguments en faveur de l'idée

Plusieurs recherches empiriques soutiennent l’idée que notre entourage immédiat influence de manière significative nos comportements et nos valeurs, particulièrement dans les domaines de la santé, des croyances et de la performance professionnelle.

  1. L’influence sur la santé et le bien-être :
    Une étude menée par Christakis et Fowler (2007) sur les réseaux sociaux a révélé que des comportements de santé tels que l’obésité ou le tabagisme se propagent au sein des familles, des amis et des collègues.

    Cette dynamique montre que les comportements de santé, qu’ils soient positifs ou négatifs, peuvent être modélisés par ceux qui nous entourent. En effet, les personnes qui nous entourent ont une influence déterminante sur notre adoption de comportements sains ou moins sains.

  2. Le rôle des réseaux sociaux dans la réussite professionnelle
    Le sociologue Burt (1992) a montré que les individus positionnés au cœur de réseaux sociaux denses ont un avantage professionnel, bénéficiant d’un accès privilégié à des informations et opportunités. Cette étude met en évidence le rôle crucial de l’entourage professionnel dans la réussite, renforçant ainsi l’idée selon laquelle notre réseau de relations peut façonner notre trajectoire professionnelle.

    Bourdieu (1980) dans son travail sur le capital social insiste sur le rôle des relations dans la construction de nos opportunités sociales et économiques, validant ainsi l’idée que nous sommes influencés par ceux qui nous entourent.

  3. La propagation des croyances et des valeurs
    Selon la théorie de l'acculturation sociale, développée par Tajfel et Turner (1979), les individus ont tendance à adopter les croyances, valeurs et comportements de leurs groupes de référence. Cela implique que notre entourage immédiat exerce une pression normative qui façonne nos valeurs morales, nos attitudes et nos comportements.

    Jodelet (1991), dans ses recherches sur les représentations sociales, montre que les croyances partagées au sein d’un groupe influencent directement les perceptions et les comportements des individus qui le composent.

  4. L’influence émotionnelle et psychologique
    Des études plus récentes sur la propagation des émotions, comme celles de Fowler et Christakis (2008), ont révélé que des états émotionnels tels que le bonheur, la dépression ou même l’optimisme se propagent à travers les réseaux sociaux.

    Cette influence émotionnelle directe, souvent subtile, peut renforcer l’idée que notre entourage influence non seulement nos comportements externes, mais aussi nos états internes, comme nos émotions et notre bien-être psychologique.

Les arguments contre

Cependant, bien que l’idée d’être la moyenne des cinq personnes les plus proches de nous soit fondée sur des principes théoriques solides, elle simplifie la complexité des facteurs influençant le comportement humain. Plusieurs éléments doivent être pris en compte pour nuancer cette théorie.

  1.  La diversité des influences sociales
    Gergen (2009) soutient que les influences sur l’individu proviennent de multiples sources au-delà du cercle proche, comme les médias, les événements mondiaux, et les figures d’autorité ou de mentorat. Ces influences peuvent être aussi puissantes, voire plus déterminantes, que celles des relations immédiates.

    Dans un monde de plus en plus globalisé, les personnes sont exposées à une variété de sources d’influence qui façonnent leurs comportements et croyances, indépendamment de leur entourage proche.

  2. L’autonomie individuelle
    Certaines personnes, notamment celles disposant d’une forte estime de soi ou d’un sentiment d’efficacité personnelle, peuvent résister plus efficacement à l’influence de leurs pairs.

    McGuire (1968) a montré que les individus possédant un fort sens de leur propre identité sont moins susceptibles d’être influencés par leurs groupes sociaux. L’idée que nous serions simplement la moyenne de notre entourage néglige donc l’importance de l’autonomie individuelle et de la capacité à développer des opinions et comportements indépendants.

  3. La diversité des réactions individuelles
    Les recherches sur les traits de personnalité, comme celles menées par Costa et McCrae (1992), montrent que les individus réagissent différemment aux influences sociales.

    Par exemple, les personnes introverties ou ayant une personnalité conservatrice peuvent être moins influencées par leur entourage immédiat que des individus extravertis ou ouverts d’esprit, qui sont souvent plus réceptifs aux idées et comportements des autres.

  4. L’effet des interactions complexes
    La dynamique sociale est rarement unidimensionnelle. Les individus interagissent avec une multiplicité de réseaux sociaux (famille, amis, collègues, réseaux professionnels, en ligne) qui exercent des influences multiples et parfois contradictoires.

    Ces interactions complexes compliquent l’idée de réduire l’influence de l’entourage à une simple moyenne. L’influence sociale est donc plus dynamique et complexe qu’un simple calcul arithmétique de moyenne.

Une vision nuancée

Il semble plus pertinent d’adopter une vision nuancée qui reconnaît l’importance des influences sociales tout en tenant compte de la complexité des facteurs qui façonnent notre identité.

Lahire (2011) propose un modèle d’individualité plurielle où l’individu est le produit de diverses influences sociales mais conserve une certaine autonomie. De même, une approche basée sur les réseaux sociaux complexes permet de mieux comprendre comment notre comportement est façonné à la fois par des influences multiples et par nos propres décisions et actions.

Interactions dynamiques

L'idée que nous serions la moyenne des cinq personnes les plus proches de nous repose sur des principes solides issus de la psychologie sociale et des études sur les réseaux sociaux. Cependant, cette théorie doit être nuancée à la lumière des recherches actuelles, qui montrent que l'individu est influencé par une multitude de facteurs.

Si notre entourage joue un rôle important dans la formation de notre identité et de nos comportements, il ne peut être considéré comme le seul facteur explicatif. Il est donc plus juste de dire que notre identité résulte d'une interaction complexe entre notre environnement immédiat et des influences plus larges.

Sources

Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique. Les Éditions de Minuit.
https://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Le_Sens_pratique-1955-1-1-0-1.html

Burt, R. S. (1992). Structural holes: The social structure of competition. Harvard University Press.

Christakis, N. A., & Fowler, J. H. (2007). The spread of obesity in a large social network over 32 years. New England Journal of Medicine, 357(4), 370-379. https://doi.org/10.1056/NEJMsa066082

Costa, P. T., & McCrae, R. R. (1992). Revised NEO Personality Inventory (NEO-PI-R) and NEO Five-Factor Inventory (NEO-FFI). Psychological Assessment Resources.

Fowler, J. H., & Christakis, N. A. (2008). Dynamic spread of happiness in a large social network: Longitudinal analysis of the Framingham Heart Study social network. British Medical Journal, 337, a2338. https://doi.org/10.1136/bmj.a2338

Gergen, K. J. (2009). An invitation to social construction. SAGE Publications.

Homans, G. C. (1950). The human group. Harcourt Brace & World.

Jodelet, D. (1991). La représentation sociale: Phénomènes, concepts, et applications. PUF. https://www.researchgate.net/publication/326849612_Representations_sociales_phenomenes_concept_et_theorie

Lahire, B. (2011). L’homme pluriel : Les ressorts de l’action. La Découverte.
https://journals.openedition.org/sdt/37736

McGuire, W. J. (1968). Personality and susceptibility to social influence. In E. R. Cummings & R. E. M. Stodgell (Eds.), Social influence and conformity (pp. 55-76). McGraw-Hill.

Tajfel, H., & Turner, J. C. (1979). An integrative theory of intergroup conflict. In W. G. Austin & S. Worchel (Eds.), The social psychology of intergroup relations (pp. 33-47). Brooks/Cole.


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