Par Alexandre Roberge  | a.roberge@cursus.edu

Ce biais de confirmation qui nous empêche de réfléchir

Créé le dimanche 17 septembre 2017  |  Mise à jour le lundi 25 septembre 2017

Ce biais de confirmation qui nous empêche de réfléchir

Quand les pionniers ont façonné Internet, ils avaient peut-être en tête de fonder la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie. Un endroit où seraient réunis et stockés les savoirs. Une merveille numérique accessible à tous et un agora numérique afin de communiquer et de se rapproche.

Aujourd’hui, ils sont toutefois plus amers de leur création. L’ingénieur britannique Tim Berners-Lee, considéré comme un des pères fondateurs du Web, est craintif pour le réseau. Dans un puissant texte publié dans le Guardian en mars 2017, il dénonce le détournement d’Internet par les états pour espionner les citoyens, par le ciblage politique des publicitaires et, surtout, la multiplication des fausses informations. Cette dernière tendance est en effet totalement opposée à ce qu’il cherchait à faire.

L’actualité de l’année 2016 et 2017 ont accentué la propagation des « infaux ». Avec les campagnes présidentielles acrimonieuses aux États-Unis et en France, le climat était propice pour tous les camps de se crier des bêtises. Nous avons amplement traité de la question des fausses nouvelles et de l’importance de savoir séparer le bon grain de l’ivraie sur Internet. Il demeure une question importante : « Comment en sommes-nous arrivés à « incendier » la bibliothèque numérique d’Internet et la corrompre avec des tas d’informations erronées ? Et si ces dernières années étaient un signe qu’il faille enseigner, surtout aux plus jeunes générations, l’effort intellectuel le plus difficile qui soit…

Un biais difficile à contourner

La question se pose : sommes-nous tous devenus des idiots prêts à croire n’importe quoi sur Internet? Nous serons nombreux à dire « non », que nous ne sommes pas crédules ! Et pourtant, selon des experts qui étudient ces questions depuis quelques années, nous n’avons pas de quoi nous vanter. Des chercheurs italiens ont analysé des millions de données de leurs concitoyens entre septembre 2012 et février 2013, période durant laquelle le pays était en campagne électorale. L’équipe de Walter Quattrociocchi s’est rendu compte que l’Italie n’échappait pas au phénomène de la mésinformation sur les réseaux sociaux.

Ils sont arrivés à trois explications.

  • La première est que le pays, comme la France aussi, a une majorité d’analphabètes fonctionnels, c’est-à-dire des gens qui savent techniquement lire, mais ne comprennent que pas ou peu le contenu d'un texte.
  • La deuxième est liée à la modification importante de la distribution de l’information. Aujourd’hui, Facebook ou Twitter permettent de partager des informations qui n’ont pas eu à passer par aucun processus de filtration avant d’être diffusé. Plus d’exaspérants rédacteurs en chef ou de comités de lecture qui peuvent empêcher la publication de faussetés, un article sur un blogue, par exemple, se publie immédiatement.
  • Enfin, et c’est probablement un des facteurs le plus important, vient le biais de confirmation. En effet, l’esprit humain est façonné de telle sorte qu'un internaute va choisir les informations qui correspondent à ses idées profondes et ignorer les autres. Conséquemment, il sera très difficile pour lui d’admettre qu’il se trompe ou de lire des informations invalidant cette pensée sans qu'il s'enrage. Ajouter à tout cela une méfiance généralisée de tous (des élites aux scientifiques en passant par les journalistes et les politiciens) et vous avez un cocktail de mésinformation en ligne parfait.
     

Le professeur de sociologie Gérald Bronner qui a écrit l’ouvrage « La démocratie des crédules » explique bien le biais de confirmation avec un exemple dans cette entrevue. Supposons que nous montrions à une partie du lectorat de Thot le côté d’une pyramide peinte en orange. Si nous leur demandions de quelle couleur est la figure complète, ils répondraient probablement orange. Pourtant, si dans le même exercice, un autre groupe observe une face verte, ils vous diront qu’il s’agit d’une magnifique pyramide aux teintes d’émeraude. Et si la vérité était que les quatre surfaces sont de différents coloris? Il leur faudrait observer sous toutes ses coutures pour admettre leur erreur.

Or, dans l’exemple de Bronner, reconnaître la bévue n’est pas si difficile. Mais quand il s’agit de croyances profondes, le cerveau n’est pas prêt à le faire. Le dessinateur américain Matthew Inman, connu pour son site humoristique The Oatmeal, a composé une longue et intéressante bande dessinée là-dessus durant l’été 2017.

Ceux qui ne sont pas à l’aise avec la langue de Shakespeare peuvent lire ce billet du Démotivateur qui reprend le même type d’exercice. C’est-à-dire montrer des faits banals et ensuite d’autres qui risquent davantage de choquer (touchant des sujets comme le nazisme, l’esclavage, le communisme ou le capitalisme) et de comparer les effets des différents faits et pourquoi les derniers provoquent-ils indignation ou colère?

Comme l’expliquent ces deux pages, il s’agit de l’effet « retour de flammes » (backfire). Le cerveau va percevoir ces informations avec l’amygdale, la même partie de l’encéphale qui réagit à des stimuli effrayants comme une tornade qui fonce vers un individu ou un ours sur le point d'attaquer. Même s’il s’agit de faits crédibles et vérifiables, il va les refuser et même chercher immédiatement un article ou statut sur les réseaux sociaux qui les contredit.

S’exercer à se confronter

Il n’existe pas à proprement parler de solutions magiques pour contrer l’effet du biais de confirmation. Néanmoins, comprendre ce phénomène est déjà une première étape. Cela permet d’expliquer pourquoi nous et nos semblables nous accrochons férocement à nos idées. Ensuite, le prochain pas pour sortir de cette approche négative serait d'appliquer la conclusion de la bande dessinée de Matthew Inman. Apprendre à se poser, faire taire l’impression d’agression que nous vivons intérieurement et écouter l’autre camp sans tout de suite vouloir rétorquer.

Ainsi, les veilleurs feraient bien d’avoir cette posture et sortir de leur bulle informationnelle pour observer ce qui se dit ailleurs et éviter de nourrir leur biais de confirmations. Cela ne veut pas dire approuver, mais au moins comprendre ce qu’essaient de dire les autres. La chaîne YouTube horizon-gull qui a fait une vidéo sur l’erreur ultime d’attribution (autre bévue cognitive similaire au biais de confirmation) propose aussi de se mettre dans une position d’observateur et d’être capable de voir les faiblesses et biais de son camp avant de reprocher ceux des autres.

Écouter plutôt qu'entendre

Or, cela demande un travail sur soi extrêmement difficile. Le cerveau réagit presque instinctivement afin de protéger ses croyances fondamentales. L’université de Paix expliquait bien les processus psychologiques qui bloquent l’admission de l’erreur ou la négation des arguments de l’autre dans un texte publié durant l’été 2017. Pour contrer ces blocages internes, il faut entre autres recadrer le point de vue, c’est-à-dire accepter de se tromper, d’avoir cru de fausses informations. Comprendre aussi que de ne jamais vouloir changer d’avis n’est pas une preuve de force de caractère contrairement à ce qui est véhiculé par les médias ou certaines personnes. Enfin, les individus doivent rationaliser leurs croyances et écrire les effets que leur font les contre-arguments afin de saisir pourquoi ils leur créent de la douleur, les mettent si en colère, etc.

Si ce travail intellectuel et psychologique serait nécessaire chez les adultes, qu'en est-il des plus jeunes? Pour l’UNESCO, l’heure est grave et il devient important qu’il y ait de solides cours partout dans le monde d’éducation aux médias et à l’information (EMI).

Rappeler aux plus jeunes qui consultent majoritairement le réseau que tout ce qui est sur Internet n’est pas la vérité pure. Selon Gérald Bronner, il faut même aller plus loin en abordant dès que possible avec les jeunes ces idées de biais cognitifs de confirmation et d’attribution, de l’effet « backfire », etc. En les comprenant, ils pourront ainsi être plus conscients de ces phénomènes chez eux et les autres. Cela pourrait peut-être mener à des débats plus civilisés dans les prochaines années et décennies. Nous en aurions bien besoin.

Illustration : Free For Commercial Use (FFC) Angry Head Emojis via photopin

Références

Charnay, Amélie. "Pour Tim Berners-Lee, son créateur, la désinformation menace le web." 01net. Dernière mise à jour : 13 mars 2017. http://www.01net.com/actualites/pour-tim-berners-lee-son-createur-la-desinformation-menace-le-web-1120698.html.

Chiron, Bruno. "Ère de l’information ou ère de la crédulité ?" Bla Bla Blog. Dernière mise à jour : 29 janvier 2017. http://www.bla-bla-blog.com/archive/2017/01/29/ere-de-l-information-ou-ere-de-la-credulite%C2%A0-5904852.html.

Frau-Meigs, Divina. "Développer l’esprit critique contre les « Infaux »." UNESCO. Dernière mise à jour : Juillet 2017. http://fr.unesco.org/courier/2017-juillet-septembre/developper-esprit-critique-contre-infaux.

Hirschorn, Monique. "Conversation avec Gérald Bronner : Ce n’est pas la post-vérité qui nous menace, mais l’extension de notre crédulité." The Conversation. Dernière mise à jour : 19 février 2017. https://theconversation.com/conversation-avec-gerald-bronner-ce-nest-pas-la-post-verite-qui-nous-menace-mais-lextension-de-notre-credulite-73089.

Lecomte, Julien. "« Je n'accepte pas d'avoir tort ». Une approche par les croyances." Université De Paix Asbl. Dernière mise à jour : 11 août 2017. http://www.universitedepaix.org/je-naccepte-pas-davoir-tort.

"Quand le vraisemblable l’emporte sur le vrai." Le 15-18 | ICI Radio-Canada.ca Première. Dernière mise à jour : 1er mars 2017. http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/le-15-18/segments/entrevue/17403/fausses-nouvelles-post-verite-sociologue-gerald-bronner.

Texier, Bruno. "Veilleurs, sortez de votre bulle informationnelle !" Archimag. Dernière mise à jour : 23 mars 2017. http://www.archimag.com/veille-documentation/2017/03/23/veilleurs-sortez-bulle-informationnelle.

Weber, Nathan. "Voilà pourquoi, qu'importent tous les faits et les preuves rationnelles qui contredisent vos opinions profondes, vous ne les accepterez jamais." Demotivateur.fr. Dernière mise à jour : 5 mai 2017. http://www.demotivateur.fr/article/voila-pourquoi-qu-importent-tous-les-faits-et-les-preuves-rationnelles-qui-contredisent-vos-opinions-profondes-vous-ne-les-accepterez-jamais-9868.

Oatmeal - Believe - Croire ou pas
http://theoatmeal.com/comics/believe

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