Articles

Publié le 17 janvier 2022 Mis à jour le 21 janvier 2022

Le réveil de l’immatériel [Thèse]

La voie onirique des Zápara de Haute-Amazonie

« On croit que les rêves, c’est fait pour se réaliser. C’est ça, le problème des rêves : c’est que c’est fait pour être rêvé. » Coluche

La nuit, que la culture occidentale a la tentation d’éclairer jusqu’à parfois l’autopsier, est cet espace d’abandon et de rêve. Notre conversation culturelle sur le rêve est psychologique ou poétique : on l’analyse ou on polit notre mystère. Chez nous, c’est une affaire plutôt intime et personnelle.

Prenez le temps d’observer de quoi vous rêvez en général et quelles formes prennent vos rêves. Avez-vous remarqué des périodes oniriques différentes dans votre vie ? Quels sont les liens avec vos ancrages territoriaux, sociaux, familiaux ? Avez-vous des rêves qui se dégagent, des songes particuliers, voire des rêves qui vous informent de messages ?

À partir de là, vous pourrez entrer de plain-pied dans la surprise de la rencontre avec les Indiens Zápara et leur manière spécifique de rêver. Dans les remerciements, l’autrice de la thèse, Anne-Gaël Bilhaut, remercie ses contacts, les leaders politiques Bartolo et Gloria Ushigua pour leur amitié et leur confiance et écrit :

« Nous continuons à communiquer par mail, téléphone, et aussi par rêves. »

Qui sont les Zápara et comment en avons-nous entendu parler ?

Également appelés Sapara, ils occupent un territoire de Haute-Amazonie (Équateur et Pérou), rétréci par les conquêtes, les patrons du caoutchouc, la guerre de 1941 et les intérêts économiques exogènes. Leur terre est riche en ressources convoitées, notamment pétrolières.

De manière générale, les territoires d’Amazonie font l’objet de pressions plus ou moins légales et sont le terrain de luttes qui occasionnent de grandes violences pour le groupe (menace d’extinction culturelle) et pour les activistes (pressions, enlèvements, tentatives de meurtre et assassinats).

On peut trouver leur territoire (en cherchant « Sapara ») sur cette carte des terres autochtones, pas trop loin des Achuar dont parle Philippe Descola dans « Les Lances du crépuscule » et qui les accompagnent dans les délégations nationales et internationales. Depuis 2001, la culture Zápara est portée aux chefs d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité.

Les nations indigènes se sont regroupées politiquement pour faire entendre leurs droits dans les organisations. Depuis des décennies, les enfants des chamanes (comme le sont Bartolo et Gloria Ushigua et bien d’autres) ont étudié nos cultures pour se faire entendre dans nos institutions et dans nos manières de faire.

L’appel amazonien

Mais les peuples d’Amazonie luttent aussi d’une manière qui leur est spécifique, en créant ou s’appuyant sur des liens moins visibles. Ainsi, pour les Zápara, l’autrice raconte :

« Ayant connaissance de mon arrivée, [Bartolo et Kiawka] m’attendaient. Ils me dirent plus tard qu’ils m’avaient rêvée et que cette expérience onirique avait joué en ma faveur, puisque nous y discutions de l’histoire zápara, un domaine qu’ils veulent promouvoir. »

L’autrice a en effet parfois été nommée «l’histoire» : « Ella es historia », elle est l’histoire. Une personne importante à qui les ancêtres de Kiawka et un chamane kichwa du Napo avaient dit qu’elle devrait partager ses connaissances et qu’elle aurait tout à gagner dans cet échange de savoirs.

La thèse relate comment ce rêve identitaire produit des connaissances, permet de reconstruire une tradition et d’intervenir dans les négociations internationales. Et c’est là où nous pouvons aller plus loin dans la rencontre, que nous soyons touché·es par préservation de la biodiversité et de la forêt Amazonienne, appelé·es par des synchronicités, et/ou pour ouvrir en nous une nouvelle capacité à rêver...

Balisons la voie onirique

Il y a, pour les Zápara, une relation forte entre le territoire, l’identité et les rêves, et la connaissance, le pouvoir. Les rêves se trouvent dans la forêt, à l’intérieur des arbres et à l’intérieur du fleuve. Remanier ces espaces pour exploiter le pétrole revient à dégrader le territoire d’une manière concrète mais aussi à « souiller l’espace onirique » et attaquer leurs moyens de survie en forêt.

Le territoire peut être rêvé depuis des lieux éloignés si les voies ont été ouvertes :

« Mon invité remarqua qu’à chaque fois qu’il venait à mon domicile – c’était la troisième fois – il parvenait à rêver directement son territoire et son peuple. En dehors de l’Équateur, il ne réussissait cela que de chez lui à Badalona et de chez moi. Nous conclûmes que peut-être parce que Kiawka [sa sœur] a l’habitude de rêver jusqu’ici, me rendant visite chez moi en rêve, moi-même rêvant parfois encore les Zápara, la voie onirique était balisée. »

Muskuy et yachay : le rêve et la connaissance, le pouvoir, les secrets (kichwa)

« Le rêve est un mode de relation avec les interlocuteurs oniriques, qui appartiennent au monde des morts, à celui des esprits et au monde des vivants qui sommeillent. Pour qui a développé de véritables qualités et compétences en termes de rêve, il permet une communication directe avec les êtres du passé. De cette expérience éminemment subjective, privée et individuelle naît alors une mémoire collective nouvelle. »

Comment le rêve (muskuy) apporte-t-il la connaissance donc le pouvoir (yachay) ? La recherche se déploie sur trois parties qui explorent cette question :

  1. Le langage de la nuit

    • Un corps de rêve : le savoir s’incorpore dans une incarnation fluide, susceptible d’être liée à des esprits auxiliaires (incorporés ou liés à des objets magiques comme des pierres).

    • Le rêve, mode d’emploi : préparer son corps pour bien rêver, bien agir dans le rêve et bien se réveiller. Six interlocuteurs du rêve peuvent se manifester :
      1. les guides du rêve ;
      2. les secrets ;
      3. les esprits et les maîtres ;
      4. les ascendants et les ancêtres ;
      5. les humains vivants ;
      6. les leurres.

    • Les récepteurs de rêve : raconter un rêve oui, mais à qui et comment ? Demander : « comment es-tu né ? » signifie : comment es-tu réveillé ? Partageant une bière douce au petit matin, les Zápara racontent leurs rêves ordinaires à un proche (ils déterminent souvent ce qu’ils vont faire dans la journée : chasser ou avoir une action politique si le rêve est propice) ; un rêve important sera raconté à un bon rêveur, ou à un chamane, une personne importante.

  2. Le savoir du rêve

    • La production des connaissances dans les temps du rêve : le crépuscule et la préparation au sommeil (vers 20:00, après le temps de la radio), la nuit et le sommeil véritable, l’aube et le réveil (vers 5:00).

    • Rêver la mémoire, construire le patrimoine :
      « Pour retrouver la mémoire, je décrirai un espace pourvoyeur de ces connaissances qui fonctionne comme une médiathèque où se rendent des rêveurs : ils y déposent leursmémoires et accèdent à celles laissées par d’autres. D’autres pratiques isolées de spécialistes permettent d’envisager des manières originales d’atteindre la connaissance. Néanmoins, le rêve demeure le lieu où l’on retrouve la mémoire. »
    • Une sociologie du rêve

  3. Produire le patrimoine

    • Les voies de l’intangibilité : le rêve (valorisé et pratiqué) et les écoles (financées) comme moyens de préserver la culture Zápara.

    • La mémoire des objets : les boucliers conservés au musée et ce que leur rêve raconte de leur pouvoir et de la personne qui le possédait.

Comment être un bon rêveur ?

« Lorsque Bartolo me narra ses difficultés à rassembler son peuple pour s’organiser politiquement – ce qui ne fut pas simple – il dut commencer par les inciter à rêver à nouveau, ou plus exactement à favoriser à nouveau son usage. Pour lui, renoncer au rêve, c’est renoncer à ce qu’ils sont, des Zápara. »

Dès la conception, les enfants sont préparés à être solides et en bonne santé, et aussi de bons rêveurs en préparant le corps du rêveur. Les parents font des diètes (différentes) et prennent des plantes spécifiques pour transmettre des qualités particulières et s'entourer de la bienveillance des esprits favorables en travaillant sur leur odeur.

De manière générale, l’alimentation a un effet sur la qualité du rêve. Ne pas manger de gibier lourd ou gras, de tubercules (car ils sont souterrains), ni de fruits (sucrés). Les relations sexuelles sont exclues pour se préparer au rêve car elles génèrent des odeurs qui éloignent les esprits auxiliaires.

Le savoir du rêve est dans le corps des Zápara, qui utilisent le tabac (et d’autres plantes) pour véhiculer les intentions des humains et avoir des rêves clairs et directs. Le soir, avec un esprit tranquille et dans un lieu propice (et si l’oreiller ne donne pas de bons rêves, on le retourne), le rêveur fume, se concentre et murmure ce qu’il ou elle souhaite rêver et apprendre durant la nuit...

« Les Zápara déclarent avoir bien rêvé lorsque le rêve offre un point de vue sur une situation donnée et en montre ou permet la solution. Dans ce cas, ce n’est que si la vision onirique correspond à une résolution favorable qu’elle sera qualifiée de bonne. Elle peut servir ici à résoudre un conflit ou un problème qui se pose au sein de l’organisation indigène, soigner une maladie, découvrir un territoire, acquérir une connaissance supplémentaire, ou plus simplement trouver la réponse à une question précise. »

Alors, comment es-tu né ?

« Ali pagarini » : je suis bien né, bien arrivé au lever du jour.

« Se réveiller, c’est se mettre à la recherche du monde. » Alain (extrait de Vigiles de l’esprit).

Illustration : hoekstrarogier de Pixabay.

À lire :

Anne-Gaël Bilhaut, Le Réveil de l’immatériel. La production onirique du patrimoine des Indiens Zápara (Haute-Amazonie). Ethnologie. Université Paris X – Nanterre, 2007.

Thèse consultable sur : https://orbi.uliege.be/handle/2268/139935

Voir également :

La thèse éditée dans la collection « Anthropologie de la nuit » de la Société d’ethnologie : http://www.societe-ethnologie.fr/collections-nuit.php

Entretien avec l’anthropologue français Philippe Descola, à propos de son ouvrage Les Formes du visible : https://www.youtube.com/watch?v=qnNCgCt66CU

Laurent Huguelit, un chamane suisse a publié Mère. Enseignement spirituel de la forêt amazonienne : https://www.babelio.com/livres/Huguelit-Mere/1182853


    Voir plus d'articles de cet auteur

    Dossiers

    • Murmuration

    Accédez à des services exclusifs gratuitement

    Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

    • Les cours
    • Les ressources d’apprentissage
    • Le dossier de la semaine
    • Les événements
    • Les technologies

    De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

    M’abonner à l'infolettre

    Superprof : la plateforme pour trouver les meilleurs professeurs particuliers en France (mais aussi en Belgique et en Suisse)


    Effectuez une demande d'extrait d'acte de naissance en ligne !


    Ajouter à mes listes de lecture


    Créer une liste de lecture

    Recevez nos nouvelles par courriel

    Chaque jour, restez informé sur l’apprentissage numérique sous toutes ses formes. Des idées et des ressources intéressantes. Profitez-en, c’est gratuit !