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Publié le 29 septembre 2019 Mis à jour le 29 septembre 2019

Cerveau : changez de vitesse

Ce que les sciences comportementales nous disent de notre cerveau

L’un est précis et rigoureux, mais lent et paresseux. L’autre est toujours à l’affût et en mouvement... mais il manque de précision. Voilà un beau scénario pour un film où deux anti héros aligneraient les maladresses. Sauf qu’ici, c’est à l’intérieur de votre crâne que l’histoire se joue !

Ce scénario nous est présenté par le prix Nobel d’économie 2002, Kahneman. Prix Nobel particulier puisqu’il n’a jamais suivi de cours d’économie. Il est psychologue et s’intéresse à notre façon d’aborder les problèmes. 

Kahneman se défend cependant de vouloir nous expliquer un fonctionnement réel et neuronal du cerveau. Ces deux systèmes ne sont que des catégories pratiques pour expliquer comment nous pensons.

Avec son collègue Tverski, Kahneman est le père de l’économie comportementale, qui vise à comprendre et prévoir les comportements. Système 1 et système 2, publié en français en 2012, est le fruit de cinq ans de travail et s’appuie sur de très nombreuses expériences. Certaines sont des classiques en Sciences humaines, d’autres sont moins connues. Elles donnent à ce livre au titre pourtant peu engageant un « aspect » très vivant, et expliquent aussi les 700 pages de l’édition de poche.

Le système 1

Le système 1 réagit spontanément. Il regroupe toutes les pensées involontaires et les automatismes. C’est un fonctionnement qui nous est utile au quotidien et qui est suffisant dans la plupart des situations. Il est rapide et se comporte comme un pilote automatique, sans consommer beaucoup d’énergie. Le système 1 est intuitif, il permet par exemple de détecter les émotions de nos interlocuteurs. Il est aussi capable d’associations entre des idées très éloignées, sans que l’on soit toujours capable de les expliquer a posteriori.

Ses qualités sont aussi ses défauts. Parce qu’il fonctionne par associations, il est victime d’amorçage. Selon l’environnement dans lequel il est plongé ou les mots utilisés quelques minutes avant, il va produire des conclusions différentes. Un exemple célèbre consiste à poser la question de l’âge de la mort de Gandhi. Si j’ai parlé de personnes âgées ou si j’ai commencé par une première question du type : Était-ce après ou avant 80 ans ? », je vais avoir une réponse plus élevée que si je pose la question spontanément. 

Kahneman nous montre que le système 1 va être le premier et le seul sollicité si nous nous sentons en confiance, si le problème nous semble familier ou si nous sommes de bonne humeur... En revanche, si le problème est présenté dans un cadre moins favorable, si la police de caractère oblige à ralentir le rythme de la lecture... le système 2 va prendre le relais, et les résultats seront meilleurs !

Le système 1 va détecter ce qui lui semble sortir de l’habitude et de la normalité. Il va réagir et établir des relations de cause à effet, mais de manière rapide.  Deux événements contigus pourront ainsi paraître être la cause l’un de l’autre. Très utile quand il faut prendre une décision immédiate, en situation de danger ou pour ne pas s’encombrer l’esprit. Mais le système 1 produit aussi parfois des raisonnements peu fiables. Le livre de Kahneman compte plusieurs centaines de pages consacrées aux biais cognitifs qui peuvent lui être imputés.

Kahneman et le système I, spontanée, rapide, mais facile à berner

Parmi les exemples cités, Kahneman revient sur le test des Marchmallows, qui a valu à Walter Mischel un succès d’édition important. L’expérience consiste à proposer un choix à des enfants. Ils peuvent prendre tout de suite une friandise, ou attendre quinze minutes et en obtenir deux. Walter Mischel nous fait savoir que quelques années plus tard, ceux qui ont attendu ont une meilleure réussite scolaire.

Walter Michel offre des bonbons
La réponse rapide et immédiate, valorisée dans un monde numérique où il faut faire preuve de réactivité et d'authenticité n'est donc pas toujours la meilleure. Toujours prêt à aider, le système 1 et ses associations spontanées nous trompe donc bien souvent. Le système 2, bien plus lent au réveil est plus fiable.

Le système 2

Le système 2 prend le temps, il évalue, il analyse, il décortique et consomme beaucoup d’énergie tant il a besoin de se concentrer. C’est le système qui se mobilise lorsqu’on se pose et qu’on tente de focaliser toute notre attention sur une question. Il fait preuve de sens critique et ne reste pas sur une première solution.

Le système 2 se met en action plus lentement. Kahneman le présente comme un rédacteur en chef qui donnerait son accord pour exprimer ce que le système 1 propose ou qui prendrait la main face à une difficulté particulière. « Le système 2 “relit” le comportement alors que l’écriture proprement dite s’est faite ailleurs, pour l’essentiel dans le système 1. Mais le système 2 peut bloquer un article ou le modifier ou mobiliser un autre rédacteur pour s’en occuper. »

Mais le système 2 est un rédacteur en chef paresseux, et il valide souvent les explications juste vraisemblables produites par le système 1. Mais Kahneman se défend de vouloir opposer les deux systèmes, ou de condamner le premier au profit du second. Ils collaborent souvent de manière très efficace. Ainsi, le système 2 peut mobiliser le système 1. On réfléchit intensément à un problème, on s’endort, et le système 1 produit des associations entre les éléments qui ont subsisté.

le système 2
 
 
Le livre de Kahneman n’est pas un réquisitoire contre le cerveau humain. Il nous invite à adopter une stratégie plus consciente entre la mobilisation des deux systèmes. Se méfier du vraisemblable et de la première intuition, s’obliger à ralentir et à réfléchir dès lors qu’il y a un enjeu et questionner les évidences sont les bons antidotes quand le système 1 prend le dessus et que le 2 ne se réveille pas.
 
Dans un contexte contemporain de sollicitations fréquentes, et de demandes de réactions très rapides, il faut veiller à ce que notre rédacteur en chef ne se mette pas trop souvent en congé !
 
Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources

Pour aller plus loin :

En 2018, Nick Chater, spécialiste des sciences du comportement, a publié un ouvrage plus radical, The mind is flat  traduit en français sous le titre « Et si le cerveau était bête ? »
https://www.decitre.fr/livres/et-si-le-cerveau-etait-bete-9782259265195.html#ae85

Il y montre avec un talent littéraire certain que les représentations qui opposent deux systèmes, deux parties du cerveau, un moi superficiel et un moi profond, se trompent. Le cerveau serait plat. Les raisonnements, les théories implicites qu'on lui prête ne seraient que des justifications a posteriori.

 

Daniel Kahneman  Système 1/Système 2 : Les deux vitesses de pensée, Flammarion, 28 septembre 2012, 560 p.
https://www.decitre.fr/livres/systeme-1-systeme-2-9782081211476.html#ae85

 

https://www.scienceshumaines.com/rencontre-avec-daniel-kahneman-pensee-lente-pensee-rapide_fr_30249.html

https://www.scienceshumaines.com/systeme-1-systeme-2-daniel-kahneman_fr_31981.html


Mots-clés: Intuition Vitesse Raisonnement Cerveau biais cognitif

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