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Publié le 28 avril 2022 Mis à jour le 29 avril 2022

Va faire pipi dans la rhubarbe [Thèse]

Les métabolismes urbains en transition

Si nous sommes bien informés que la « majorité des activités du monde occidental ne seraient ni écologiquement ni socialement soutenables » et que la raison principale revient à la déconnexion des systèmes et des équilibres naturels, nous pouvons cependant rester collectivement dépourvus de solutions autres que les simplistes « faire pipi sous la douche » et « trier ses déchets ».

La recherche conduite par Fabien Esculier remet nos espoirs à leur place (imaginative et constructive) en nous invitant à détourner l’urine du système actuel d’évacuation des eaux et des excrétats, et à aller plutôt, comme le disait sa grand-mère gaspésienne, « faire pipi dans la rhubarbe ».

Métaboliser autrement la ville

Dans une thèse intelligente et fluide, qui mobilise de nombreuses disciplines, nous profitons à la fois d’une hauteur de vues et de précision, et nous sommes invité·es à mesurer concrètement ce qu’il est possible de soutenir et de faire.

Un des intérêts majeurs de cette thèse est de comprendre à tous les niveaux de quelle manière la situation se joue, et d’ouvrir nos imaginaires (dans ce domaine ou d’autres) :

  • Au niveau de la planète (macro) dans ses grands échanges vitaux,
  • Au niveau des villes (micro) et de leur métabolisme, en particulier celui de l’agglomération parisienne pour laquelle une simulation prospective d’un système séparé de traitement des urines a été faite. Pour l’urbaniste Sabine Barles (source) :
    « Le métabolisme urbain désigne […] l’ensemble des processus par lesquels les villes mobilisent, consomment et transforment les ressources naturelles. »

En ce début du 21e siècle, le métabolisme urbain occidental « induit des flux biogéochimiques intensifs et très largement ouverts ». Il y a eu, au cours des révolutions industrielles, le développement d’utilisations très intensives des matières et des personnes (pour accroître la productivité) et la déconnexion des organisations circulaires de gestion des flux naturels : donc une « ouverture » des boucles vers une économie linéaire.

Avec un ami directeur d’une agence locale de prévention et gestion des déchets, nous parlions ensemble de « peigner le hérisson » et ainsi de retrouver la rondeur de la modalité soutenable d’une écologie et économie circulaires.

Notre urine, un engrais naturel

L’urine est salubre et riche en nutriments. Très concrètement, alors que le monde agricole importe des intrants d’origine fossile et que les excrétions qui contiennent des nutriments utiles à l’agriculture sont traitées en dehors du système agricole, la proposition de transition pour l’agglomération parisienne à l’horizon 2053 donne les taux de recyclage suivants :

  • Azote (l’urine en est la source majoritaire au niveau des excrétats) : taux de recyclage de 62 % au lieu de 4 % actuellement.
  • Phosphore (se retrouve plus dans les matières fécales) : recyclage à 89 % au lieu de 38 % actuellement.
  • Potassium (presque exclusivement dans les urines) : taux de recyclage à 47 % pour 2 % aujourd’hui.

La quadrature de la circularité

Du point de vue de l’organisation des villes, l’Asie est davantage située dans une modalité circulaire que l’Occident. Les voyageurs occidentaux le savent bien.

L’intérêt de la thèse est aussi de repositionner la question pour l’Occident dans sa modalité temporelle. En effet, à partir du 14e siècle, un système linéaire de gestion des excrétats dominait dans de nombreuses villes françaises. Et il était bien loin de garantir la salubrité.

L’organisation du système alimentation/excrétion s’est retournée au cours des révolutions industrielles :

  1. Dans le premier temps de la révolution industrielle, le mutualisme ville-campagne et la circularité se sont développés. 

  2. Dans un deuxième temps, la révolution industrielle a opéré une déconnexion de la ville et de la campagne, « chacun se sustentant pour son fonctionnement, devenu industriel, de ressources fossiles perçues comme inépuisables et sans impact ».

  3. La troisième phase dans laquelle nous sommes actuellement est prise dans le constat (et aussi l’ambivalence) que :
     « L’utilisation intensive des ressources fossiles conduit à altérer notablement les modalités de fonctionnement du système Terre, mettant en péril les conditions de vie de l’humanité. En particulier, les grands cycles biogéochimiques planétaires, auxquels est fondamentalement lié le métabolisme des êtres humains, sont profondément altérés par les systèmes alimentation/excrétion des villes industrielles. »

Prendre la mesure et les mesures de la situation

L’objet de la thèse est d’étudier à tous les niveaux dans quelle mesure le système alimentation/excrétion des villes occidentales n’est pas soutenable dans sa modalité linéaire, et comment il est possible de le réorganiser pour qu’il soit opérant de manière circulaire.

Le travail considère également comment ce système s’articule avec les autres systèmes du métabolisme urbain : l’eau, l’énergie, les déchets et les transports.

Les disciplines scientifiques mobilisées le sont directement ou ont été invitées :

  • En direct : la biogéochimie, la socio-écologie, l’écologie territoriale, l’hydrologie urbaine.
  • En invitation : la physiologie, le génie des procédés, l’agronomie, l’histoire, la géographie, l’étude des sciences et des techniques, la sociologie de l’innovation, la rudologie.

Une méthodologie de caractérisation des systèmes alimentation/excrétion urbains a été mise en place dans la thèse pour la partie prospective à l’échelle de l’agglomération parisienne. Elle considère les items suivants :

  • Connaissance des quantités et du devenir des urines.
  • Circularité : taux d’utilisation de l’azote excrété pour l’agriculture.
  • Autonomie : lien entre le territoire recevant l’azote et l’espace agricole nourricier (hinterland).
  • Sobriété du système par la déduction de la quantité totale d’azote ingéré.
  • Efficacité : évaluation du taux de biodéchets.
  • Pollution : taux d’azote excrété par la ville qui part directement dans l’environnement.
  • Empreinte agricole : quantité de ressources mobilisées et pollution de l’espace agricole nourricier.
  • Couplages du systèmes alimentation/excrétion avec les autres sous-systèmes.
  • Salubrité du système.

Trois cas de figure très réalistes

Dans les faits, il existe déjà une « grande variété des systèmes socio-techniques de collecte séparée des urines ». Certains d’entre eux ont déjà été mis en œuvre en Suède dès les années 1990 (dans des écovillages) puis en Allemagne. Une partie est toujours en fonctionnement.

Pour aborder le sujet d’une manière encore plus concrète, l’auteur expose trois cas de figure, sous forme de dialogues inventés, mais très réalistes (et bluffants !). Les lire donne véritablement envie de les mettre en place au niveau individuel (1er cas), au niveau d’un collectif d’habitants ou de travailleurs (200 personnes, 2e cas), ou encore d’une petite commune ou d’un quartier (2 000 habitants, 3e cas).

  1. Le premier cas expose la décision d’un citoyen de se rattacher de manière individuelle à un groupe de citoyens, fondé en association, qui n’envoient plus leurs urines à l’égoût. Un système individuel de collecte est raccordé à une outre de 20 litres, qu’il remplit en six semaines.

    À Paris, la question du stockage est cruciale : les appartements sont petits et la majorité des Parisien·nes ne dispose pas de véhicule automobile (souvent pas de permis de conduire non plus). Le groupe s’est rapproché d’une entreprise qui collecte l’urine des urinoirs publics du métro, et qui la valorise en agriculture. Toutes les six semaines, le citoyen part vidanger son outre.

  2. Le deuxième cas est celui d’une organisation de 200 personnes qui a réorganisé son bâtiment pour qu’il collecte de manière séparée les urines. Le choix des toilettes a été discuté en collectif. Les modèles qui impliquaient une dilution des urines ont été écartés.

    Ce cas expose de manière fine comment la question genrée de la collecte des urines a pu se poser. C’est-à-dire qu’au début, par facilité, une solution avait été trouvée uniquement pour les hommes (j’ajoute : ou personnes dotées d’un pénis, l’utilisation des WC étant encore plus problématique pour les personnes transgenre), mais pas pour les personnes dotées de vulve (idem), qui ont protesté. Deux modalités morphologiques d’urinoirs secs ont été retenues, et des toilettes sèches ont été ajoutées. Le groupe s’est organisé avec un agriculteur bio, qui fertilise 4 hectares de céréales avec 25 m3 d’urine par an.

    Les cas imaginaires ont été travaillés de manière très réaliste, et celui-ci n’a pas fait l’impasse sur la question de la certification du bio, qui doit recevoir des intrants non-industriels. L’organisation fait signer une charte aux utilisateurs : si les personnes consomment industriel, elles urinent dans les WC communs, si elles mangent bio, elles peuvent utiliser les urinoirs spécifiques. La démarche est validée par les organismes certificateurs de l’agriculture biologique et elle est acceptée au niveau européen.

  3. Le troisième et dernier cas de figure concerne une commune jumelée avec une commune suédoise dans laquelle la collecte sélective est pratiquée depuis plus de 20 ans.

    La commune a travaillé avec un fabriquant de WC pour construire un système mixte avec chasse d’eau pour les matières fécales et une collecte à sec des urines. Un réseau de collecte avec des points de regroupement et de stabilisation a été mis en place et les urines collectées sont livrées à 4 exploitations qui fertilisent 200 hectares.

    Un financement de l’Agence de l’eau et de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe, aujourd’hui renommée Agence de la transition écologique) a été instauré dans le cadre d’un dispositif incitatif fiscal sur l’économie circulaire. La collecte sélective se fait sur base d’une rétribution alimentaire, qui est redistribuée aux plus précaires.

Ce qui peut émerger d’une imagination renseignée

Ces récits ont aussi l’intérêt de mettre en évidence trois formes d’émergences qui permettent de mieux cerner les leviers d’une prospective de transition socio-écologique.

Le changement démarre souvent avec des initiatives locales de personnes mobilisées et informées, qui se diffusent par capillarité, et/ou parce qu’elles sont soutenues par des dispositifs réglementaires, économiques et organisationnels plus ou moins incitatifs.

Bref, il faut lire cette thèse. Avec ça, tout devrait bien finir pour la rhubarbe et le hérisson !

Source image : Walkerssk de Pixabay.

À lire :

Fabien Esculier, Le système alimentation/excrétion des territoires urbains : régimes et transitions socio-écologiques, Sciences et Techniques de l'Environnement, Paris Est, 2018.

Thèse consultable sur : https://pastel.archives-ouvertes.fr/tel-01976550

Références :

Émilie Hache, « Ce à quoi nous tenons » :
https://www.editionsladecouverte.fr/ce_a_quoi_nous_tenons-9782348054792

« Urine, le nouvel or vert ? » :
https://www.actu-environnement.com/ae/news/urine-or-vert-fertilisant-agriculture-28275.php4


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