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De l'importance de (re)faire des archives une priorité au Cameroun.

Un aperçu de l'archivistique au Cameroun

Par Christian Élongué , le 02 décembre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 03 décembre 2018

Du 26 au 28 novembre 2018, le Conseil International des Archives (CIA) organisait une conférence pour célébrer la Journée Internationale des Archives sous le thème : « Archives : Gouvernance, Mémoire et Patrimoine », qui s’est tenu pour la première fois en Afrique, à Yaoundé au Cameroun. 

À cette occasion, les grandes figures et professionnels de l’archivage au monde se sont rassemblé pendant ces trois jours pour échanger, réseauter et réfléchir sur l’état actuel et l’avenir de l’archivage. Cet évènement mondial a permis non seulement de démystifier davantage le rôle des archives et le métier d’archiviste, mais aussi à démontrer que la profession d'archiviste est amusante, accessible, variée. Le choix du Cameroun comme pays d’accueil pourrait signifier l’importance de ce métier dans les pratiques nationales : mais est-ce vraiment le cas ? Quel est le visage de l’archivage et métiers annexes au Cameroun ? Est-ce un visage souriant, neutre ou attristé ?

Un bref historique de l’archivage au Cameroun

La présence des européens[1] au Cameroun pendant la période coloniale et néocoloniale conférait aux archives une place remarquable. Le Cameroun fut d’ailleurs un des premiers pays d'Afrique francophone à publier, déjà en 1966, une législation portant sur l'organisation des archives fédérales et de la Bibliothèque nationale. Avec l’avènement des indépendances et la concurrence avec d’autres priorités, la valeur donnée aux archives va progressivement diminuer. Ce que confirme la conclusion d’une étude de l’UNESCO sur l’organisation des Archives nationales et d’un système de préarchivage : « En somme, les prémisses législatives pour un bon fonctionnement du service d'archives existent. Seule l'application laisse à désirer ». Une situation qu’entendait résorber la loi sur l’obligation d’archives, la loi N°2000/010 du 19 décembre 2000.

Un travail titanesque et quelques humains

Aujourd’hui, en dehors de quelques rares grands groupes multinationaux, où la politique de gestion de l’information documentaire est imposée par les sièges, le concept d’archives est loin d’être la priorité pour la plupart des entreprises camerounaises, qu’elles soient publiques ou privées.

Au niveau des archives nationales publiques, celle de Yaoundé, créée en 1952[2], n’est point en bon état, les locaux et instruments de travail n’étant point véritablement entretenus ni technologiquement adéquats. Les archives nationales de Yaoundé doivent combler un retard d’environ vingt ans, soit de 1990 à 2008. Durant cette période, aucun travail archivistique n’a été entrepris, avec pour conséquences la détérioration du bâtiment, du matériel et l’oubli collectif du rôle et l’importance des archives par la population. Ce n’est qu’en 2009 que les archives nationales réouvrent ses portes et rattraper le retard pour s’arrimer aux tendances contemporaines, notamment avec l’archivage numérique, n’est toujours pas effectif. Des obstacles basiques existent encore :

« Nous sommes environ 28 aux Archives nationales de Yaoundé et un personnel de cinq personnes formées à l'annexe de Buea, alors que nous avons besoin d'un minimum de 150 personnes pour faire le travail de base dans tous les départements ; en outre, le bâtiment est vieux et petit ; nous sommes censés assurer les transferts des différents ministères, mais nous ne pouvons le faire depuis 20 ans en raison du problème de l'espace ; il y a aussi le problème de l'absence de bonnes lois pour protéger et renforcer les archives ; nous sommes également confrontés au problème de matériel obsolète et même les rayons sont désuets »

confessait[3] le Directeur des Archives nationales Dr. Micheal Ngwang.

Enfin, s’agissant des archives des départements ministériels et des services administratifs dans les provinces, on constate que les dossiers courants sont bien gérés tandis que ceux anciens sont en désordre, faute de locaux convenables ou d’un mobilier d’archives adéquat.

Quand le manque d’intérêt pour les archives s’ajoute, le résultat est catastrophique : les classeurs sont empilés sur les armoires ou trainent même par terre. Comparé à la situation d'autres services nationaux d'archives en Afrique francophone d'aujourd'hui, le Cameroun fait bonne figure. Pourtant, en y regardant de plus près on doit constater que le service des archives au Cameroun vit sur son passé.

Les services d’archives ne jouent pas leur rôle

Les services d'archives ne remplissent point leur triple mission fondamentale :

  • accroître l'efficacité de l'administration publique,
  • permettre la poursuite d'une politique de planification à long terme et
  • servir d'institution fondamentale pour la recherche scientifique, en particulier dans le domaine des sciences humaines et sociales.

Des évènements comme la conférence internationale de Yaoundé sur les archives permettront éventuellement aux acteurs de ce secteur de trouver de meilleures solutions autour de l’organisation, la législation et la réglementation, le personnel[4] (statut et formation), le préarchivage, les locaux et leur équipement, les services techniques, les programme de recherche et de digitalisation des archives.

Toutefois, peu importe les moyens et actions qui seront identifiés, la communication occupera une place capitale dans ce processus. Davantage d’efforts pourraient être investis dans la communication digitale. Par exemple, en remplaçant le blog actuel par un site web professionnel plus attrayant et organisé. À l’ère digitale, le site web est devenu la vitrine principale de toute organisation. Il est donc important que les plateformes web de l’Association des Bibliothécaires, Archivistes et Documentalistes du Cameroun (ABADCAM) ou l’Association Camerounaise des Archivistes (ACA), soient régulièrement mis à jour et pas uniquement à la veille d’évènements internationaux.

Par exemple, sur le site internet de la toute nouvelle « Association Camerounaise des Archivistes », la dernière mise à jour, en rapport avec l’annonce de la conférence de l’ICA, fut publiée il y’a environ 7 mois. Le slogan qu’on y retrouve est suffisant pour caractériser l’état de la profession.

 

D’une part, notons que le mot « confiance » qui s’adresse au public et sous-entend ou révèle la méfiance et le peu de reconnaissance des archivistes au Cameroun. Cela ne leur empêche cependant pas de continuer d’avancer car la « dynamique [est] en marche ». Seulement, Mvondo Didier[5] à travers son expérience dans la fédération d’autres archivistes et gestionnaires de l’information en Afrique francophone, déclare :

« [cela] a marché quelque temps, mais j'ai rapidement trouvé fastidieux de devoir sans cesse en renouveler les membres, qui la quittaient assez rapidement, explique Didier Mvondo ; dégoûtés par le métier d'archiviste, la plupart des professionnels se reconvertissent dès qu'ils le peuvent et, naturellement, abandonnent dans le même temps ce type de synergie ».

Ainsi, il ne suffit pas de déclamer vouloir une « nouvelle ère dans la profession au Cameroun ». Il faut, au-delà de la vision, avoir un plan d’action et des moyens pour parvenir à changer la perception et réception du métier d’archiviste au Cameroun et dans toute l’Afrique, surtout francophone.

Illustration : Archives au Cameroun par jbdodane via Flickr

[2] Il s’agit du plus important dépôt d’archives en Afrique francophone après celui de Dakar au Sénégal
 

[3] Eulalia Amabo Nchang, « National Archives Needs To Fill 30-Year Gap | CameroonPostline », consulté le 3 décembre 2018,
https://cameroonpostline.com/nationalarchivesneedstofill30yeargap/
 

[4] Shadrack Katuu, « The development of archives and records management education and training in Africa – challenges and opportunities », Archives and Manuscripts 43, no 2 (4 mai 2015): 96‑119,
https://doi.org/10.1080/01576895.2015.1050677
 

[5] Clémence Jost, « Archiviste au Cameroun, il raconte son métier à haut risque », Archimag, consulté le 3 décembre 2018,
https://www.archimag.com/veille-documentation/2016/11/30/archiviste-cameroun-metier-haut-risque

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