Articles

Publié le 16 mai 2022 Mis à jour le 17 mai 2022

Pour une philosophie en acte - partie II - Philosopher c’est mourir

Un peu à tous les jours

« Apprendre à philosopher c’est apprendre à mourir »
                                                                                  Montaigne.

Banalement on peut comprendre cette proposition comme une façon de dire : « Mourir ? il faut prendre ça avec philosophie, de toutes les façons on n’y peut rien ». 

Mais prendre les choses avec philosophie ce n’est pas philosopher. Apprendre à philosopher c’est apprendre à mourir un peu tous les jours. C’est éviter de laisser s’installer une distorsion trop importante entre sa bibliothèque de croyances, « sa philosophie en acte » et la réalité impermanente et toujours à re-signifier.

L’identité d’une personne c’est à la fois le contenu de ses croyances et ses limites. La mouvance de la réalité questionne sans cesse sa bibliothèque de croyances et la façon dont elle s’organise. 

Si on omet de questionner notre modèle du monde on se condamne à signifier le monde toujours de la même manière avec les mêmes routines de pensée, alors que le monde change tous les jours.

Alors comment continuer à être soi sans changer dans un monde ou, comme le disent les bouddhistes « la seule chose qui soit permanente c’est l’impermanence » ?

C’est la question que pose le navire de Thésée[1] : Si je change jour après jour tous les éléments qui constituent mon bateau est-ce toujours « mon bateau ». 

Si oui, qu’est ce qui définit « mon bateau » ? Ce qui va le définir ce n’est pas ce qui le constitue, sa matérialité, mais son utilité sociale, ses modes d’interaction avec le réel, sa raison d’être. Ce qui me définit ce n’est pas l’ensemble de croyances qui me constitue mais ma raison sociale, mes modes d’interactions sociale, mes effets sur le monde. 

Je peux alors perdre des croyances sans avoir l’impression de « me perdre » à partir du moment où cela ne remet pas en question mon utilité sociale et ma raison d’être. Surtout quand cela les rend plus efficace pour remplir ma mission et renforcer ma raison sociale !

Une croyance couramment admise dans la société affirme qu’environ tous les dix  ans on peut considérer que nous avons changé l’essentiel de nos cellules mais nous sommes toujours nous-même. D’ailleurs sommes-nous toujours nous-même ?  Est-ce le même « nous » ? Qu’est ce qui est toujours identique ? La structure de la pensée ? La configuration des représentations ? Le projet de pensée ? 

Alors, questionner sa philosophie en acte c’est déconstruire et reconstruire en permanence le puzzle complexe et protéiforme qui constitue mon identité, qui figure mon identité, qui figure qui je suis

C’est s’offrir la possibilité de critiquer ses croyances et les limites de son identité. S’offrir l’opportunité de dépasser ses limites pour construire d’autres possibles. S’offrir l’opportunité de considérer ses croyances comme un objet. Pour finir par ne plus être identifié à ses croyances. Être capable de mourir chaque jour à ses vieilles croyances et ne pas être soudainement déstabilisé par un séisme de régulation quand la distorsion entre nos croyances établies et la réalité n’est plus acceptable.

L'objet de ses croyances

Pouvoir considérer ses croyances comme des objets c’est ne plus y être identifié. 

C’est seulement à partir du moment où sa croyance est considérée comme un objet qu’il devient possible de la transformer et de l’abandonner, sans avoir l’impression de se perdre soi, de perdre son identité.

Perdre une croyance ne représente alors plus un danger de mort. Mourir un peu tous les jours c’est s’habituer à mourir et voir venir avec un certain détachement les morts définitives comme quitter un emploi, quitter une personne, quitter son corps. Au fond quand je mourrai, je serais mort depuis longtemps donc ce ne sera plus si grave. Le « Je » qui parle aujourd’hui sera mort depuis longtemps

Les croyances vivent et meurent faisant et défaisant l’identité en fonction des transformations de l’environnement. Défaisant les limites pour offrir des opportunités de nouvelles pensées. Défaisant des croyances obsolètes pour laisser la place à d’autre croyances plus opérationnelles.

Les croyances comme les chaussures, servent à marcher mais quand on grandi il arrive qu’elles deviennent trop étroites et il vaut mieux en changer pour pouvoir continuer à avancer. On marche certainement mieux en en adoptant des croyances de plus large pointure.

Le philosophe un chercheur d'âme ?

Ainsi, la pratique de la philosophie nous conduit à être chercheur de soi. Elle s'appuie sur un mécanisme d'alternance entre l'expérienciation et l'expérimentation. Je fais des expériences pour vérifier et critiquer mes croyances (expérienciation) et je me sers de mon expérience du monde (expérimentation) pour élaborer de nouvelles croyances et de nouvelles postures.

L'expérience que je fais du monde quand elle produit une dissonance, parce qu'il ne se passe pas ce que j'ai prévu qui devait se passer, m’offre la possibilité de construire d'autres hypothèses sur le Réel. L'analyse de l'erreur conduit donc à l'élaboration d'hypothèses ou d'un champ d'hypothèse que je peux éprouver par l'expérimentation.  L'expérimentation ayant pour fonction de filtrer les hypothèses, de débroussailler ce champ d'hypothèse pour laisser émerger l'hypothèse la plus utile qui va devenir ma nouvelle croyance, croyance tout aussi provisoire que les autres mais qui va me permettre détendre mon champ des possibles d'expérienciation.

C'est en ce sens que la philosophie en acte est porteuse de mort.  Elle permet de lâcher des vieilles croyances, d'abandonner des bouts de soi devenus obsolètes mais que je n'avais pas identifié comme étant morts.  Des désquamations de l'esprit, des croyances desséchées qui ne jouent plus leur rôle, pour laisser la place à l'émergence de nouvelles croyances. Au fond quand je mourrai, celui que je suis aujourd’hui sera mort depuis longtemps. Donc, ce n’est pas la peine d’avoir peur ! 

François Dosse[2] dans son article sur Ricoeur nous rappelle que « longtemps le dialogue entre la philosophie et l’histoire a été un dialogue de sourds. Ce qui est vrai au niveau sociétal est souvent vrai au niveau individuel : c’est l’absence de dialogue entre sa philosophie en acte et son histoire qui empêche l’individu de vivre dans une certaine harmonie interne.

Ce contrat de vérité est un contrat avec soi-même qui, dans une certaine mesure, détermine le contrat de confiance qu’on peut passer avec soi-même pour avancer avec un minimum d’appréhension. Le manque de confiance en soi est souvent directement lié à l’incapacité de la personne à avoir une idée claire de qui elle est, de ses possibles et de ses limites. Le sage est celui qui connait ses limites. Il est alors capable de les franchir les yeux grands ouverts quand c’est nécessaire.

Mourir à ses croyances, d'accord, mais de mort lente[3].

Dans toutes les traditions la mort symbolise le changement d'état et pas la fin définitive et totale. Apprendre à mourir c'est juste apprendre à changer d'état.

Si la philosophie est une pratique de la sagesse qu'est-ce que pratiquer la sagesse ?  Il y a une différence entre être sage et pratiquer la sagesse. Qu'est-ce qu'il faut faire ? Qu'est-ce que je dois faire qui me dit que je pratique la sagesse ?
Lire des livres de philosophie et penser que ça nous donne une compétence de philosophe c’est comme penser résoudre ses problèmes en lisant tous les livres de psychanalyse. C'est comme acheter une caisse à outils de très grande qualité et penser que cela suffit pour pouvoir faire du bel ouvrage.

La pratique de la philosophie suppose une boîte à outils conceptuels mais ne garantit pas de savoir s'en servir. La principale difficulté résidant en la capacité à lire les situations que l'on vit au travers des concepts de la philosophie et pour ça on ne peut pas se passer de la confrontation à l'autre; c'est en ce sens que les démarches de coaching, de psychothérapie, de supervision, peuvent être à certains moments un travail sur sa philosophie en acte.

L'accompagnement philosophique et à la fois l'accompagnement à l'élaboration de ses propres outils et leur affûtage, en même temps leur usage. C'est l'apprentissage d'un art qui est l'art de mourir tous les jours pour être toujours vivant.

Illustration : DepositPhotos - ngupakarti


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Bateau_de_Th%C3%A9s%C3%A9e

[2] Dosse F., « Le moment Ricœur », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2001/1 (no 69), p. 137-152. DOI  https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2001-1-page-137.htm

[3] Emprunt à la chanson de Brassens : Mourir pour des idées


Pour une philosophie en acte - Partie 1 - Philosophie ou praxisophie ?

Pour une philosophie en acte - Partie 2 - Philosopher c’est mourir

Pour une philosophie en acte - Partie 3 - Pourquoi philosopher ?


Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

  • Les cours
  • Les ressources d’apprentissage
  • Le dossier de la semaine
  • Les événements
  • Les technologies

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner à l'infolettre

Superprof : la plateforme pour trouver les meilleurs professeurs particuliers en France (mais aussi en Belgique et en Suisse)


Effectuez une demande d'extrait d'acte de naissance en ligne !


Ajouter à mes listes de lecture


Créer une liste de lecture

Recevez nos nouvelles par courriel

Chaque jour, restez informé sur l’apprentissage numérique sous toutes ses formes. Des idées et des ressources intéressantes. Profitez-en, c’est gratuit !