Articles

Publié le 08 février 2022 Mis à jour le 08 février 2022

Quand la reconquête de l’hypersensorialité éclaire le monde [Thèse]

L’apport des personnes autistes Asperger pour un naturalisme renouvelé

« […] Lorsque les autistes prennent la parole, celle-ci parle davantage de la société que de l'autisme, et remet en question les concepts culturellement ancrés dans l'ontologie naturaliste et dualiste de nos sociétés occidentales de la norme et du handicap, de la nature et des animaux, entraînant [la] marginalisation des différents et exploitation des ressources naturelles. »

C’est un voyage tout à fait particulier que nous invite à faire Anna-Livia Marchionni dans sa thèse qui explore les relations entre les personnes autistes, la nature et les animaux.

Dans le monde neurotypique, c’est-à-dire dans une société qui fonctionne dans la norme des conditions neurologiques courantes, les personnes autistes font encore l’objet de dénigrement (au minimum) pour ce qui leur manquerait du point de vue des capacités sociales.

Ne pas participer à des activités c’est parfois se faire taxer d’autiste. Que cela vous corresponde ou pas, ça vous est peut-être déjà arrivé. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

Définitions historiques

L’autisme a été observé et décrit dans une perspective pathologique au début du XXe siècle comme un « mode de pensée affectant la relation entre la vie intérieure et le monde extérieur, la vie intérieure étant pathologiquement prédominante ». En 1944, Hans Asperger, dont le nom a été donné aux personnes autistes à haut potentiel parle « d’éloignement princier ».

Vu de l’extérieur, il s’agit d’un handicap personnel, individuel, pour lequel des médecins et psychiatres se sont mobilisés dans le but d’adapter les personnes autistes à la société.

Depuis les années 1980-1990, les personnes concernées se sont regroupées et font entendre les valeurs de la neurodiversité.

Ce qui les handicape revient plus à l’incapacité de la société à comprendre et intégrer la différence, et notamment par rapport à ce qui est ici un « style cognitif différent ». Cela rejoint la perspective du modèle social du handicap qui « n’est ainsi plus considéré comme d’ordre purement médical, mais comme une question relevant de la justice sociale ».

Face à face

Avec beaucoup d’humour et pour désactiver complètement la pathologisation, on lira ici un tableau clinique du neurotypique réalisé par des personnes autistes :

«Le syndrome neurotypique est un trouble neurobiologique caractérisé par une préoccupation sociale, des illusions de supériorité et une obsession de conformité. Les individus neurotypiques supposent souvent que leur expérience du monde est soit la seule existante, soit la seule à être correcte. Les NTs ont du mal à être seuls. […] Les autopsies ont montré que le cerveau du neurotypique est généralement plus petit que celui d'un individu autiste et peut avoir des zones surdéveloppées liées au comportement social.»

Examiner les présupposés scientifiques

Il y a de belles pages dans la thèse, dans laquelle l’autrice explique la démarche scientifique qu’elle a dû faire pour approcher son sujet de manière vivante. Elle y parle de la science vivante et de la science figée, en mettant en question son rapport aux personnes étudiées. Est-ce que ce sont des sujets vivants et libres ou des personnes dévitalisées par la reproduction artificielle de conditions de laboratoires, et devenus de purs objets de science ?

Un groupe social hypersensoriel

La « communauté autiste » est abordée « comme un groupe social avec une identité collective et une manière de composer avec les différences qui lui sont propres ». Les différences s’expriment du point de vue de la sensorialité, avec une profusion perceptive, « une marée sensorielle ».

En toute logique, les personnes emportées par un tsunami sensoriel cherchent des moyens de le cadrer et de le contrôler, voire de ne pas le ressentir, ce qui cause des anxiétés, des difficultés face aux personnes qui y seraient moins sensibles, et du rejet. Souvent aussi, elles se domestiquent et s’invisibilisent elles-mêmes pour ne pas paraître trop différentes au sein du « théâtre social » global.

L’hypersensibilité sensorielle met en jeu un ou plusieurs canaux sensoriels, et les relie entre eux.

Ma première élève de yoga était une personne autiste Asperger. Elle me racontait qu’il lui était impossible de pratiquer en cours collectif car elle avait du mal à entendre les gens respirer. Pour elle, entendre cette respiration était non seulement presque douloureux au niveau auditif, mais la respiration d’autrui avait aussi une qualité tactile intrusive qui s’exprimait fortement. C’était une grande source d’angoisse.

« Les personnes autistes semblent percevoir avec un grain plus fin. »

Cela a été dit très simplement, entendu aussi simplement, j’ai validé que ma propre respiration ne la gênait pas et qu’elle était bien sûr libre de me dire à chaque instant ce qui pouvait l’empêcher de profiter, et nous avons pratiqué ensemble. Différent n’est pas compliqué.

« Je suis né un jour bleu »

Du point de vue cognitif, et c’est un aspect qui serait partagé avec les animaux selon Temple Grandin, les personnes autistes ont une capacité « à penser sans langage, par association de mémoires sensorielles et de catégories d’images ». Daniel Tammet explique dans Je suis né un jour bleu qu’il voit les solutions de problèmes mathématiques apparaître sous forme de paysages.

Les penseurs visuels côtoient ainsi des penseurs verbaux. Les premiers doivent traduire en mots ce qui parfois est indicible, ce qui peut être entendu comme une qualité poétique, voire spirituelle (et être compris et valorisé, ou pas, souvent par crainte du fonctionnement différent).

Devenir un brin d’herbe

Enfin, il y a chez les personnes autistes une manière particulière d’entrer en relation avec le monde.

Donna Williams décrit « des expériences sensorielles presque mystiques, qu’elle appelle expériences profondes (deep experiences) lui procurant une satisfaction unique et les plus puissantes expériences sensorielles qu’elle connaisse. »

Elle les qualifie de « résonance » :

« Je pouvais résonner avec le chat et passer des heures allongée devant lui, n’ayant aucun contact physique avec lui. Je pouvais résonner avec l’arbre dans le parc et me sentir fusionner avec. »

Bousculer notre rapport au monde

Si nous résonnons avec le monde, serons-nous capables de le raser pour mettre en vente ses ressources et l’exploiter ? Un des points importants de la thèse montre que les capacités spécifiques du groupe social des personnes autistes permettent de revisiter notre manière culturelle d’être au monde.

L’anthropologue Philippe Descola a montré que les sociétés humaines avaient quatre grands rapports au monde (les mondiations).

  1. « Le totémisme souligne la continuité matérielle et morale entre humains et non-humains ;
  2. l’analogisme postule entre les éléments du monde un réseau de discontinuités structuré par des relations de correspondances ;
  3. l’animisme prête aux non-humains l’intériorité des humains ;
  4. le naturalisme nous rattache […] aux non-humains par les continuités matérielles et nous en sépare par l’aptitude culturelle. »

Chacune de ces mondiations porte un style d’économie particulier. Notre écologie et notre économie d’exploitation du monde vient du fait que nous sommes séparés ontologiquement de la nature. Nous pouvons alors penser le monde et en tirer profit, avec les dérives aujourd’hui constatées.

Une différence d’intensité

Si les personnes autistes s’inscrivent bien également dans la mondiation culturelle du naturalisme, leur sensorialité différente les amène cependant à une différence d’intensité :

« Il ne s’agirait pas de différence de représentation, mais de vécu et d’expérience. »

« Leur pensée sensorielle leur permettrait de s’extraire d’une logique catégorielle pour entrer dans une logique du continuum, dont découlerait l’élaboration subtile d’un maillage symbolique qui se démarquerait de celui des sociétés naturalistes. La prise de conscience grâce à la sensorialité qui est la leur d’une connexion avec les éléments naturels les amène à se concevoir comme partie intégrante d’un grand tout universel. »

« Et vous, qu’en pensez-vous ? »

Connaissant la diversité des fonctionnements cognitifs et sachant que des personnes non-autistes peuvent aussi présenter des traits autistes, qu’allez-vous découvrir de vous-même en lisant cette thèse ?


À lire :

Anna-Livia Marchionni, Une socio-anthropologie du syndrome d'Asperger dans ses relations à la nature et aux animaux : de la marginalisation au renouvellement identificatoire et culturel. Sciences sociales. Université de Liège, 2020.

Thèse consultable sur : https://orbi.uliege.be/handle/2268/253617

Illustration : StockSnap de Pixabay.


Références

Daniel Tammet - Je suis né un jour bleu
https://www.decitre.fr/livres/je-suis-ne-un-jour-bleu-9782352040286.html

Donna Williams -  Nobody Nowhere. The Remarkable Autobiography of an Autistic Girl
https://www.decitre.fr/auteur/165809/Donna+Williams

Jean-Pierre Salgas - Une anthropologie de la figuration
https://www.en-attendant-nadeau.fr/2021/11/03/anthropologie-figuration-descola/





Voir plus d'articles de cet auteur

Dossiers

  • Ce qu'ils ne comprennent pas

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

  • Les cours
  • Les ressources d’apprentissage
  • Le dossier de la semaine
  • Les événements
  • Les technologies

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner à l'infolettre

Superprof : la plateforme pour trouver les meilleurs professeurs particuliers en France (mais aussi en Belgique et en Suisse)


Effectuez une demande d'extrait d'acte de naissance en ligne !


Ajouter à mes listes de lecture


Créer une liste de lecture

Recevez nos nouvelles par courriel

Chaque jour, restez informé sur l’apprentissage numérique sous toutes ses formes. Des idées et des ressources intéressantes. Profitez-en, c’est gratuit !