Ortholud pour améliorer son français
Exercices et jeux en ligne avec correction pour améliorer son français en s'amusant. Des heures d'entraînement !
Publié le 24 mai 2023 Mis à jour le 24 mai 2023
Claire : “Dadirri. C’est la voie aborigène… Nous sommes chez nous dans le silence… Nous ne sommes pas effrayés par lui… En tant qu’Aborigènes, nous avons appris depuis les temps les plus anciens… à écouter… Nous n’essayons pas de presser les choses.”
Karl : “C’est très important parce que… Je… Je ne sais pas comment j’aurais fait pour survivre dans un monde aussi hostile, dans ce style de vie occidental, en tant que sujet de la colonne britannique dans ce pays sans [le Gamarada]…”
Le trauma est un malheur qui conduit à un débordement émotionnel ayant un impact important dans le quotidien des personnes qu’il affecte. Un ou plusieurs événements déclencheurs peuvent nous toucher directement ou nous atteindre indirectement par les ancêtres.
Nous sommes des descendants des peuples qui ont colonisé ou qui ont été colonisés, et souvent un mélange de plusieurs d’entre eux. La réalité est que les peuples qui ont été colonisés ont eu leur “esprit écrasé” pendant des centaines d’années.
C’est tout récemment que des travaux (1970) ont établi pour l’Australie la violence du processus colonial, puis le lien entre celui-ci et la situation actuelle des Aborigènes (1990). Nous pourrons lire attentivement l’histoire interraciale de l’Australie dans la thèse d’Edgar Tasia.
Ainsi, certains actes ont des causes et des temporalités différentes mais peuvent avoir la même structure et donc le même effet. Par exemple, il y a en Australie une problématique spécifique liée aux enlèvements d’enfants qui alimente le traumatisme colonial et poursuit les conditions de la rupture culturelle (savoirs et rituels non transmis) : des enfants des générations volées aux placements actuels d’enfants dans des familles d’accueil ou des pensionnats. Certains parlent ainsi de “seconde génération volée”.
Nous pouvons lire cette thèse avec notre raison et aussi nous laisser guider dans le voyage thérapeutique qu'elle peut nous proposer.
Sa construction est claire : une plongée dans le dispositif thérapeutique (une séance de Gamarada), l'étude des jeux de langage autour du traumatisme, du développement personnel, de l’aboriginalité, et une étude du fonctionnement du Gamarada.
Au-delà de cette construction linéaire, nous pouvons faire des liens de sens, de réflexion, et de guérison dans une sorte de processus de lecture en spirale qui rappelle le voyage thérapeutique décrit en page 340 de la thèse.
Le voyage thérapeutique d’un membre du Gamarada s'effectue en spirale. Celle-ci avance entre les deux pôles de l'influence du Gamarada et de l'influence du traumatisme intergénérationnel. C'est un “travail de soi de tous les instants”, où le membre chemine entre les avancées et les chutes, entre être “déclenché” (triggered) et remis sur les rails par la pratique.
Il faut admettre en effet que ce qui déclenche régulièrement le trauma ne se résorbe pas en un clin d’œil, d’autant plus pour un traumatisme intergénérationnel qui touche le collectif et qui est toujours activé par le racisme.
Dans le programme thérapeutique analysé dans la thèse il y a une rhétorique du soin rétroactif. Le soin “rétroagit sur le fil de l’histoire”, en empruntant à la culture traditionnelle aborigène. La qualité du lien social a été touchée par le choc colonial et le processus collectif vise la restitution de ce lien.
“Le Gamarada est un dispositif thérapeutique indigène dont le principe est celui d’engendrer, chez les membres qui en ont l’usage, de la résilience.”
Il signifie “amis avec un but commun” (friends with a purpose), c’est un mot des Gadigals, habitants du territoire du centre-ville de Sydney.
Ce programme gratuit est ouvert à tous et se tient tous les lundis soir au Centre communautaire de Redfern (RCC, Redfern Community Center). Au cœur d’un quartier avec une forte histoire d’activisme aborigène depuis les années 1970 (agence d’habitat, théâtre, culture), bien plus structurante que les seules émeutes de 2004 qu’on trouve dans les sources francophones (la fiche Wikipédia pourrait bien être modifiée, en référençant la thèse).
Karl, le créateur du programme, avait rencontré la professeure Judy Atkinson, autrice de Trauma Trails (les traces du trauma) dans le cadre de ses études en sciences de la santé. Il a appris auprès d'elle la technique centrale du Gamarada, le Dadirri.
Elle avait déclaré que : “Un traumatisme est à l’œuvre dans la communauté aborigène du pays. Celui-ci est directement lié de la colonisation. Non traité, non soigné, celui-ci se transmet d’une génération à l’autre, provoquant une sorte d’effet d’emballement du traumatisme initial au sein de cette communauté.”
Le Gamarada a d'abord été créé avec un groupe d'hommes aborigènes, puis il a été ouvert aux femmes et aux enfants aborigènes : Claire, une femme qui avait besoin de ce programme avait posé la question au fondateur lors d’un entretien. Il est ouvert à toute personne qui souhaite y participer, aborigène ou non aborigène.
Pour aborder le Gamarada, le chercheur met en place les conditions d'une rencontre par une ouverture en immersion directe sur une longue scène ethnographique. Il demande au lecteur de “jouer le jeu”, “d'accepter d'être un temps perdu au milieu des autres membres de ce groupe de parole”.
Au programme : “On se réunit en groupe. On rit, on pleure, on respire ; on manipule des énergies ; on s’inspire de la sagesse des ancêtres.”
“En tant qu’Aborigène, on est connecté avec tout le reste.”
Le Gamarada est un amplificateur énergétique et la promesse d'un avenir meilleur.
Claire (fille d’enfant de la génération volée) : “Les gens tournent en rond, traînent et ne cherchent pas de solution du côté de leur propre culture de soin. Ils préfèrent aller chez le médecin blanc et obtenir des médicaments… Vous savez, au lieu d’obtenir un soin approprié.”
Le déroulé du Gamarada amène progressivement et subtilement au Dadirri qui signifie tout autant “tranquillité”, “conscience” et “écoute profonde”. Les pratiquants de zen y trouveront une résonance, également les sophrologues dans leurs pratiques de groupe.
Les étapes du Gamarada (elles peuvent être adaptées à la situation) sont ainsi :
“Ce moment de silence, laissé par le narrateur est donc crucial : c’est lui qui est l’épicentre, le cœur du programme ; c’est pour lui, pour préparer l’individu à le recevoir correctement, que tout le reste du protocole est appliqué.”Puis les participants sont invités à frotter leurs mains comme pour allumer un feu (le lien est fait avec les feux historiques ou mémoriels), puis à placer les mains sur les yeux pour faire entrer ce feu vital en eux.
Pour tante Miriam Rose, le Dadirri c’est “ce silence intérieur, calme et profond, cette silencieuse conscience [qui peut être rapprochée de] ce que l’on nomme la ‘contemplation’”. Il s’agit de “générer chez l’auditeur ‘quelque chose’ de l’ordre d’un changement d’état psychologique.”
“Ce n’est qu’alors – une fois cette frontière traversée [élargissement du soin au monde entier] que l’histoire pourra se réconcilier avec la mémoire ; ce n’est qu’alors que les répliques désastreuses du choc initial de la colonisation pourront s’arrêter.”
Nous pourrons lire également les analyses autour de l’histoire de la psychologie, avec le constat d’un psychocentrisme généralisé dans le monde occidental, et la “montée en puissance des catégories se référant à l’intériorité”.
Le développement personnel sert le “nouvel esprit du capitalisme” dans lequel l’individu autonome s’inscrit dans une logique de projet et de réseau. Même si la pratique du Gamarada relève d’une démarche intérieure donc en partie individuelle et teintée de l’époque dans laquelle nous vivons, elle vient d’une culture qui vit la résonance et le lien d’une manière plus profonde.
Pete, un des participants, disait ainsi au chercheur :
“Ce qui est difficile, c’est de comprendre comment le Dadirri, le silence et les échanges peuvent agir comme ils le font… C’est cela ta tâche, Eddie.”
“[Ce] que le Gamarada démontre par-dessus tout, c’est l’extraordinaire bricolage socio-culturel, le saisissant pouvoir d’imagination, de création et de recréation de ses membres pour lutter contre une souffrance (principalement psychologique mais pas que) accablante et quotidienne. Face à cette dernière, ces individus déploient effectivement un arsenal impressionnant d’idées, de pratiques et de performances sensées pour la soulager. Par les moyens qui sont les leurs, ces derniers cherchent à améliorer leurs existences ; ils tendent à ériger leurs vies en ‘vie bonne’, c’est-à-dire digne d’être considéré comme forme de vie à part entière, malgré la souffrance, la vulnérabilité et la précarité.”
“Il y a [aussi] cette énergie en expansion (expanding energy) qui fait parte de l’identité Gamarada et qui… provient de la culture aborigène et s’étend au-delà, dans la justice, dans l’éducation… très, très lentement. Donc, pour moi, le Gamarada est une question d’actions énergétiques, de réflexion sur soi-même aussi. C’est une partie très importante de mon voyage [intérieur] également. Réflexivité et survie…”
Illustration : jason M (twistedFrog) sur Pixabay.
Edgar Tasia, Du traumatisme à la résilience. Étude de cas socio-anthropologique d’un dispositif thérapeutique indigène de la banlieue centrale de Sydney (Australie), Université libre de Bruxelles, 2019.
Thèse consultable sur : https://orbi.uliege.be/handle/2268/297030
Miriam Rose Ungunmerr, Dadirri (en anglais) : https://www.youtube.com/watch?v=Pahz_WBSSdA
Contexte sur Redfern (ABC News Australia, en anglais) : https://www.youtube.com/watch?v=S3qQxxW1pNY
Come together, chanson en anglais de la communauté Nauiyu (avril 2023) – “Viens prends ma main, je te montrerai ce pays” :
https://www.youtube.com/watch?v=77BfN1riilc
Le film La Belle Verte de Coline Serreau pour la séquence avec les Aborigènes dans le désert
https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Belle_Verte