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Publié le 14 mars 2022 Mis à jour le 16 mars 2022

Fiction amérindienne contemporaine et réinvention de soi [Thèse]

Le totémisme littéraire recompose les identités et les communautés

« Parce qu'ils n'édulcorent ni l'âpreté des situations initiales ni la brutalité des épreuves rencontrées, mais qu'ils portent les héros à faire preuve d'initiative pour transcender cette violence, les récits totémiques agissent en tant que catalyseurs d'énergie et processus de réconciliation d'une personnalité fragmentée. »

Caroline Durand-Rous, dans sa thèse sur « le totem réinventé », explore comment celui-ci permet, après la brutalité du contact avec les colons, de réécrire les légendes indiennes et perpétuer la tradition, de régénérer l’imaginaire par la ruse (le trickster, le fripon), le sacrifice et l’eau totémique, et de refonder son identité et sa communauté par un totémisme dynamique.

La dynamique actuelle du monde géopolitique a tendance à se fonder sur une idée de séparation et d'un ordre statique : les humains et « l’environnement », le bien et le mal, l’ami et l’ennemi. Le « traumatisme de la séparation » est venu de l’extérieur dans le cadre des colonisations, mais il est aussi interne à la culture occidentale qui voit le monde ainsi.

Les reconnexions en mouvement

Qui dit séparation dit conséquence d’absence, de maladies, d’addictions. Celles-ci peuvent toucher un groupe social éloigné de son territoire ancestral, riche et fructueux, et parqué dans des réserves vides de sens.

Elles touchent aussi des humains isolés dans des villes aux sols imperméabilisés et rendus stériles (séparés de la respiration du vivant), invités par les facilités de l’offre commerciale à manger de la nourriture en barquette qui fait « ding ! » quand elle est prête à être avalée.

Pour renouer avec le souffle vital du monde, la littérature amérindienne met en valeur des connexions fluides qui demandent une renégociation permanente et souple de notre rapport au monde au même moment qu’il se modifie.

Qui que l’on soit, et très certainement pour des raisons différentes, on pourra s’identifier aux héros de cette littérature et éprouver la force de leurs transmutations :

« La plasticité inhérente du totémisme autorise toutes les modulations de formes nécessaires à l’intégration de la pluralité des identités. »

À travers une initiation individuelle, c’est tout le clan qui se régénère.

Autrices et auteurs du corpus

Le corpus est constitué de deux autrices et deux auteurs dont le point commun réside dans un usage littéraire inédit des pratiques totémiques.

Sur Wikipédia, certains sont répertoriés dans la catégorie des auteurs de la renaissance amérindienne, la chercheuse en revanche les rattache à la suite de cette renaissance, dans le sens où la « transmotion » (le totémisme en mouvement) permet de recréer une identité amérindienne au croisement de l’ancien monde, d’autres identités, et du nouveau éprouvé.

Elles et ils sont deux auteurs étatsuniens : les écrivain·es ojibwes Louise Erdrich et David Treuer, et deux auteurs canadiens : l’autrice Haisla Eden Robinson et l'écrivain d'origine métis et crie Joseph Boyden.

Trois auteur·ices appartiennent au même bassin culturel et historique des nations algonquines et à deux aires culturelles historiquement liées à la pratique totémique (individuelle et clanique). Tous ont en commun « une hybridité assumée dans l’élaboration des parcours totémiques ».

L’hybridation des sources symboliques

Ainsi, on retrouve des références amérindiennes, mais aussi chrétiennes, et de la Grèce antique. Mêlant nous aussi la réalité et la fiction-magie, on illustrera avec les noms que portent trois enfants de Louise Erdrich : Persi Andromeda, Pallas Antigone et Aza Marion.

Et, en regard du nom de ces enfants, un personnage de Dernier Rapport sur les miracles à Little No Horse (The Last Report on the Miracle at Little No Horse) : un homme à la barbe éparse qui se fait passer pour un prêtre est en fait une femme qui fuit son passé.

On pense à Pallas Athéna, qui apparaît à Télémaque pour lui annoncer le retour de son père Ulysse sous la forme de son précepteur, un homme âgé nommé Mentor Μέντωρ.

Un autre lien vers Athéna, glaukôpis γλαυκῶπις cette fois (au regard éclatant, aux yeux pers, gris), dans l'emploi relevé de la couleur glaukos (glauque) de la période archaïque grecque, que l’historien spécialiste des couleurs Michel Pastoureau définit ainsi :

« [Ainsi encore] glaukos, dont les poètes archaïques font grand usage et qui exprime tantôt le vert, tantôt le gris, tantôt le bleu parfois même le jaune ou le brun [...]. Chez Homère, il s'emploie aussi bien pour nommer la couleur de l'eau que celle des yeux, des feuilles ou du miel. »

Les totémisme et la mondiation

Le terme totémisme vient du mot ojibwe « ototeman », qui recouvre la parentèle spirituelle : il est de ma parenté, il est de mon clan.

Les puissances tutélaires (animées ou « inanimées » comme des minéraux ou même une voiture dans un des romans !) sont des puissances magiques ambivalentes.

Elles appartiennent à un clan de manière héréditaire (totémisme clanique, social) et/ou elles se révèlent à un individu par le rêve, la vision, un événement significatif ou autre voie de révélation (totémisme individuel ou de révélation).

Un lien intime existe entre l’individu et l’esprit tutélaire.

« Le totem choisit le gardien, qui doit s’en accommoder. »

Le totémisme s’inscrit dans la cosmovision des Amérindiens, « il affirme l’existence de forces spirituelles qui traversent les âges et animent le territoire ».

Cette organisation d’énergie est soutenue par les échanges et la réciprocité, et le totémisme permet d’agir pour maintenir ou refonder l’équilibre du monde.

Pour l’anthropologue Philippe Descola, le mode totémique est séparé du mode animiste (dans son système de « mondiations », de visions du monde), mais pour la chercheuse Caroline Durand-Rous, qui a été confronté à un matériau mobile et hybridant la tradition :

« Dans les différents romans que nous étudions et qui mettent en scène un totémisme revisité, les modes de pensée définis par Philippe Descola paraissent beaucoup plus intimement liés et la relation totémique s'y développe autant par le biais de la métamorphose qu'il associe au mode animiste que par la métaphore et l'empathie qu'il attribue au mode analogique. »

Le totémisme littéraire

Dans des explorations des mondes similaires au réalisme magique, la chercheuse a souhaité :

« révéler au sein de romans déjà largement étudiés une structure symbolique particulière qui rend signifiants les parcours et les interactions des protagonistes en réaménageant les schèmes d’une pratique rituelle traditionnelle ».

Les six indices de totémisme littéraire :

  1. La présence d’un clan réinventé, comme un ultime rempart contre une société déshumanisante.

  2. La relation à la fois mythique et magique entre les individus et leur environnement (un territoire ambivalent et contesté).

  3. Les personnages observent une attitude déférente à l’égard d’un objet ou d’un être, il y a invention instinctive de pratiques.

  4. Un objet ou un être particulier investit l’individu de la mission de gardien du totem. Il ne peut s’y soustraire. Il construit et affirme sa personnalité dans un parcours initiatique résultant sur une métamorphose (heureuse ou malheureuse).

  5. L’intrigue repose sur une phase de sacrilège ou de sacrifice dans laquelle le gardien régénère sa relation au totem et relance le clan dans un nouveau cycle.

  6. Il y a permanence d’une eau magique qui imprègne non seulement le territoire physique où se déroule l'action mais aussi l'imaginaire des protagonistes.

L’eau totémique, un espace-substance

L'eau totémique utilise cette force magnétique qui est un trait commun à toutes les rêveries de l'eau [Bachelard].

Elle exerce une emprise non négligeable sur les totems et leurs gardiens. Cette substance, dont il faut apprivoiser le paradoxe, se retrouve sous trois formes dans la littérature amérindienne étudiée :

  1. Les eaux de déplacement : les eaux vives, les paysages spirituels qui guident les individus lors de leurs déplacements (cartographie mentale à partir de l’eau). L’onde totémique porte les personnages vers la redécouverte de leur terre ancestrale.
    « Elle révèle, à travers les images du territoire initial, l’existence d’une profondeur qu’il faut expérimenter pour en tirer une leçon. »
  2. Les eaux de transformation : les eaux pures, l’eau efface (ablutions) pour mieux recréer l’être.
    Il y a « réinvention instinctive de rituels liés à l’énergie purificatrice de l’eau totémique ».
  3. Les eaux de réconciliation : les eaux denses et malléables, les eaux doubles (salée, douce), les lieux où se rejoignent la réalité et la magie, les îles et les lacs comme des yeux vus d’en haut, les flots de paroles.

Franchir le « passage paradoxal » (Mircea Eliade)

Les récits débutent par un déphasage de personnages étrangers à leur propre destin, puis le totem s’impose à son gardien et l’alliance entre eux est scellée pour qu’il y ait reconquête de l’intégrité et de la dignité.

Par une douloureuse épreuve, « [le personnage] se révèle enfin à lui-même. Il décuple ses forces et parvient à se projeter dans l’avenir. »

« Chaque livre est un totem pourvu que l’on prenne la peine de laisser les esprits qui y sommeillent nous habiter. »

« Nous sommes ce que nous imaginons. » Navarre Scott Momaday

Illustration : Bruce Warrington de Unsplash.

À lire :

Caroline Durand-Rous, Le Totem réinventé : exploration de l’identité et redéfinition de soi dans la fiction amérindienne contemporaine. Littératures. Université de Perpignan, 2017.

Thèse consultable sur : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01708468

Références :

Marcel Detienne, Jean-Pierre Vernant, Les Ruses de l'intelligence. La mètis des grecs.
https://editions.flammarion.com/les-ruses-de-lintelligence/9782081421707

Luc Bigé, La Voie du héro, les 12 travaux d'Hercule.
https://www.editions-janus.fr/%C3%A9sot%C3%A9risme/la-voie-du-h%C3%A9ros-les-douze-travaux-d-hercule/

Sandrine Benard, Des langues autochtones qui résonnent.
https://cursus.edu/fr/21856/des-langues-autochtones-qui-resonnent

Aude Chartier Vallart, L’Obscurité s’ouvre, quand l’identité indigène libère l’écriture.
https://cursus.edu/fr/22651/lobscurite-souvre-these

Chronique rédigée avec à l’écoute The Spirit of Healing, de Sandra Ingerman et Byron Metcalf. Ici le 3e morceau.
https://www.youtube.com/watch?v=1rUCnlU8HH8


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