Il y a une question qui n'est pas souvent posée avant de
réserver un billet. Ce n'est pas "Où je vais ?", ni "Combien ça coûte
?", mais : "Qu'est-ce que j'attends, au fond, de ce déplacement ?" On part
pour se reposer, parfois, mais aussi pour vivre une histoire avec soi-même. Celle
du voyageur curieux, ouvert, une histoire différente de celle des touristes.
Et c’est précisément là que la tension commence.
Le tourisme de masse : le confort de ne pas être surpris
Le tourisme de masse est d'abord une conquête sociale
réelle. Pendant des siècles, voyager était réservé à l'élite. Lescongés payés, les vols bon marché et les forfaits tout compris ont changé cela.
Des millions de personnes ont vu la mer pour la première fois, découvert
d'autres pays, sorti du périmètre de leur naissance. Cette évolution a
changé beaucoup de vies.
Mais le tourisme de masse est aussi conçu, structurellement,
pour éliminer la surprise. Le guide qui parle la langue du visiteur, le menu
traduit, l'excursion chronométrée, tout cela construit un environnement dans
lequel l'autre culture est présente comme décor, pas comme réalité.
Les destinations touristiques
attirent par leurs qualités matérielles mais surtout par les images, récits et
valeurs symboliques qui leur sont associés.
Source : Dean MacCannell - Le pouvoir symbolique de l’attraction touristique
https://journals.openedition.org/viatourism/2785
Le sociologue John Urry appelait cela le "tourist
gaze", le regard touristique (The Tourist Gaze, 1990) : le
touriste ne voit pas un lieu, il voit une représentation de ce lieu, préparée
pour lui, conforme à ce qu'il s'attendait à voir. Dans l'esprit du touriste, cette représentation finit par remplacer le lieu lui-même.
Des villages entiers ont progressivement adapté leur
architecture, leurs marchés, leurs pratiques pour coller à l'image que les
visiteurs en attendaient. Non par cynisme, mais par nécessité économique,
progressivement, presque sans s'en rendre compte.
Dean
MacCannell posait déjà cette question en 1976 dans The Tourist :
est-ce que le voyageur cherche l'authentique, ou la représentation rassurante
de l'authentique ?
Cinquante ans plus tard, la réponse semble souvent être la
seconde.
L'immersion : le vertige de ne plus tout contrôler
Certaines personnes décident à un moment de voyager
autrement. Pas pour aller plus loin ou séjourner plus longtemps, mais voyager différemment. Elles appellent ça l’immersion.
La différence ? Elles logent chez l'habitant, prennent
les transports locaux, se trompent de bus, prononcent mal les mots, sourient
beaucoup parce qu'elles ne savent pas quoi dire. Moins confortable, mais c'est exactement l’expérience
qu’elles cherchent.
Le
chercheur Adam Galinsky a observé que ce n'est pas le fait de voyager qui
change les gens, mais bien d'être placé dans une situation où leurs
automatismes ne fonctionnent plus (Academy of Management Journal, 2015).
Quand on ne comprend pas la langue, on observe davantage.
Quand on ne connaît pas les codes, on fait attention aux gestes, aux silences.
On redevient, temporairement, quelqu’un qui n’a plus ses
automatismes. Quelqu’un qui apprend sans filet, qui trie, qui s’adapte en temps
réel. Et c’est précisément ce que le voyageur immersif cherche : se retrouver lui-même.
Le voyage d’immersion ne promet pas le dépaysement. Il
promet quelque chose de plus fort que ça : un regard neuf sur ce qu’on
croyait savoir. Une certitude que l’on devient différent. Pas parce qu’on a vu
des choses extraordinaires, mais parce qu’on a vécu des choses ordinaires
ailleurs.
Le nomadisme numérique : présent, mais vraiment ?
Au-delà du tourisme de masse et de
l’immersion, réside un troisième type de voyage encore méconnu par plusieurs :
le nomadisme numérique. Dans l'image du nomade numérique se trouve quelque chose de
séduisant et de troublant à la fois, dans des proportions presque égales. Séduisant
: la liberté de choisir son contexte de vie, de ne pas se laisser fixer par les
hasards d'une naissance. Troublant car cette liberté repose souvent sur une
asymétrie économique que personne ne nomme vraiment.
Pour vivre confortablement dans certains pays, son revenu doit être significativement plus élevé que ceux de la majorité des résidents locaux. Ce
différentiel transforme les quartiers, fait monter les loyers, crée
progressivement des enclaves dans lesquelles des étrangers relativement aisés
vivent entre eux, dans une ville qu'ils n'habitent pas vraiment.
Le différentiel de revenus entre nomades numériques et populations locales contribue à la hausse des loyers, au déplacement des résidents et à la transformation des quartiers en enclaves pour visiteurs aisés.
Source : Hannonen, Olga – « Emergent geographies of digital nomadism: conceptual framing, insights and implications for tourism ». Tourism Geographies, vol. 26, n° 3, 2024. https://doi.org/10.1080/14616688.2023.2299845
Le tourisme transforme les territoires, les paysages et les relations sociales, au-delà du simple déplacement de personnes.
Source : Stock, Mathis – « Vers une théorisation de l'approche géographique du tourisme ». Mondes du Tourisme, n° 2, 2010. https://journals.openedition.org/tourisme/271
Être nomade numérique c’est avoir le choix. Mais choisir de
bouger ne garantit pas la rencontre. D’un côté oui, on peut choisir de vivre
comme un local. Louer un petit appartement, échanger avec l’épicier du coin, se
familiariser avec la boulangère, etc…
Mais de l’autre côté, on peut passer six mois dans un pays étranger en ne
fréquentant que d'autres nomades numériques, sans rien comprendre aux réalités sociales du quartier traversé.
La mobilité sans attention n'est pas de l'ouverture. C'est
parfois une forme sophistiquée de retrait du monde.
Ce qu'on cherche, vraiment
Le philosophe
Hartmut Rosa (Résonance, 2018) a proposé un mot simple pour nommer
ce que les gens cherchent dans l'expérience : la résonance. Un moment où ce
qu'on vit nous touche vraiment, nous modifie un peu. C'est cela que la plupart
des voyageurs cherchent, sans toujours le formuler ainsi. Une conversation qui
surprend. Un paysage qui arrête. Une façon de faire les choses qui rend
soudainement relative une certitude qu'on croyait universelle.
Ces moments ne s'achètent pas dans un catalogue.
Mihaly
Csikszentmihalyi (Flow, 1990) a montré que c'est l'intensité de l'engagement, pas le support, qui détermine la
qualité d'une expérience.
Un
voyage en groupe peut produire ce moment. Une soirée passée à explorer
sérieusement la culture d'un pays lointain depuis chez soi aussi. Ce qui
compte, c'est l'ouverture avec laquelle on entre dans l'expérience. Et cette
ouverture-là , on peut la cultiver ici comme ailleurs. On peut l'enseigner. On
peut l'apprendre.
Cette ouverture est peut-être la seule chose que toutes les façons de
voyager ont en commun, quand elles fonctionnent vraiment.
Illustration : Magnific - 122524329
Références
Corbin, Alain (dir.), L'Avènement des loisirs, 1850-1960, Flammarion, 1995
https://clio-cr.clionautes.org/lavenement-des-loisirs-1850-1960.html
John Urry et Jonas Larsen, The Tourist Gaze 3.0 - Jean-Michel Dewailly
https://journals.openedition.org/geocarrefour/8521
Thomas APCHAIN - Authenticité - Études Touristiques - https://gisetudestouristiques.fr/encyclopedie/authenticite/
Main, P. (2024, April 3). Flow State. - www.structural-learning.com/post/flow-state
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