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Publié le 21 février 2023 Mis à jour le 09 mars 2023

Quand être polyvalent n’est pas une option

Certains contextes la favorisent

La polyvalence peut être définie de manière simple, dans le cadre de l’emploi, comme la capacité pour une personne d’avoir des compétences multiples qui lui permettent de mener plusieurs activités différentes. Elle est, de plus en plus, un critère clé dans le recrutement et même très recommandée. Si dans un contexte elle est peut-être juste une option pour les chercheurs d’emploi, dans un autre elle s’impose à travers le système éducatif, le chômage et la migration.

Un système scolaire qui touche à tout

Au lendemain des indépendances, le Cameroun a hérité de deux sous-systèmes éducatifs : le sous-système francophone et le sous-système anglophone. Si le premier est réputé pour être un système qui tend vers la spécialisation, car les élèves sont orientés très tôt, le deuxième quant à lui est connu comme un tremplin. Dans le sous-système anglophone, pratiqué principalement dans les deux régions dites anglophones, les élèves ont un diplôme de fin d’études en de matières spécifiques : en économie, en mathématiques, en histoire, en littérature, etc. Par contre, dans le système francophone pratiqué dans les huit régions francophones, c’est tout le contraire. À part l’enseignement technique, qui est plus orienté, l’enseignement général embrasse presque tout.

Un élève qui a suivi le système francophone du primaire jusqu’à l’obtention du baccalauréat a fait des cours suivants : histoire, géographie, mathématiques, sciences de la vie de et de la terre, chimie, informatique, anglais, français, physique, sport, travaux manuels. Au secondaire, en plus des matières citées, les élèves doivent apprendre une deuxième langue vivante (espagnol, allemand, arabe, italien, chinois), la philosophie, l’éducation civique et morale. Lorsque vous êtes le fruit de ce système, plusieurs facultés dans les universités camerounaises vous ouvrent leurs portes.

Une personne titulaire d’un Baccalauréat A4 peut poursuivre ses études en droit, histoire, géographie, sciences économiques et gestion, lettres, sociologie, psychologie, philosophie etc. C’est dire qu’ils sont préparés à tout faire. Il faut rappeler que ce système est également pratiqué dans plusieurs pays francophones d’Afrique. Malgré cela, le marché de l’emploi ne leur est pas favorable.

Se débrouiller ou crever 

Les taux de chômage de certains pays africains sont inquiétants. Au Cameroun, en 2021 et selon l'Institut national de la statistique, le taux de chômage a augmenté de 6,1 %. On entend par chômeur une personne qui a appris un métier mais ne trouve pas d’emploi dans ce métier.  Au Cameroun, on en compte des milliers. Que ce soit pour les infirmiers, les enseignants du primaire ou les titulaires de PhD, l’emploi est rare. Du coup, des milliers de personnes se retrouvent à œuvrer dans les domaines qui ne font pas partie des possibilités liées à leur formation initiale, afin de pouvoir survivre. Soit, ils se forment dans d'autres domaines, à travers les formations ciblées où carrément s'inscrivent dans d'autres cursus, pour ceux qui en ont les possibilités, ou ils apprennent sur le tas. Vous trouverez, par exemple, parmi les conducteurs de moto taxi, des infirmiers, les laborantins, des enseignants, des diplômés des écoles de journalisme, etc. Plusieurs jeunes se retrouvent dans l’agriculture après avoir fait les mêmes formations : ils se débrouillent.

 À la différence de la conception de la débrouillardise en Occident ou le débrouillard est celui qui fait tout pour se dépanner, le débrouillard camerounais est une personne qui fait tous les boulots qui lui font gagner des sous. Le contexte camerounais, en raison de son taux de chômage élevé, oblige les ressortissants à se débrouiller et à être polyvalents. D’ailleurs dès le bas âge, les enfants de plusieurs familles font du commerce, des travaux champêtres et bien d’autres activités en parallèle avec leurs études. Malgré ces expériences, la vie n’est toujours pas facile et l’émigration devient une solution

Le paradoxe de l’émigration professionnelle: entre polyvalence et surqualification 

En 2010, à la scolarité de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Dschang, j’ai croisé une jeune camerounaise de la partie anglophone qui tenait à s’inscrire en lettre trilingues (français-anglais-espagnol) mais malheureusement la dame chargée de réceptionner les dossiers lui expliquait que ce n’était pas possible pour elle, car elle était titulaire du General Certificate of Education Ordinary Level (GCE OL), un diplôme de fin d’études au secondaire du système anglophone. Ce système ne promeut pas l’apprentissage des langues étrangères. La jeune étudiante avait une opportunité de voyager en Espagne : telle était sa principale motivation. Du coup, les langues apprises par les jeunes s’avèrent être importantes dans le cadre de l’émigration.

De plus en plus, plusieurs parents poussent leurs enfants à faire des langues afin de s’expatrier. C’est ainsi que l’on remarque une multiplication des centres d’apprentissage des langues en Afrique. Au Cameroun, dans presque tous les chefs-lieux des régions, on retrouve un centre d’apprentissage de langues étrangères. Tous les apprenants sont des candidats potentiels à l'émigration. La polyglossie serait une bonne compétence pour émigrer. 

Une fois émigrés, les étrangers doivent affronter les réalités locales. Ils sont souvent obligés de s’inscrire à nouveau à l’école afin non seulement d’obtenir des diplômes locaux mais aussi de pouvoir s’intégrer dans les pays d'accueil. C’est le cas en France, au Canada et bien d’autres pays occidentaux. Ce qui fait d’eux très souvent des personnes polyvalentes dans la mesure ou avant leur arrivée, ils sont déjà diplômés. Toutefois, cette polyvalence s’avère par moment être un frein à leur intégration : ils sont trop qualifiés ou surqualifiés.

Selon une étude menées par Boudarbat et Montmarquette ( 2017) et reprise sur le site du Consortium  sur la persévérance  et la réussite dans l'enseignement supérieur  au Canada "Parmi les facteurs qui exerceraient une grande influence sur la surqualification, le statut d’immigrant·e en serait un particulièrement déterminant. En effet, le phénomène toucherait davantage les personnes immigrantes que celles nées ici et l’écart serait particulièrement élevé entre les diplômé·es universitaires de ces deux groupes". Selon le même site, 41,4% d'immigrants seraient surqualifiés contre 21,8% de locaux. 

Être trop qualifié n’augure pas des jours meilleurs. Soprano, rappeur français dans l’une des ses chansons « Regarde-moi » où il explique sa difficulté à s’en sortir en France précise :

"J’ai passé mes soirées à bosser d'arrache-pied,

Jusqu’au jour où j' réussis mes exam’ avec succès,

La fierté d' la famille, j’étais la lueur d’espoir pour enfin leur faire quitter la cité,

Mais malgré mon CV,

Toutes les portes se fermaient,

Ils disaient trop qualifié,

Moi j' dirais trop basané,"

On peut lire en trame de fond de cette affirmation le problème qu’affrontent les personnes ayant plusieurs diplômes. Une fois de plus, ils n’ont pas nécessairement choisi d’avoir plusieurs diplômes mais cela s’est imposé à elles et elles doivent désormais porter le fardeau, celui d’être trop qualifié ou surqualifié. C’est une des pires réponses qui peut arriver à une personne qui s’est formée pour avoir un emploi. C’est un discours qui s’oppose à celui de la promotion de la polyvalence. Toutefois, des moyens de contournements peuvent permettre de surmonter cette difficulté comme le démontre  l'article de  Huber Levesque   intitulé "Désolé vous êtes surqualifié » : quelle réalité derrière cette phrase ?".

Il est important de mentionner  qu'être trop qualifié ou surqualifié n'est pas le propre  uniquement des immigrés, toutefois, il faut reconnaitre  qu'ils ont souvent besoin d'avoir plusieurs compétences pour pour s'intégrer dans les pays d'accueil.

En somme, être polyvalent n’est pas une option pour certaines personnes. Selon le contexte, on n’a pas trop le choix. C’est notamment le cas des  étrangers lorsqu'ils arrivent dans un pays ou ils souhaitent s'établir. Ils doivent être au-dessus de la mêlée afin de s’intégrer tout en évitant de présenter tous leurs diplômes au risque d’essuyer des refus d’embauche liés à leurs compétences multiples et offrir une raison plus facile de discrimination que celle de la couleur de la peau.

Bibliographie

Alberta, 2023, « Guide sur l’éducation internationale – Cameroun »,  https://www.alberta.ca/fr-CA/iqas-education-guides.aspx

Levesque, Hubert, 2019, « Désolé vous êtes surqualifié » : quelle réalité derrière cette phrase ?, en ligne, https://www.boldexecutives.com/fr/desole-vous-etes-surqualifie-quelle-realite-derriere-cette-phrase/

Capres,2021, Insertion socioprofessionnelle des diplômé·es de l’enseignement supérieur, en ligne,
http://www.capres.ca/dossiers/insertion-socioprofessionnelle

Minesec, 2021 , «Sous système anglophone », en ligne,
https://www.minesec.gov.cm/web/index.php/fr/systeme-educatif/offre-de-formation/sous-systeme-anglophone

WATHI , 2021, «Qualité des systèmes éducatifs en Afrique subsaharienne francophone – Performances et environnement de l’enseignement-apprentissage au primaire, PASEC, 2020 », en ligne,  
https://www.wathi.org/choix-de-wathi/qualite-des-systemes-educatifs-en-afrique-subsaharienne-francophone-performances-et-environnement-de-lenseignement-apprentissage-au-primaire/


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