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Les enjeux du e-learning « communautique » en formation continue d’enseignants - Véronique Fortun-Carillat - 2018

À la découverte des pratiques communautiques

Par Denis Cristol , le 17 mars 2019 | Dernière mise à jour de l'article le 18 avril 2019

Cette thèse, s’intéresse aux communautés virtuelles, à la façon dont les enseignants les vivent et les utilisent pour enrichir leur formation et pour aborder de nouvelles situations professionnelles. Elle regarde simultanément les usages du numérique situés dans des espaces en ligne où interagissent de façon réciproque des modalités d’apprentissage formel et informel.

Les concepts clés utilisés sont ceux communauté de pratiques et de pratiques communautiques. Le cadre conceptuel et théorique est celui de la sociologie des usages qui appréhende les usages du numérique comme des manières de faire singulières ou des inventions du quotidien, grâce à ces environnements, en fonction de différents éléments (ou logiques) qui en facilitent ou en contraignent les usages.

Le corpus de la thèse est constitué de deux monographies : un espace en ligne mis à disposition par un organisme de formation et l’autre avec le support de la messagerie électronique. En complément le contexte institutionnel est analysé et des entretiens compréhensifs sont réalisés.

Des possibilités aux réalités

La thèse commence à définir le e-learning comme « l’apprentissage et la formation par les moyens électroniques ». L’objet TIC est décrit selon :

  • Des composantes sociétales avec l’évolution exponentielle de ses usages.
  • Des composantes fonctionnelles avec des répertoires d’actions.
  • Des composantes sociales avec l'apparition de groupes d'individus reliés à distance et des pratiques communautiques.
  • Des composantes politiques, institutionnelles, économiques et industrielles.

Les TIC font également l’objet de représentations et d’imaginaires. L’enquête préliminaire montre que les enseignants privilégient les données disponibles et accessibles immédiatement. Selon la sociologie des usages les usages des TIC comme des activités contextualisées, complexes, sont influencées par des logiques d’ordre symbolique (les représentations et les imaginaires), d’ordre actionnel (les possibles que permet la technique), d’ordre sociocognitif (apprendre en modifiant ses représentations) et enfin d’ordre sociologique (logiques institutionnelles et légitimation, organisation groupale).

Chaque usager introduit ses usages dans des logiques qui lui sont propres partageant rarement les fantasmes des autres. Il y a donc un écart entre l’usage prévu et l’usage effectif.

Il existe de multiples formes de l'acte d'apprendre, de former et de se former en ligne. Les façons de les explorer portent une attention à l’environnement ≪ technique » et aux outils, aux « objets théoriques », modèles, concepts, champs et méthodes de recherche aux « dispositifs médiatiques » ou espaces particuliers en ligne et à leurs usages ou pratiques spécifiques, à la communication, au langage et à la circulation de l’information dans la sphère du numérique, aux macro-systèmes : politique, économie, cadre et « dispositifs » institutionnels, les organisations, les institutions, un pays ou un continent particulier (…), au champ socio-historique et aux perspectives sociétales.

Le cadre théorique et conceptuel est concentré sur la sociologie des usages et sur le concept de logiques d’usage également contraignant et habilitant. Selon ce cadre théorique l’appropriation de « dispositifs en ligne combine des éléments actionnels (actions ou intentions), des éléments symboliques (les représentations c’est-à-dire les significations d’usages), et des éléments contextuels (le cadre institutionnel, la profession, le dispositif sociotechnique, etc.).

Cette appropriation est analysée à partir des activités en train de se faire au quotidien, ainsi que les stratégies mises en œuvre par les individus pour entreprendre cette activité. Un regard analytique est en outre posé sur l’action virtualisée c’est-à-dire sur la façon dont l’individu interprète les contextes de son action.

Deux autres concepts sont construits pour rendre compte de ces activités vécues collectivement ceux de communauté de pratique et ceux de pratique ≪ communautique ≫, puisque ces activités se déroulent en ligne.

Tout ne se fait pas en ligne

Quelques traits qui semblent pertinents et capables de caractériser la situation étudiée pour les enseignants spécialisés dont le collectif se virtualise progressivement. Les usages des TIC en marge du dispositif de formation, paraissent peu valorisés ou peu légitimes. Leur contexte socio-professionnel est parcouru de tensions ou le statut, la place et le rôle sont interrogés par et dans l’organisation. Enfin, l’étude a porté sur deux espaces :

  • La plateforme de l’université, conçue par des formateurs sur le modèle des « communautés de pratiques virtuelles » et soutenue par l’institution.
  • L’espace en ligne d’usage informel constitué par des échanges sur la messagerie électronique, soutenu par les initiatives individuelles.

Comprendre l’articulation de ces deux espaces a nécessité une posture épistémologique caractérisée par le projet de ne pas dissocier un phénomène de son contexte d’émergence en s’appuyant sur l’observation participante et l’analyse de traces d’activités laissées sur les espaces en ligne (analyse de contenu des messages écrits, nombre de connections, documents mis en ligne et téléchargés, origine des informations exposées sur les messages et notamment l’influence de la navigation sur Internet). Des entretiens compréhensifs complètent la construction de significations de faits explorés sous différentes facettes.

L’analyse de l’ensemble de discours sur les usages, ses propres usages et les usages eux-mêmes, se révèlent comme le produit de logiques d’usage qui s’enchevêtrent : des facteurs sociaux, idéologiques, techniques, culturels, politiques, économiques, industriels. Les logiques sont qualifiées d’individuelles, de techniques, de groupales, d’institutionnelles et parfois nourries par les imaginaires de l’Internet.

Trois formes d’usage et de significations d’usage ainsi que leurs logiques sous-jacentes sont associées à des formes d’apprentissage qui sont souvent mixées.

  • une forme classique valorisant les produits de savoir reconnus par l’institution. L’espace en ligne est alors perçu comme un lieu de faire-valoir ou d’exposition de pratiques expertes.
  • une forme coopérative et artisanale. L’apprentissage s’élabore dans la mutualisation, l’échange ou le partage de connaissances et d’outils, ainsi qu’avec des échanges de points de vue autour de problématiques professionnelles, qui forment progressivement un répertoire partagé et « typicité » de pratiques.
  • une forme autodidacte et nomade. Les membres du groupe ≪ virtualisé » revendiquent leur liberté de choix et d’ouverture vers une multitude de ressources. Les espaces virtuels, territoires du groupe « virtualisé », sont donc nourris par ces formes de nomadisme et d’autodidaxie qui paraissent accentuées par le fait de l’ouverture sur Internet et les caractéristiques propres à l’outil ou au média (l’autonomie, le fonctionnement en réseau, etc.).

D’après l’analyse, « une « communauté virtuelle de pratique » est formée de personnes qui « pratiquent » ensemble (point d’ancrage de la communauté) grâce à des interactions produites en ligne sur des environnements virtuels soutenus par les TIC (territoire « diffus » de la communauté ou « nébuleux ». Elles élaborent des solutions, des structures de signification ou informationnelles (objets à négocier, données puisées sur Internet), qui constituent la mémoire collective « affichée » du groupe (répertoire et objets partagés, ressources, structure visible sur l’écran d’ordinateur), et qui fédèrent le collectif ainsi « virtualisé » (ciment ou cohésion du groupe, reconnaissance mutuelle) ».

Des usages structurant le groupe

L’observation empirique cerne des logiques d’usage. Elles s’appuient à la fois sur une mise en tension et en synergie entre des formes de participation à l’espace en ligne formel encouragé par l’institution (e-groupe) et des formes de participation sur l’espace de l’entre soi (courrier électronique) facteurs d’émergence d’un espace en ligne « interstitiel ». Il se crée ainsi une porosité, entre les sphères institutionnelles de formation et la sphère d’intimité groupale, qui accompagne des formes d’apprentissage en contribuant à l’émergence de relations de soutien et à une construction de significations situées. Ce qui se traduit du point de vue des stagiaires par un fort sentiment d’appartenance au groupe.

Cet espace « interstitiel » permet la construction de représentation partagée, facilite les demandes d’aide, d’échanges d’information, de répertoire partage, etc.). Ces espaces « interstitiels » vécus entre soi est simultanément un lieu de projets collectifs amenant à des formes d’apprentissage, mais aussi comme un lieu ludique et convivial. L’idée de sociabilité formative favorise l’entraide et la régulation de l’apprentissage. Les stagiaires se débrouillent pour prendre en charge une part de leur processus de formation dans l’espace interstitiel.  

Plus encore les caractéristiques des espaces en lignes, c’est-à-dire leur ouverture, leur accessibilité continue, les traces d’activité qui s’y déroulent, la communication écrite, l’affichage à l’écran développent un modelé d'échange social à partir duquel et sur lequel s’élaborent des constructions imaginaires des acteurs qui y sont impliqués.

Le groupe « virtualisé », c’est-à-dire en interrelations médiatisées par Internet, est engagé dans des pratiques communautiques, qui s’appuie sur des « dispositifs institutionnels ou interstitiels » à partir desquels s’instituent : des rituels, des conflits ou dilemmes à résoudre, des moments de régulation, le besoin de prendre des nouvelles de collègues, s’aider pour comprendre un cas d’élève, plaisanter, etc. Une présence groupale permanente qui s’appuie sur une forte sociabilité en ligne.

L’auteur définit en conclusion les espaces « communautiques » comme « des espace « interstitiels » en ligne d’où émergent progressivement des traces permanentes visibles par un public (affichage sur l’écran d’ordinateur) et qui s'insèrent dans des pratiques spécifiques (se former, garder le lien, se soutenir, etc.) ».

Ces pratiques permettent à des individus de communiquer entre eux, d’offrir ou d’échanger des biens informationnels ou des données, ainsi que de les faire transiter entre différents espaces d’actions. Elles amènent à construire des « significations partagées » sur des faits relatés.

Source

Les enjeux du e-learning « communautique » en formation continue d’enseignants Véronique FORTUN-CARILLAT 2018

Télécharger la thèse https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01686782/document

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