L'intimidation n'est pas récente. Elle a, hélas, toujours eu lieu dans tous les milieux sociaux et particulièrement à 'école. Peu de gens peuvent dire n'avoir jamais été la cible, le témoin ou l'instigateur d'intimidation scolaire. Aujourd'hui, toutefois, elle fait davantage les manchettes parce que nous sommes de plus en plus conscients des effets délétères sur les enfants. D'autant plus que le phénomène s'est accentué avec l'espace virtuel qui facilite l'anonymat.
Plus de répit pour le harcèlement
En septembre 2023, les Nations Unies dressaient un portrait plutôt sombre de la question de la cyberintimidation. Selon le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme, près de 130 millions d'élèves entre 13 et 15 dans le monde seraient touchés, ce qui correspond à un enfant sur 3. Philip Jaffé, membre du Comité des droits de l'enfant de l'ONU, résumait ainsi la cyberintimidation :
La cyberintimidation comprend le flaming (insultes et disputes en ligne avec quelqu’un), le harcèlement (messages répétitifs et offensants envoyés à une cible), l’exclusion (bloquer une personne des listes d’amis), le cyberharcèlement (utiliser la communication électronique pour traquer une autre personne en lui envoyant des messages menaçants à répétition). Il convient d’ajouter à cela que [...] les cyberbrimades se produisent le plus souvent à distance et dans l’anonymat.
Voilà d'ailleurs ce qui rend la situation plus compliquée à gérer. Il est plus facile de réprimander des intimidateurs qui se comportent mal au sein de l'enceinte scolaire que ceux qui le font anonymement en ligne. Bien plus difficile de cibler ces jeunes qui agissent cachés derrière des pseudonymes. D'autant plus qu'une étude menée par McAfee qui interrogeait des adolescents dans le monde montrait que 53% d'entre eux admettaient avoir proféré des insultes ou des railleries sur une autre personne sans identifier ce comportement comme du cyberharcèlement.
Ainsi, si l'intimidation scolaire d'autrefois s'arrêtait souvent au seuil de la maison de la victime, celle-ci n'est même plus en sécurité chez elle. Son ordinateur et son téléphone peut devenir la nouvelle porte de moqueries, de fausses rumeurs et même, dans certains cas, d'individus mettant en ligne des photos compromettantes. Un poids considérable sur la santé mentale des jeunes pour qui les périodes de répit sont alors rares, voire inexistantes.
Des réseaux indifférents?
Est-ce pour autant la faute des réseaux sociaux? Bien des sociologues ont de la difficulté à les pointer comme la raison de cette présence de harcèlement. Ils affirmeront plutôt que l'espace virtuel facilite ce type de violence qui a toujours existé.
Ce qui est fascinant par contre, sociologiquement, est le grand paradoxe des jeunes générations qui ont une tendance à dénoncer les insultes racistes, homophobes, grossophobes et autres tout en faisant partie de ceux sur Internet qui se servent le plus de ces propos.
Pour certains sociologues, cela s'expliquerait par le fait que ces générations ont surtout connu une vision du monde très dichotomique (bien contre mal) et avec une palette d'émotions bien moins variée que d'autres où la demi-mesure se fait moins présente. La pandémie de covid-19 aurait aussi contribué à ce que certains diminuent leur sens de l'empathie pour le remplacer par une pensée rigide ne faisant donc pas de place à ce que les autres vivent ou ressentent.
Les normes de genre restent fortement ancrées dans l'environnement scolaire. Les filles vont être attaquées par les autres dès qu'elles semblent prendre un peu de liberté sur l'habillement, le comportement et autres alors que les garçons vont l'être s'ils osent montrer des aspects plus sensibles de leur personnalité. Toute la notion de réputation joue beaucoup sur le harcèlement en général : les élèves masculins avec une mauvaise notoriété auront la cote, ce qui ne sera pas le cas de leurs camarades féminines.
Les adultes sont-ils véritablement en mesure de donner des leçons? Il suffit de voir le niveau souvent déplorable des discussions sur les réseaux offert par les personnes majeures pour se rendre compte que les insultes et les menaces surviennent au bout de quelques échanges. Si même les parents ne sont pas capables d'agir convenablement en ligne, pourquoi les enfants s'y mettraient-ils?
Prévenir le pire
La question du cyberharcèlement est donc de plus en plus visible car ses effets sont concrets sur la vie des victimes. Elles vont vivre bien de l'anxiété, une diminution de leur estime personnelle, des difficultés à dormir et à long terme, on sait que des personnes peuvent développer des problèmes majeurs d'équilibre mental, d'abus de substances et dans certains cas même mener au suicide.
Encore en 2023, en France, deux adolescents mettaient fin à leurs jours après avoir été harcelés à l'école et en ligne, au point où le gouvernement français a décidé de durcir le ton juridiquement sur les cas de harcèlement avec une évaluation judiciaire automatique, bannissement des réseaux, confiscation du téléphone, obligation de suivre de stages de citoyenneté et, dans le cas d'une mort par suicide, le harceleur pourrait recevoir une peine de 10 ans de prison.
Ce type de conséquences légales (criminelles et civiles) sont aussi présentes au Canada comme le rappelle cet article. Encore faut-il que les victimes osent porter plainte. La ville de Trois-Rivières, au Québec, a développé une trousse "anti-trolls" pour les jeunes au secondaire. Ainsi, différentes ressources pour créer un avertissement aux harceleurs, pour savoir quand porter plainte ou avoir recours à la médiation citoyenne sont disponibles. Lancée en 2022, la trousse devrait en 2024 proposer une version faite pour les élèves du primaire. D'ailleurs, elle se veut éventuellement accessible et utilisable par tous les corps policiers.
Avant d'en arriver à la judiciarisation du phénomène, peut-être faut-il prévenir les potentielles intimidations. Cela passe donc par une éducation aux médias autant par les parents qui doivent inculquer les comportements sécuritaires et polis en ligne que l'école qui doit rappeler aussi toutes les notions qui entourent le cyberharcèlement et ses effets.
La question du développement de l'empathie semble aussi au cœur des solutions afin de diminuer les risques de harcèlement et sensibiliser les élèves sur le thème de la différence, entre autres.
Photo : HayDmitry / DepositPhotos
Références :
Alarie, Marie-Eve B. "Cyberintimidation: une petite trousse anti-troll pour les élèves du primaire." L’Hebdo Journal. Dernière mise à jour : 19 mai 2023. https://www.lhebdojournal.com/actualites/cyberintimidation-une-petit-trousse-anti-troll-pour-les-eleves-du-primaire/.
Coulombe, Martine. "La montée de la cyberintimidation : entre harcèlement et misogynie." CScience. Dernière mise à jour : 13 décembre 2023. https://www.cscience.ca/la-montee-de-la-cyberintimidation-entre-harcelement-et-misogynie/.
"Cyberintimidation chez les jeunes, des conséquences juridiques?" JuriGo.ca. Consulté le 22 mars 2024. https://jurigo.ca/consequences-cyberintimidation/.
"Cyberintimidation vs intimidation : Un guide parental." mr.arthur. Dernière mise à jour : 7 avril 2023. https://mrarthur.io/cyberintidmidation-vs-intimidation-un-guide-pour-les-parents/.
"Des mesures musclées pour en finir avec la cyberintimidation." Radio-Canada. Dernière mise à jour : 2 octobre 2023. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2014412/cyberintimidation-harcelement-france-quebec-ecole.
Emptaz, Elvire. "Lutte pour la tolérance mais championne du cyberharcèlement : le grand paradoxe de la génération Z." Madame Figaro. Dernière mise à jour : 23 septembre 2023. https://madame.lefigaro.fr/societe/actu/lutte-pour-la-tolerance-mais-championne-du-cyberharcelement-le-grand-paradoxe-de-la-gen-z-20230923.
Ireland, Nicole. "Rapport de Statistique Canada | Un adolescent sur quatre est victime de cyberharcèlement." La Presse. Dernière mise à jour : 20 septembre 2023. https://www.lapresse.ca/actualites/2023-09-20/rapport-de-statistique-canada/un-adolescent-sur-quatre-est-victime-de-cyberharcelement.php.
Jnina, Zaina. "Un enfant sur trois touché par la cyberintimidation à l'échelle mondiale." Hespress Français. Dernière mise à jour : 30 septembre 2023. https://fr.hespress.com/332554-un-enfant-sur-trois-touche-par-la-cyberintimidation-a-lechelle-mondiale.html.
"La trousse anti-troll." Site officiel le la ville de Trois-Rivières. Dernière mise à jour : 21 mars 2024. https://www.v3r.net/services-a-la-population/securite-du-public/police/anti-troll#consulter-la-trousse.
"Le cyberharcèlement, c’est la faute des réseaux sociaux ?" Parentalité Et Numérique - Territoires Numériques Éducatifs. Dernière mise à jour : 5 avril 2023. https://tne.trousseaprojets.fr/professionnel-education-nationale/idees-recues-sur-le-numerique/fiche-outil-10.
"Pourquoi est-il si difficile de combattre le harcèlement scolaire ?" France Culture. Dernière mise à jour : 6 juillet 2023. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-temps-du-debat/pourquoi-est-il-si-difficile-de-combattre-le-harcelement-scolaire-1696258.
"Protégez votre enfant de la cyberintimidation." Sécurité publique Canada. Dernière mise à jour : 19 mai 2023. https://www.canada.ca/fr/securite-publique-canada/campagnes/cyberintimidation/protegez-votre-enfant-de-la-cyberintimidation.html.
"Un enfant sur trois victime de cyberintimidation dans le monde." ONU Info. Dernière mise à jour : 27 septembre 2023. https://news.un.org/fr/story/2023/09/1139092.
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