« Die Welt ist alles, was der Fall ist » (Le monde est tout ce qui est le cas)[1]
Façons de se sentir en rapport avec le monde
Dans la façon de se vivre au monde, les individus oscillent dans un sentiment de continuité ou de discontinuité. Dans la plus grande discontinuité se situe la construction occidentale séparant la nature et la culture. À partir de cette construction, le monde occidental élabore l'intimité pour sceller son monde personnel et l'extimité pour le révéler. Cette distinction finit par produire un individualisme qui sépare chacun des autres, ou tout du moins compose les relations à partir des points de vue singuliers.
L’incidence en est une recherche effrénée de lien et de guérison de liens et de rapports contrariés. Poussé à son paroxysme cela conduit au transhumanisme, une augmentation d’un soi infini qui pourrait même se départir d’un support corporel.
À l'inverse, dans la plus grande continuité, le sentiment de lien prédomine, tendant jusqu'à une forme d'animisme, le monde commun est plus spontanément et immédiatement perçu. Ce qui nous unit et nous maintient est vu en plein. Ce qui nous unit est bien plus qu’un résultat ou un résidu des relations sociales c’est le monde social. Avec un rapport au monde continu se relier et coopérer est plus naturel. Dans la vision holistique, ce sont les processus et les transformations qui prennent l’ascendant. Tout communique.
Le sentiment d’unité ou de séparation
La continuité fait référence à un sentiment de lien et d’unité avec le monde qui nous entoure. C’est une perception plus spontanée et immédiate du monde commun. Dans cette perspective, l’individu se sent connecté à la nature et à la culture, sans séparation nette entre les deux. (Renucci, 2014)
La discontinuité, en revanche, est caractérisée par une séparation entre l’individu et le monde extérieur. Cette séparation peut conduire à un sentiment d’individualisme, où chaque individu est perçu comme distinct des autres, où chacun lutte pour sa place. Une séparation trop forte ou une coupure dans nos rapports au monde a des conséquences négatives. Elle entraîne un stress chronique, qui réduit notre résistance à d’autres problèmes de la vie, aggrave notre humeur quotidienne et nuit à notre santé physique.
Rapport au savoir
En cas de discontinuité, le rapport au savoir est affecté. Le modèle transmissif, qui présume un savoir préexistant à la situation d’apprentissage, peut être remis en question. L’apprenant n’est pas simplement un récepteur passif, mais un sujet actif qui interagit avec le savoir.
En cas de continuité, le rapport au savoir peut être plus organique et intégré au quotidien. L’apprenant est considéré comme faisant partie intégrante du processus d’apprentissage et du milieu interagissant avec le savoir de manière plus directe et immédiate.
Le sentiment de la continuité ou de la discontinuité influence la façon dont nous apprenons et interagissons avec le savoir. Par exemple, un sentiment de continuité peut favoriser un apprentissage plus profond et plus significatif, tandis qu’une discontinuité peut rendre l’apprentissage plus difficile, car morcelé et détaché de son contexte.
Et nous la dedans ?
La continuité et la discontinuité influencent également notre perception de nous-mêmes. Par exemple, un sentiment de continuité renforce notre sentiment d’appartenance au monde et notre identité est mieux intégrée, plus stable, plus prévisible, plus rassurante, tandis qu’une discontinuité peut nous faire sentir isolés, déconnectés, ou décalés. Nous nous trouvons dans une fuite en avant où il s’agit d’en savoir plus pour garder un équilibre.
La continuité et la discontinuité influencent la façon dont nous interagissons avec les autres. Par exemple, un sentiment de continuité peut favoriser des relations plus étroites et plus significatives, puisque la relation s’inscrit dans la durée, tandis qu’une discontinuité peut rendre les relations plus difficiles, ou plus calculées, la relation consommée il est possible de passer à une autre, ne laissant guère de place à un approfondissement humain.
La continuité et la discontinuité influencent la façon dont nous percevons le monde qui nous entoure. Ainsi, un sentiment de continuité peut nous aider à voir le monde comme un tout intégré, tandis qu’une discontinuité peut nous amener à voir le monde en termes de parties distinctes, analysées par des disciplines. Nous nous habituons à percevoir une fraction minuscule des événements et nous réduisons les liens entre nos actions et le monde.
Enfin, la continuité et la discontinuité ont un effet sur notre santé mentale. Par exemple, un sentiment de continuité peut contribuer à notre bien-être mental, tandis qu’une discontinuité peut augmenter notre risque de stress et d’autres problèmes d'équilibre mental, allant jusqu’aux troubles schizophréniques.
La «mondiation»
Observant un peuple premier, Philippe Descola désigne comme «mondiation» les différentes façons dont les êtres humains se rapportent au monde. Ce terme englobe diverses formes de relations entre l’homme et son environnement, y compris les relations avec la nature, la culture, et les autres êtres humains. La continuité et la discontinuité dans la façon de faire monde est essentielle.
Les formes de mondiation peuvent être classées en quatre catégories principales, selon Descola :
- L’animisme : Cette forme de mondiation implique une perception du monde où tous les êtres, humains et non-humains, sont considérés comme ayant une âme ou un esprit. Puisque tout est animé c’est la magie qui domine les rapports aux savoirs.
- Le totémisme : Dans cette forme de mondiation, les individus s’identifient à certains animaux, plantes ou autres éléments naturels, créant ainsi un lien fort entre l’homme et la nature. Une forme de mimétisme s’invite dans le rapprochement et la compréhension des phénomènes.
- L’analogisme : Cette forme de mondiation repose sur l’idée que tout dans le monde est connecté par des relations d’analogie ou de correspondance. Les premières analogies ont permis de percer les premières énigmes scientifiques.
- Le naturalisme : Cette forme de mondiation, typique des sociétés occidentales, distingue clairement les êtres humains du reste de la nature. Les êtres humains ont pour projet de dominer la nature. Leur rapport aux savoirs est fait de maîtrise et de domination.
Plusieurs auteurs ont utilisé le concept de mondiation pour décrire les rapports aux savoirs. Par exemple, Philippe Haeberli et Philippe Jenni ont utilisé ce concept pour analyser les savoirs construits par des élèves lors d’une séquence d’enseignement-apprentissage en éducation au développement durable. Ils ont montré comment les élèves attribuent du sens à divers types de savoirs pour penser et répondre aux défis posés par la question de la production et de la consommation de viande dans le monde.
Pour Descola (p100) “La mondiation, est la stabilisation de certaines caractéristiques de ce qui nous arrive”
Il affirme
“L’opposition entre le monde en tant que totalité de choses et les mondes multiples de la réalité sentie est trompeuse et ce même si l’épistémologie moderne la voit comme un dogme élémentaire.
Ce qu’il y a, indépendamment de nous, ce n’est pas un monde complet et autonome qui attend qu’on le représente et qu’on en rende compte selon différents points de vue, mais, plus probablement, un grand nombre de qualités et de relations qui peuvent être actualisées ou non par les humains, en elles-mêmes ou au-dehors, selon la manière dont elles répondent à certains choix ontologiques élémentaires.
Les objets matériels et immatériels de notre environnement ne demeurent pas au royaume des idées éternelles dans l’attente d’être capturés – si imparfaitement que ce soit – par nos facultés, pas plus qu’ils ne sont de simples constructions sociales donnant forme et sens à de la matière brute ; ce sont simplement des amas de propriétés dont nous détectons une partie, tandis que d’autres nous échappent.”
La mondiation est alors la capacité à actualiser les différences entre les propriétés des objets et de réaliser des inférences sur la manière dont les qualités sont distribuées entre les objets et sur la manière dont ces qualités sont liées entre elles.
Les peuples premiers attribuent des qualités très différentes entre objets et nous apprennent, si nous les écoutons, d’autres manières de nous relier à soi, les uns aux autres ou au monde. Mais savons nous les écouter ?
Sources
Descola, P. (2011). Cognition, perception et mondiation. Cahiers philosophiques, 127, 97-104. https://doi.org/10.3917/caph.127.0097
Melin, V. (2019). Rapport au savoir. Dans : Christine Delory-Momberger éd., Vocabulaire des histoires de vie et de la recherche biographique (pp. 130-133). Toulouse: Érès. https://doi.org/10.3917/eres.delor.2019.01.0130
Renucci, F. (2014). L'homme-interfacé, entre continuité et discontinuité. Hermès, La Revue, 68, 203-211. https://doi.org/10.3917/herm.068.0203
Psychologue.net. Raison pour lesquelles l’éloignement familial est si douloureux https://www.psychologue.net/articles/4-raisons-pour-lesquelles-leloignement-familial-est-si-douloureux
Lamine, B. A. M. (2000). Pertinence et limites de la notion de «rapport au savoir» en didactique des sciences. Rapports aux savoirs et apprentissage des sciences, 187-194. https://www.cahiers-pedagogiques.com/IMG/pdf/faitsOO5-2.pdf
Haeberli, P. & Jenni, P. (2015). Chapitre 9. Rapports aux savoirs construits par des élèves lors d’une séquence d’enseignement-apprentissage en Éducation en vue du développement durable. Dans : Valérie Vincent éd., Le rapport au(x) savoir(s) au coeur de l'enseignement: Enjeux, richesse et pluralité (pp. 127-146). Louvain-la-Neuve: De Boeck Supérieur. https://doi.org/10.3917/dbu.vcent.2015.01.0127
Descola, P (2021) Les formes du visible. Une anthropologie de la figuration, Paris, Seuil, coll. « Les Livres du Nouveau Monde », 757 p.,
________________
[1] Dans le contexte de l’œuvre de Wittgenstein, cette phrase signifie que le monde est constitué de la totalité des faits. Les faits sont composés de situations, qui sont à leur tour des combinaisons d’objets. Cette idée suggère que le monde peut être entièrement décrit en juxtaposant des énoncés qui indiquent ce qui est "le cas". C’est une des idées les plus influentes de la philosophie moderne. https://www.getabstract.com/de/zusammenfassung/tractatus-logico-philosophicus/4050
Voir plus d'articles de cet auteur