Gouverner ses études avec un coach
Les étudiants et leur parents s’orientent maintenant vers des coachs privés qu’ils rémunèrent afin d’être assurés et rassuré face à un avenir toujours incertain.
Publié le 26 novembre 2018 Mis à jour le 26 novembre 2018
De 2008 à 2010 j'ai eu l'occasion de préparer puis soutenir une thèse en sciences de l'éducation sur le thème "La fabrique des managers : identités et rapports aux savoirs". Mon directeur de thèse était alors Bernard Blandin, spécialiste français de la e-formation et mon équipe de recherche de rattachement celle de Philippe Carré développant le paradigme de l'apprenance au CREF à Nanterre.
Ce qui suit est un témoignage de la relation d'un doctorant avec son directeur et donne à voir le rôle des connexions à distance pour faire progresser la réflexion.
La difficulté de réaliser une thèse en cours d'activité professionnelle réside dans la gestion du temps. J'étais à l'époque responsable d'un département formation et conseils au CESI en charge d'une équipe de 26 collaborateurs et d'un chiffre d'affaires à garantir. Autant dire une pression et une responsabilité importante.
Travailler à des projets opérationnels et en parallèle collecter et mettre en forme des données, lire livres et articles de recherche, résumer, classer , vérifier, penser, poser des hypothèses schématiser, toutes ces activités s'avèrent extrêmement prenantes et obligent à commettre le moins d'erreurs possibles pour ne pas dévaster le peu de temps disponible.
L'appui méthodologique et les recommandations de lecture et d'orientation du directeur de thèse sont un atout précieux pour réussir dans un périple inconnu. Quelques années plus tard je retrouve la correspondance par courriel relatives à l'accompagnement dont j'ai bénéficié. Celle-ci est un corpus de messages échangés totalisant 130 000 signes.
Mon directeur de thèse habitait à Montpellier et moi à Paris. Par ailleurs, dans le laps de temps, il s'est rendu sept fois à l'étranger. L'organisation pratique de la thèse imposait alors de s'accorder sur la façon d'avancer et de bénéficier de feedbacks sans attendre de rendez-vous physiques.
Nous avons alors contractualisé de façon informelle une rencontre tous les trimestres et une correspondance en ligne soutenue. Le corpus montre en fait 3 rencontres la 1ère année, 2 la deuxième et seulement 1 la troisième. Les rencontres physiques dédiées à la thèse duraient de 1 heure à 2 heures, le plus souvent dans des cafés et autours d'une bière. Elles se sont espacées avec le temps, d'autres temps plus informels en marge des activités du labo de recherche (colloque ou réunion d'équipe) les ont complétées.
Elles portaient sur les points les plus délicats tels que resserrer l'objet de travail, valider un échantillon, comprendre les étapes d'une démarche hypothético-déductive, se remettre à jour sur des théories sociologiques, maîtriser les subtilités de la «grounded theory». Le plus dur était de se défaire de sur-détails. La thèse à un moment de sa conception faisait plus de 1000 pages. Pour gagner en force, il fallait qu'elle réduise de moitié. Mais qu'il est difficile de lâcher tout un travail de rédaction laborieux ! Sans une aide bienveillante c'est impossible.
J'ai conservé une correspondance de 256 courriels et 14 versions électroniques des différents états de la thèse ainsi qu'un gros carnet de notes des entretiens menés avec les 39 managers objets de l'étude. L'intérêt des courriels est de retracer l'évolution de l'accompagnement à distance.
L'analyse de l'intensité des échanges représentés sur un graphe montre une courbe en U ou le démarrage (cadrage de l'objet de thèse) et l'atterrissage (préparation de la soutenance et du jury) étaient des temps forts. De nombreux conseils évoquent des lectures, 27 ouvrages sont ainsi cités, dont 17 se retrouveront dans une bibliographie de 520 livres et articles.
L'ensemble des échanges montre également la trame sociale de la thèse. Ce sont en effet 70 personnes (dont notamment 9 appartenant au laboratoire de recherche et 3 doctorants aux centres d'intérêts proches) qui sont citées et représentables dans un réseau bipolaire rayonnant autour du doctorant et de son directeur de thèse unis par 5 contacts communs essentiellement en lien avec des acteurs académiques ou investis dans la recherche. Le graphe tracé fait ressortir que la thèse est plus qu'un exercice solitaire et que le directeur produit une ouverture notamment vers des chercheurs expérimentés ou des sources de savoir ignorées du doctorant.
Ce témoignage nous rappelle 3 rôles du directeur de thèse comme e-tuteur indépendamment de la plateforme ou des moyens :
Cet accompagnement se range dans un apprentissage conversationnel utilisant plusieurs fonctions du langage :
Cette conversation opère un apprentissage. probablement car elle contribue à la transformation de données en savoir, à la reformulation pour soi d'un nouveau sens contextualise, à la cristallisation d'idées et à leur intégration dans ses schémas de pensée, au constant jeu de dissonance cognitive entre le doctorant et son directeur de thèse avec les changements et adoptions de nouvelles croyances associées.
Pour mon expérience ce qui m'a marqué dans ce compagnonnage intellectuel c'est la réactivité de mon directeur de thèse à mes demandes et questions adressés par courriel, dans des temps toujours ramassés, y compris en tout début de matinée (5 ou 6 heures du matin), en fin de journée (10h ou 11h du soir), pendant les weekends ou les vacances.
J'ai obtenu pendant 3 ans des indications précieuses ou des encouragements pour ne jamais rester en plan. Les réponses n'attendaient pas une demi journée avant d'arriver. Alors que 850 kilomètres nous séparaient, j'avais le sentiment d'une présence continue et d'une attention soutenue à mon projet de recherche. Annie Jézégou évoque la "présence à distance" dont les dimensions sont notamment psychologiques, sociologiques, culturelles, émotionnelles et qui dépassent largement la seule perspective géographique.
La technologie facilite définitivement la relation et la rend possible en particulier pour l'effet de distanciation quelle offre qui, en atténuant la presence physique, limite le jugement social. Mais l'attention, la bienveillance, l'exigence, le questionnement pertinent sont des qualités humaines qui appartiennent au formateur dont le rôle de médiation demeure indispensable.
Sources
Thèse La fabrique des managers : identités et rapports aux savoirs
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00834438/document ou https://livre.fnac.com/a3616824/Denis-Cristol-La-fabrique-des-managers
Bernard Blandin https://recherche.cesi.fr/cv-chercheurs/bernard-blandin/
Equipe Apprenance https://cref.parisnanterre.fr/axes/apprenance-et-formation-des-adultes/equipe-apprenance-et-formation-des-adultes--293418.kjsp
Philippe Carré http://apprenance-ipfa.net/les-membres/philippe-carre/
Apprenance https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Apprenance
Présence à distance Annie Jezegou https://www.cairn.info/revue-distances-et-savoirs-2010-2-page-257.htm
Jutras, F. Netbutse, J. Louis,R. (2010), L'encadrement de mémoires et de thèse en sciences de l'éducation : enjeux et défi. RIPES numéro 26-1