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Publié le 01 septembre 2025 Mis à jour le 09 septembre 2025
La distinction entre le passé, le présent et le futur est une illusion, aussi tenace soit-elle
Albert Einstein
L’expression « accueil du futur émergent » traduit en français le terme anglais presencing, forgé par Otto Scharmer au début des années 2000. Ce concept occupe une place centrale dans ce qu’il a appelé la Theory U, une approche désormais largement diffusée dans les champs du leadership, de l’innovation sociale et des pratiques de facilitation collective.
Comprendre ce concept et sa trajectoire, c’est suivre le déplacement d’une intuition philosophique et spirituelle vers une méthodologie organisationnelle, puis vers une pratique sociétale et écologique. En parallèle, cela permet d’interroger la manière dont la posture du facilitateur s’est transformée en résonance avec ce mouvement d’expansion.
Le premier jalon se situe dans l’ouvrage Presence: Human purpose and the field of the future (Senge, Scharmer, Jaworski & Flowers, 2004). Le terme «presencing» y apparaît pour désigner une capacité singulière : se relier à un champ plus vaste de conscience où le futur peut être perçu avant d’être réalisé.
Il ne s’agit pas d’une simple projection ni d’une extrapolation des tendances, mais d’une qualité d’attention particulière qui permet de « sentir et d’incarner la plus haute potentialité future qui cherche à émerger » (Scharmer, 2004).
La filiation revendiquée par Scharmer est double. D’un côté, la phénoménologie inspire cette démarche : la suspension des préjugés, chez Husserl, ou l’« écoute de l’appel de l’être », chez Heidegger, offrent des clés pour comprendre l’attitude nécessaire à l’accueil de ce qui n’est pas encore donné. De l’autre, les sciences cognitives incarnées, notamment avec Francisco Varela, apportent une base scientifique en montrant que le savoir est toujours co-construit par l’expérience vécue du corps en relation avec le monde (Varela, Thompson & Rosch, 1991).
À ce stade, l’accent est mis sur l’expérience individuelle. Comment un leader ou un praticien peut-il s’ouvrir à une source intérieure de connaissance et se mettre au service d’un futur latent ? Le facilitateur, lorsqu’il intervient à cette échelle, joue un rôle de miroir : il aide l’individu à suspendre ses jugements, à se reconnecter à ses ressentis et à écouter la résonance intime d’un avenir possible.
La deuxième étape correspond à la publication de «Theory U: Leading from the Future as It Emerges» (2007). Ici, l’«accueil du futur émergent» devient le pivot d’une méthodologie de transformation, représentée par la courbe en U.
Sur le versant gauche du U, Scharmer décrit les étapes nécessaires pour s’ouvrir :
Au creux du U se situe le «presencing», moment de bascule où l’ancien se défait et où le nouveau peut advenir. Sur le versant droit, le futur est cristallisé et actualisé à travers des prototypes.
Le presencing n’est donc plus seulement une expérience intérieure, mais une compétence collective. Scharmer oppose clairement deux logiques :
Cette étape marque un déplacement de l’individuel vers l’organisationnel. Il s’agit d’aider des équipes et des institutions à dépasser leurs blocages, à abandonner leurs réponses obsolètes et à accueillir ensemble des solutions inédites.
Le facilitateur devient alors le gardien du U : il maintient un espace sûr et confiant où le groupe peut descendre dans le silence, traverser l’incertitude, puis laisser venir des réponses vivantes. Sa posture repose sur la neutralité bienveillante, l’écoute élargie et la capacité à soutenir un collectif dans une expérience souvent déroutante.
La troisième étape est marquée par «Leading from the Emerging Future: From Ego-System to Eco-System Economies» (Scharmer & Kaufer, 2013). Scharmer élargit ici la portée du concept : l’accueil du futur émergent ne se limite plus aux individus ou aux organisations, mais concerne les systèmes sociaux mondiaux.
Il identifie trois fractures principales de notre temps :
Face à ces fractures, le presencing est conçu comme une pratique de guérison et de régénération. Scharmer affirme :
« The quality of results produced by any system depends on the quality of awareness from which the people in the system operate » (2007).
Autrement dit, ce qui compte n’est pas seulement le contenu des décisions mais le lieu intérieur d’où elles sont prises.
Avec le lancement du u.lab au MIT et le développement du Presencing Institute, ce concept prend une dimension planétaire. Des milliers de personnes participent simultanément à des processus d’apprentissage et de co-création.
Le facilitateur devient ici un tisseur d’écosystèmes : il relie des acteurs divers, maintient l’orientation vers le bien commun et veille à ce que le collectif élargi puisse accueillir un futur régénérateur. Sa posture implique une conscience éthique et écologique, capable de tenir la complexité et d’incarner une responsabilité planétaire.
On peut résumer cette évolution comme une montée en échelle progressive :
Cette trajectoire se lit comme un passage du je au nous, puis au tous.
Sa fonction est d’aider une personne à suspendre ses jugements et à percevoir sa potentialité future. La posture requiert écoute, présence silencieuse et empathie. Les pratiques associées incluent l’entretien réflexif, le journaling, la marche méditative ou le dialogue contemplatif.
Il veille au déroulement du processus, maintient l’espace de confiance et accepte l’incertitude. Sa posture repose sur la neutralité bienveillante et la confiance dans la dynamique collective. Les pratiques incluent les cercles de dialogue, les immersions de terrain (sensing journeys), le prototypage collectif et les ateliers d’innovation.
Il relie les acteurs fragmentés, incarne un engagement éthique et oriente l’attention vers le bien commun. Sa posture est celle d’un artisan de régénération sociale et écologique. Les pratiques associées vont des forums citoyens élargis aux laboratoires d’innovation sociale, en passant par les plateformes massives de co-apprentissage comme le u.lab.
Cette trajectoire n’est pas exempte de fragilités. Peut-on réellement accueillir un futur sans le projeter avec les filtres du présent ? Comment éviter que le presencing ne soit réduit à une technique managériale instrumentalisée pour améliorer la productivité sans engagement éthique ?
Scharmer lui-même reconnaît cette vulnérabilité : si la qualité de conscience d’un collectif est faible, ce qui émergera sera une répétition du passé, déguisée en nouveauté.
En outre, l’ouverture à un futur émergent suppose du temps, de l’attention et une certaine sécurité psychologique — conditions rarement réunies pour tous. La démocratisation de cette pratique, son accessibilité au-delà des cercles privilégiés, demeure une question cruciale.
Pour les facilitateurs, l’« accueil du futur émergent » appelle une redéfinition profonde du rôle. Il ne s’agit pas de piloter un groupe vers une solution préconçue, ni de produire un consensus rapide. Le rôle du facilitateur est d’accompagner un collectif dans la traversée du U, de soutenir l’ouverture de l’esprit, du cœur et de la volonté, et de maintenir un espace où le futur peut se manifester.
Concrètement, cela implique :
Conclusion
L’« accueil du futur émergent » constitue l’un des apports majeurs d’Otto Scharmer. Sa trajectoire, de 2004 à aujourd’hui, montre un élargissement progressif : de l’intuition phénoménologique vécue individuellement, à la méthodologie organisationnelle, puis à la pratique planétaire d’une conscience écologique et sociale.
Pour les facilitateurs, cette évolution ouvre une voie exigeante : ne plus organiser simplement le changement, mais rendre possible l’émergence d’un avenir régénérateur. Cela demande une vigilance constante, une éthique claire et une présence incarnée.
Dans ce sens, la facilitation devient une pratique de l’espérance active : une manière de tenir le seuil entre le passé et l’avenir, pour que le futur puisse être accueilli comme une promesse vivante et partagée.
Références
Scharmer, O. C. (2007). Theory U: Leading from the future as it emerges. Cambridge, MA: Society for Organizational Learning. (2e éd. 2016, Berrett-Koehler).
Scharmer, O. C., & Kaufer, K. (2013). Leading from the emerging future: From ego-system to eco-system economies. San Francisco: Berrett-Koehler.
Scharmer, O. C., Senge, P., Jaworski, J., & Flowers, B. S. (2004). Presence: Human purpose and the field of the future. Cambridge, MA: Society for Organizational Learning.
Varela, F. J., Thompson, E., & Rosch, E. (1991). The embodied mind: Cognitive science and human experience. Cambridge, MA: MIT Press.