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Un aperçu des programmes d’enseignement de la musique au Cameroun

La musique à intégrer à l'enseignement

Par Christian Élongué , le 14 octobre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 16 octobre 2018

Karyce Fotso - Lomdieu Lyrics

Depuis l’apparition du langage, l’homme chante ou l’homme parle. De nos jours encore, même dans nos sociétés déshumanisées, les jeunes ressentent l'appel de la musique comme un véritable besoin. La musique a été une composante essentielle de notre environnement et elle nous aide à construire notre rapport au monde. D’où la place qu’on lui accorde dans l’enseignement depuis l’Antiquité, où elle était une discipline fondamentale aux cotés des arts plastiques. Cela n’est certainement pas un hasard que l’une et l’autre de ces disciplines interrogent deux des sens premiers dans la communication : l’œil et l’oreille. Comme deux fenêtres que, dès son plus jeune âge, l’enfant doit ouvrir sur le monde extérieur pour, progressivement, s’y confronter et le comprendre.  Nous gagnons à valoriser ces ouvertures sur le monde que procurent l’observation et l’écoute.

Est-ce le cas au Cameroun ? Quel est l’état de l’enseignement de la musique dans cette nation reconnue pour sa richesse et diversité artistique et culturelle ? Les enfants et les jeunes camerounais sont-ils exposés aux situations d’une séance d’éducation musicale que sont le chant, les activités rythmiques et corporelles, les écoutes de différentes musiques, « d’ici, d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui » ? Dans quelle mesure cette éducation musicale affecte-t-elle l’économie culturelle ?

Les prémices de l’éducation musicale au Cameroun

Depuis les indépendances à nos jours, la musique est au service de la citoyenneté et fait officiellement partie des programmes scolaires, notamment dans l’éducation primaire et secondaire. Ces programmes mettent l’accent sur le développement des aptitudes à l’expression et à la création à travers des pratiques structurées.

Les gouvernants étaient bien conscients de l’importance de l’enseignement des disciplines artistiques et culturelles ainsi que du pouvoir de l’art face aux défis sociétaux. La musique était enseignée parce qu'elle a cette capacité à détendre, stimuler, apaiser et renforcer le sentiment national. Elle seule peut produire cet esprit de cohésion qui fait à la fois la vigueur et le bien-être moral d'un pays[1]. Pour constituer un référent commun capable d'inspirer l'enthousiasme, on fait chanter aux enfants des hymnes célébrant l’accès à l’indépendance. Chaque phase du développement historique doit causer, grâce à la musique, une vibration et un frémissement sacrés dans les jeunes poitrines des élèves.

En outre, l’éducation musicale contribuait aussi à la sensibilité culturelle et au développement de l’esprit de créativité, d’innovation et d’adaptation, autant de qualités que les élèves nés après les indépendances, doivent mettre en œuvre pour maîtriser davantage leur rapport au monde moderne ou à la société postcoloniale. C’est dans cette optique que l’école camerounaise postcoloniale, avait pour mission de développer les mécanismes sollicités dans la perception, l’intériorisation mentale, la production et construction des savoirs.  Mais quel est l’état de la pratique aujourd’hui dans nos programmes d’enseignement du primaire au supérieur ? L’éducation musicale est-elle toujours au centre des curriculums ?

L’enseignement de la musique au niveau du primaire, du secondaire et du supérieur

Au niveau du primaire

L'enseignement de la musique dans les écoles primaires au Cameroun vise à développer les aptitudes sensorielles et motrices des enfants, à leur apprendre à structurer le temps et l'espace, à permettre acquérir le sens du rythme et surtout à aiguiser leurs perceptions auditives. L’école maternelle joue un rôle décisif pour l’accès de tous les enfants à l’univers musical ; elle constitue la première étape du parcours d’éducation artistique et culturelle  et qui vise l’acquisition d’une culture artistique personnelle, fondée sur des repères communs.

Cependant, dans l'emploi du temps scolaire, seulement une heure et demi par semaine est consacrée à l'éducation musicale[2]. Dans les écoles à double vacation, les cours de musique occupent une heure sur l'emploi du temps. Les cours se concentrent sur le chant et les instruments de musique ne sont quasiment pas inclus. Les enfants apprennent des chants patriotiques, des chansons coloniales comme «The Lord Baden Powell », des comptines, l'hymne national du pays, ainsi que des chants religieux.

Au niveau du secondaire

Ici, il y’a également peu de place faite à la musique dans les programmes scolaires. Seuls les clubs scolaires permettent de promouvoir l’éducation musicale. N’étant pas souvent subventionnés et encadrés, ils ne disposent point des ressources financières et humaines nécessaire pour établir de véritables situations d’enseignement musical. Il s’agit le plus souvent d’amateurs de musique qui partagent ou transmettent leur passion lors des rares ou uniques rencontres hebdomadaires.

Au niveau du supérieur

Ici la situation est légèrement différente, en particulier dans les facultés d'éducation ou dans les Institutions supérieures privées ou publiques spécialisés comme l’Institut des Beaux Art de Foumbam (IBAF) qui dispense des formations en Arts du Spectacle (Art cinématographique, art musical, art chorégraphique, art de la scène), avec pour objectif de  « promouvoir les arts et la technologie afin d’en faire un élément moteur du développement des industries culturelles et artistiques au Cameroun[3] ».

Cependant, les universités qui n'ont pas de facultés d'éducation possèdent rarement un programme d'éducation musicale, sauf au niveau des clubs consacrés aux sports universitaires ou à d'autres activités extra-scolaires. On peut citer les Universités de Maroua et de Buea à titre d'exemples. À l'Université de Buea, il existe un cours complet intitulé « Introduction à la musique dans l'enseignement maternel et primaire », qui est disponible aux différents niveaux d'études de la Faculté d'éducation.

La société civile et le secteur privé à la rescousse de l’éducation musicale au Cameroun

Ce rapide panorama permet de comprendre l’échec ou du moins l’inefficacité des politiques publiques en matière d’éducation culturelle et artistique. L'offre en matière d'éducation musicale provient donc en majorité du secteur informel et d’initiatives de la société civile, notamment les ONG, les instituts culturels étrangers (Institut Français de Douala et Yaoundé, Alliance Franco-Camerounaise de Dschang, Goethe Institute, British Institute…) ou des particuliers.

Par exemple, certains musiciens et artistes établis s'impliquent en créant des écoles ou centres de formation qui donnent aux jeunes camerounais l'occasion d'étudier la musique et d'en faire une profession.

  • Adolph Moudi[4] (alias Petit Pays) a ouvert une académie de musique à Douala où les élèves apprennent à chanter et à jouer aux instruments de musique modernes et traditionnels.
  • André Marie Talla qui a une école de musique à Douala[5] ayant les mêmes objectifs.
  • Tandis qu’André Belinga[6], un saxophoniste réputé, a organisé des cours de pédagogie musicale pour les professeurs de la musique des écoles privées du Cameroun à travers l’Institut technologique Africain des Métiers de Musique[7] (ITAMM). Crée en 2005, on y offre des formations certifiantes et continue sur l’apprentissage de la guitare, du chant, du piano, des instruments à vents. Les apprenants y bénéficient également des cours de lutherie notamment la réparation, la restauration, fabrication des instruments de de musique

Dans les grandes villes comme Douala et Yaoundé, les ONG, les églises[8] et les agences de développement sont impliqués dans l'éducation musicale. Nous avons par exemple la Fondation Karma à l’initiative de l’Ecole de Musique de Douala. Mentionnons aussi, le Centre culturel français qui organise régulièrement des ateliers d’initiation à la pratique des instruments de musique traditionnelle ou moderne, le Centre de formation Yaoundé Ongola, et l'Alliance franco-Camerounaise à Dschang. Cette dernière forme les jeunes à la musique assistée par ordinateur.

Le Concours National de la Musique ou Mutzig Star[9], une compétition nationale organisée chaque année, pendant la semaine internationale de la Musique par les Brasseries du Cameroun, permet aux candidats sélectionnés de bénéficier de l’encadrement d’artistes et arrangeurs professionnels. Enfin, à travers tout le pays, on trouve de nombreux cours de musique offerts par les centres récréatifs.

Le ciment culturel

En définitive, l’éducation musicale est un outil important qui favorise la création d’un lien social et constitue également un prérequis pour le développement des industries culturelles au Cameroun. Les gouvernants doivent par conséquent repenser les politiques publiques et pratiques en cours pour faire de l’enseignement de la musique, une réalité au sein du système éducatif du primaire au supérieur. L’éducation artistique et culturelle est le soubassement de tout développement durable.

Notes et références

[1] Michèle Alten, « Un siècle d’enseignement musical à l’école primaire », Vingtieme siecle. Revue d’histoire, 1997, 3–15.
 

[2] Richard Alemkeng, « L’éducation Musicale Au Cameroun », Music In Africa, 16 juin 2015, https://www.musicinafrica.net/node/13597
 

[3] « Bienvenue à l’Institut de Beaux Arts de Foumban », Université de Dschang (blog), 12 octobre 2016,
https://www.univ-dschang.org/bienvenue-ibaf/
 

[4] Adolph Moudi alias Petit Pays, est un célèbre artiste musicien de Makossa et le fondateur d'un grand groupe musical qui existe depuis 25 ans. 
 

[5] « André Marie Talla Ouvre Une École de Musique à Douala », Actualite En Afrique et Cameroun (blog), consulté le 14 octobre 2018,
http://www.africapresse.com/andre-marie-talla-ouvre-une-ecole-de-musique-a-douala/
 

[6] André Belinga dit « Ben’s » est un saxophoniste réputé né au Cameroun en 1955. Partant du constat que les musiciens africains avaient beaucoup de difficultés à s’intégrer sur le marché musical européen à cause de leur faibles connaissances en solfège, ainsi qu’en techniques et réparations d’instruments de musique, Belinga ouvre d’abord une boutique de vente d’instruments puis un institut pour permettre aux futures générations d’être davantage formées et préparées.
 

[7] « Une école des métiers de la musique ouvre ses portes à Douala | ECAMM - Ecole des Arts et Métiers de la Musique », consulté le 14 octobre 2018,
https://itammcam.odoo.com/en_US/event/une-ecole-des-metiers-de-la-musique-ouvre-ses-portes-a-douala-2015-02-16-2015-02-17-2/register
 

[8] Le chant de chorale et les instruments de musique modernes et traditionnels comme le xylophone, la batterie, la guitare et le piano sont enseignés dans certaines institutions religieuses. Cette situation est commune dans les petits séminaires appartenant à l'église catholique.  On peut citer par exemple Bishop Rogan College à Buea, le Petit Séminaire Saint Paul de Mbalmayo et le Collège de la Retraite à Yaoundé.
 

[9] « Les opportunités offertes aux jeunes musiciens camerounais grâce aux concours de talents », Music In Africa, 16 juin 2015,
https://www.musicinafrica.net/fr/magazine/les-opportunit%C3%A9s-offertes-aux-jeunes-musiciens-camerounais-gr%C3%A2ce-aux-concours-de-talents
 

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