Diversité et équité en milieu de travail
Ce cours présente la situation sur la problématique de la diversité et de l'équité dans les milieux de travail et les réponses possibles.
Publié le 25 février 2026 Mis à jour le 25 février 2026
Le langage propre (clean language) offre un cas intéressant parce qu’il ne naît pas comme un concept académique stabilisé mais comme une pratique clinique minutieuse, avant d’être théorisée, diffusée et retraduite dans d’autres champs (coaching, facilitation, recherche qualitative). Son histoire est donc celle d’un geste méthodologique qui devient progressivement un principe épistémologique implicite.
Les premiers usages apparaissent au début des années 1980 dans le champ de la psychothérapie. Le terme langage propre est forgé par David Grove, alors qu’il travaille avec des personnes ayant vécu des traumatismes complexes. Le contexte est clinique, marqué par une forte méfiance à l’égard des interprétations projectives du thérapeute.
Grove observe que les questions, même bien intentionnées, introduisent souvent des métaphores, des catégories ou des causalités étrangères à l’expérience du patient. Le langage propre vise alors une chose très précise : réduire au minimum la contamination du monde expérientiel de l’autre par le langage du praticien.
Dans cette première acception, «clean» ne signifie ni «simple» ni «neutre» au sens naïf, mais débarrassé d’ajouts. Le langage est dit «clean» lorsqu’il reprend strictement les mots, images et structures métaphoriques du sujet, sans les reformuler ni les enrichir. La tradition d’origine est donc clinique et phénoménologique, même si Grove ne s’inscrit pas explicitement dans une école philosophique. Il s’agit d’un travail de fidélité radicale à l’expérience vécue, proche par l’intention de la suspension du jugement chez Husserl, mais opérée ici par des micro-choix linguistiques.
Un second contexte d’émergence est celui de la Programmation Neuro-Linguistique, dont Grove connaît certains outils tout en s’en démarquant. Contrairement aux approches de modélisation rapide développées par Richard Bandler et John Grinder, le langage propre refuse l’idée d’optimiser ou de restructurer l’expérience à partir de modèles externes. Il marque ainsi une rupture interne : là où la PNL vise l’efficacité du changement, Grove privilégie l’intégrité du monde symbolique du sujet.
Le concept commence à se stabiliser et à se diffuser à partir des années 1990 grâce aux travaux de James Lawley et Penny Tompkins. Ceux-ci systématisent la méthode, en identifiant un petit nombre de formes de questions récurrentes («And is there anything else about… ? «Y a t'il quelque chose d'autre à propose de...?)», «And where is… ? (Et où est ...]?», etc.) et en les reliant à une théorie du «symbolic modelling». Le langage propre devient alors non seulement une technique de questionnement, mais un dispositif de modélisation du sens à partir des métaphores auto-générées par les personnes.
À ce stade, le cadre d’usage s’élargit : du soin psychothérapeutique, on passe au coaching, au développement organisationnel, puis à la facilitation. Le langage propre est mobilisé chaque fois que l’on cherche à soutenir l’émergence du sens sans l’orienter prématurément. La tradition n’est plus seulement clinique ; elle devient pragmatique et constructiviste. Le sens n’est pas découvert comme un contenu caché, mais construit dans et par le langage, à condition que celui-ci reste suffisamment «propre» pour ne pas imposer sa propre logique.
Sur le plan conceptuel, le langage propre repose sur une hypothèse forte, souvent implicite : le langage structure l’expérience, et toute intervention langagière est déjà une intervention sur le monde vécu. En ce sens, il rejoint certaines intuitions de la linguistique interactionnelle et de l’ethnométhodologie, sans en reprendre explicitement les cadres théoriques. Le clean n’est donc pas une absence d’influence mais une discipline de l’influence : influencer le moins possible la forme du monde de l’autre pour lui permettre de se déployer selon sa propre cohérence.
Enfin, dans ses usages contemporains en facilitation et en recherche qualitative, le langage propre tend à devenir un principe éthique autant qu’une technique. Il engage une posture : accepter de ne pas comprendre trop vite, renoncer à nommer à la place de l’autre, laisser le langage faire émerger ses propres catégories. On pourrait dire qu’il s’inscrit dans une tradition discrète mais exigeante de sobriété interprétative, à rebours des pratiques expertes qui valorisent la reformulation, la synthèse ou la montée en généralité.
Ainsi, du point de vue des sciences humaines, le langage propre ne se réduit pas à un outil. Il constitue une micro-épistémologie pratique : une manière de produire du sens sans l’extraire, de soutenir l’expérience sans la surplomber, et de travailler le langage non comme un moyen de maîtrise, mais comme un milieu à habiter avec précaution.
Références
1. Grove, D. J. (1989). Resolving traumatic memories: Metaphors and symbols in psychotherapy. New York, NY: Irvington.
2. Grove, D. J., & Panzer, B. I. (1989). Healing the wounded child within. New York, NY: Irvington.
3. Lawley, J., & Tompkins, P. (2000). Metaphors in mind: Transformation through symbolic modelling. London: The Developing Company Press.
4. Lawley, J., & Tompkins, P. (2015). Des métaphores dans la tête : Transformation par la modélisation symbolique et le langage propre (trad. fr.). Paris: InterÉditions.
5. Tompkins, P., & Lawley, J. (1997/2001). Moins est plus… L’art du langage propre (trad. fr. de “Less is More… The Art of clean language, Rapport Magazine, 35, février 1997).
6. Lawley, J. (2007/2023). Le clean language revisité : l’évolution d’un modèle (trad. fr.).
7. Tosey, P., Lawley, J., & Meese, R. (2014). Eliciting metaphor through clean language propre: An innovation in qualitative research. British Journal of Management, 25(3), 629–646.
8. Linder-Pelz, S., & Lawley, J. (2015). Using clean language to explore the subjectivity of coachees’ experience and outcomes. International Coaching Psychology Review, 10(2), 161–174. (cleanlanguage.com)
9. Lakoff, G., & Johnson, M. (1980). Metaphors we live by. Chicago, IL: University of Chicago Press.