Avons-nous perdu le sens de l'amour?
La question amoureuse est sociologiquement très intéressante. Surtout aujourd’hui, où le modèle est en pleine transformation. Est-ce que la grande liberté que nous avons a tué l'amour?
Publié le 09 décembre 2025 Mis à jour le 10 décembre 2025
Est-ce que la vie passée en compagnie des écrans, l’intensification des interactions médiées par le numérique et l’éloignement progressif du vivant apprennent à l’esprit humain à habiter des espaces de plus en plus déconnectés du monde sensible ?
À la limite, cette trajectoire pourrait rendre pensable, supportable – et pour certains désirable – une vie dans une capsule spatiale, reliée aux autres seulement par des flux d’informations. C’est une spéculation, mais elle s’appuie sur plusieurs évolutions bien documentées.
Sur un siècle, les sociétés industrialisées ont déjà considérablement allongé les temps quotidiens de « retrait » médié. Dans la France des années 1960–1980, la télévision occupe progressivement plusieurs heures de la soirée familiale. En 2010, l’Insee estime à environ trois heures par jour le temps moyen devant la télévision, auquel s’ajoutent déjà quarante-cinq minutes d’usage domestique de l’ordinateur.(Insee )
Ce temps n’est plus passé à interagir avec des personnes ou des environnements proches, mais à fréquenter un monde d’images et de récits à distance. Aujourd’hui, la dynamique se déplace vers les écrans mobiles : le smartphone est présent dans 93 % des foyers français et devient l’écran privilégié des 15–24 ans pour regarder des vidéos, dans un contexte où la consommation totale de vidéo atteint en moyenne 4 h 40 par jour.(Le Monde.fr ) L’espace de vie quotidien se transforme en « bulle connectée », où l’environnement matériel immédiat se fait décor de fond d’une vie mentale principalement arrimée à des flux numériques.
Ces données ne décrivent pas un simple « temps d’écran » abstrait, mais une habitude profonde à se retirer dans un univers d’interactions médiées, parfois au détriment des liens incarnés.
Bernard Stiegler analyse cette transformation comme une reconfiguration de notre rapport au temps et au monde par les « rétentions tertiaires » – ces traces techniques (images, sons, flux) qui orientent l’attention et la protention, c’est-à-dire l’attente du futur.(arsindustrialis.org )
Une part croissante de notre expérience ne vient plus de la rencontre directe avec les choses et les vivants, mais de ces mémoires techniques qui anticipent nos désirs, capturent notre attention, organisent nos rythmes.
Hartmut Rosa, dans son diagnostic de l’« accélération » de la modernité, montre que cette densification des flux et des options produit de nouvelles formes d’aliénation :
Sherry Turkle, à partir d’entretiens sur plusieurs décennies, décrit quant à elle un paradoxe : les technologies relationnelles soutiennent un idéal d’autonomie et de contrôle tout en préparant un mode de vie «seul ensemble»( alone together), physiquement seul, entouré d’artefacts et d’avatars, relié aux autres par des fragments de messages soigneusement édités.(mediastudies.asia)
Une progression
Historiquement, on peut lire une succession d’étapes qui augmentent progressivement les temps de déconnexion sensorielle directe et de connexion symbolique médiée.
Les enquêtes françaises sur les pratiques numériques montrent que, loin d’un bloc homogène de « natifs du numérique », on observe une grande diversité d’usages, mais aussi des groupes pour lesquels les loisirs se déroulent majoritairement en ligne.(OpenEdition Journals) Dans cette configuration, l’environnement physique immédiat peut devenir secondaire : un décor stable pour un esprit occupé ailleurs.
Chez un individu né aujourd’hui, la trajectoire onto-génétique peut être schématiquement décrite comme une série d’entraînements graduels au détachement. Dans l’enfance, les écrans sont souvent utilisés pour calmer, occuper, endormir ; le moment d’éveil sensoriel au monde (textures, odeurs, silhouettes) coexiste avec des moments fréquents où l’attention est captée par un flux lumineux bidimensionnel.
Les études sur l’impact des expériences sensorielles précoces suggèrent que la disponibilité ou la rareté de certains types de stimulations modulent la vitesse et la nature du développement cognitif.(Frontiers )
Même sans appauvrissement sensoriel massif, une distribution différente des expériences (plus de temps sur des stimuli visuels 2D, moins de temps dans des environnements non structurés) peut infléchir la manière de se représenter l’espace, le temps, le corps.
À l’adolescence, l’enjeu se déplace vers l’architecture des liens. Le smartphone devient un opérateur central des relations : c’est par lui que passent les invitations, les signes d’appartenance, les conflits. L’environnement matériel peut être une chambre, un bus, un trottoir ; ce qui compte, ce sont les conversations dans des groupes, les réactions à des stories, les marqueurs visibles ou invisibles de statut.
Turkle montre comment cette vie « en flux » permet à chacun de construire une image de soi contrôlée, réversible, ajustable – ce qui donne à la distance physique un statut nouveau : non plus un manque, mais une condition d’aisance pour oser certaines paroles ou certains masques.(mediastudies.asia )
Un pas est franchi : l’absence de l’autre n’est plus nécessairement vécue comme un manque ; elle devient le support d’un lien filtré et maîtrisé.
Cette habitude de l’éloignement médié ne suffit évidemment pas à rendre acceptable la « solitude dans le vide » d’un voyage interplanétaire. Les études de psychologie de l’isolement et de la confinement, menées en Antarctique ou dans des expériences comme Mars-500 (520 jours de confinement simulant une mission martienne), montrent des risques bien identifiés : perturbations du sommeil, baisse de l’humeur, tensions interpersonnelles, épisodes de retrait ou de désengagement.(ResearchGate)
Les synthèses récentes sur les risques comportementaux des missions spatiales de longue durée soulignent la combinaison de facteurs stressants : confinement, isolement social, microgravité, perturbation des cycles circadiens, exposition au rayonnement, distance croissante avec la Terre.(NASA )
Des confinements plus courts (environ 30 jours) semblent parfois bien tolérés, voire associés à une légère amélioration de certaines performances cognitives, mais au prix d’une élévation mesurable du stress.(PubMed ) Dans ces conditions, l’acceptabilité de la solitude cosmique repose sur une combinaison de sélection psychologique, d’entraînement, de dispositifs de soutien, autant que sur des dispositions acquises dans la vie ordinaire.
Il reste néanmoins possible de dessiner des étapes intermédiaires où les habitudes numériques actuelles jouent un rôle. Une première étape tient aux « micro-évasions » : notifications compulsivement consultées, défilement de flux pendant quelques secondes ou minutes chaque fois que le réel devient trop lent ou trop intense.
Ces mouvements répétés de retrait puis de retour entraînent à considérer la présence au monde comme réversible et optionnelle.
Une deuxième étape correspond aux immersions prolongées : jeux vidéo, séries, univers virtuels qui occupent plusieurs heures d’affilée dans un environnement sensoriel relativement stable (faible diversité de sons, posture statique, lumière artificielle). Ce sont des situations où le corps est physiquement confiné, parfois dans un espace réduit, tandis que l’esprit voyage loin.
Une troisième étape se manifeste dans les formes de socialisation entièrement médiées – relations amoureuses à distance, communautés d’intérêt exclusivement en ligne, travail à distance – qui rendent envisageable une vie quotidienne fortement appuyée sur la communication médiée. À ce stade, une partie significative des interactions clés (travail, amitié, loisir) pourrait, en principe, continuer à exister si le corps se trouvait enfermé dans un module à des millions de kilomètres, à condition de disposer de bande passante suffisante.
Les recherches sur la psychologie des missions martiennes envisagent déjà la constitution de protocoles d’entraînement psychologique pré-vol, visant à développer des stratégies de diminution de situations aversives, des routines de groupe et des compétences d’auto-régulation dans des environnements simulés fermés.(ScienceDirect)
On peut imaginer que des générations ayant grandi dans des environnements saturés d’interfaces, habituées aux plateformes de travail collaboratif, aux avatars, aux réalités virtuelles immersives, s’adapteraient plus facilement à ces dispositifs d’entraînement et les prolongeraient sans rupture dans un habitat spatial. Dans ce scénario, la solitude physique ne serait pas perçue comme un isolement absolu, mais comme une intensification d’un régime de présence-absence déjà familier : corps ici, relations ailleurs.
Reste la question du « vide ». Le vide dont il est question ici n’est pas seulement cosmologique ; c’est aussi un vide symbolique potentiel, lié à la raréfaction des expériences de résonance avec le vivant.
Rosa définit la résonance comme un mode de relation où le sujet se sent touché par le monde et capable de lui répondre, dans une transformation mutuelle. L’aliénation, à l’inverse, est une relation au monde « sans relation », où les choses, les autres, soi-même deviennent inertes, indisponibles.(revuephares.com )
La multiplication des écrans peut favoriser alternativement l’un ou l’autre : d’un côté, des rencontres, des apprentissages, des mobilisations planétaires ; de l’autre, des flux standardisés, une attention dispersée, un sentiment d’interchangeabilité. Lorsque prédomine ce second versant, l’idée de quitter une Terre perçue comme saturée, hostile ou indifférente peut se colorer d’une forme d’attrait pour un ailleurs aseptisé, entièrement maîtrisé techniquement.
Les données sur la santé mentale des adolescents suggèrent toutefois un équilibre incertain. Les usages intensifs et addictifs des écrans sont associés à des niveaux élevés de détresse, de troubles anxieux, de tentatives suicidaires.(CDC )
Dans le même temps, des enquêtes internationales récentes indiquent que de plus en plus de jeunes limitent volontairement leur usage des smartphones pour préserver leur bien-être et leur capacité de concentration, ce qui signale un mouvement de réappropriation critique de ces technologies.(The Guardian )
Les travaux sur les temps en nature montrent que le contact régulier avec des environnements naturels soutient la régulation émotionnelle et la qualité de l’attention, en contrepoint des expositions prolongées aux écrans.(analesdepediatria.org )
La trajectoire vers une acceptation de la solitude cosmique n’est donc pas linéaire ; elle coexiste avec des contre-mouvements puissants cherchant à réancrer les existences dans des milieux vivants, c'est ce dont témoigne le spationaute Thomas Pesquet.
En termes de temporalité, on peut imaginer que, sur un horizon de cinquante à cent ans, trois couches avancent de concert.
Dans ce cadre, la « solitude dans le vide » devient acceptable si elle est en réalité une solitude très peuplée d’écrans : interfaces de visioconférence, archives culturelles, réalités virtuelles, simulations de paysages terrestres ou extraterrestres, robots sociaux. Ce n’est plus le vide au sens strict, mais un cocon techno-symbolique.
Le risque réside alors dans une désaffection durable pour les formes d’attachement au vivant qui ont historiquement structuré les subjectivités humaines : cycles saisonniers, présence des animaux, densité des villes, rugosité des milieux. Plus la trajectoire onto-génétique se déroule dans des environnements homogénéisés, climatisés, visuellement standardisés, plus le contraste avec l’incertitude et la variabilité des milieux naturels peut paraître fatigant, voire dissuasif.
Les mêmes auteurs qui diagnostiquent ces risques esquissent pourtant des voies de bifurcation. Stiegler propose une «pharmacologie» des technologies, insistant sur le fait qu’elles peuvent soigner autant qu’empoisonner selon les régimes d’usage et les institutions qui les encadrent.(OpenEdition Journals )
Dans la perspective de voyages spatiaux de longue durée, ces propositions invitent à concevoir des habitats et des temporalités qui maintiennent une qualité relationnelle forte – entre membres de l’équipage, avec des communautés terrestres, avec des formes symboliques de la Terre elle-même – plutôt qu’un simple remplissage du vide par des flux numériques.
En résumé, la fréquentation continue des écrans, l’intensification des interactions numériques et l’éloignement relatif du vivant esquissent bien un apprentissage social et individuel de la déconnexion du milieu immédiat. Cet apprentissage pourrait faciliter l’acceptation d’environnements extrêmement médiés, comme des habitats spatiaux. Mais les connaissances accumulées sur les effets de l’isolement, les fragilités psychiques liées aux usages addictifs, et la puissance des expériences de résonance avec le vivant montrent qu’une solitude dans le vide ne devient véritablement acceptable – et éventuellement désirable – que si elle reste tissée de relations riches et de récits partagés.
La trajectoire n’est pas écrite d’avance. Elle dépendra des choix collectifs qui décideront si les technologies d’écran servent surtout à nous habituer à l’absence du monde, ou au contraire à mieux éprouver sa présence et à en prendre soin, y compris depuis l’espace.
Références
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Basner, M., et al. (2014). Psychological and behavioral changes during confinement in a 520-day simulated mission to Mars. PLOS ONE, 9(3), e93298.
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Commission « Enfants et écrans ». (2024). Enfants et écrans : À la recherche du temps perdu. Présidence de la République française.(elysee.fr)
Gire, F. (2012). Les pratiques des écrans des jeunes français. RESET. Recherches en sciences sociales sur Internet, (1).(OpenEdition Journals)
Nagata, J. M., et al. (2024). Screen time and mental health: A prospective analysis of the Adolescent Brain Cognitive Development Study. BMC Public Health, 24, 20102.(BioMed Central)
Rosa, H. (2010). Accélération. Une critique sociale du temps. Paris : La Découverte.
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Santos, R. M. S., et al. (2023). The associations between screen time and mental health in adolescents: A systematic review. Journal of Affective Disorders.
Schmidt-Persson, J., et al. (2024). Screen media use and mental health of children and adolescents. JAMA Network Open.(JAMA Network)
Stiegler, B. (1994–2001). La technique et le temps (3 tomes). Paris : Galilée.
Turkle, S. (2011). Alone together: Why we expect more from technology and less from each other. New York: Basic Books.
Yin, Y., et al. (2023). Long-term spaceflight composite stress induces mental and psychological disorders. Translational Psychiatry, 13, 314.
Insee. (2013). Plus souvent seul devant son écran. Insee Première, 1437.
Arcom. (2025). Tendances audio-vidéo 2025 (données reprises dans Le Monde, 3 avril 2025).