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Publié le 08 novembre 2022 Mis à jour le 08 novembre 2022

La reconnaissance au travail [Thèse]

Organisation du travail, reconnaissance et santé des salarié·es

« Dankbarkeit und Weizen gedeihen nur auf gutem Boden. » Proverbe allemand.

«La reconnaissance et le blé prospèrent uniquement dans un bon sol». Ce proverbe peut aussi être traduit par « Le blé et la reconnaissance ne poussent qu’en bonne terre ». Il y a de subtiles différences dans l’ordre et le choix des mots : pousser (un mot utilitaire, productif) n’a pas tout à fait le même sens que prospérer (où s’ajoute la dimension de plénitude).

Ainsi, un bon terrain pour que la reconnaissance s’épanouisse peut être une entreprise, une famille, un pays. Parfois, une même personne aura un destin tout à fait différent selon l’environnement dans lequel elle œuvre. Sans se perdre dans l’habitude de chercher « une herbe plus verte », il peut être utile d’aller « voir ailleurs si on y est ».

Le proverbe dit aussi que, pareille au blé, la reconnaissance est une nourriture qui permet à un individu de grandir. De plus, le mot «dankbarkeit» a une proximité visuelle et sonore avec dank arbeit, (grâce, remerciement et travail) ce qui nous amène dans une proximité de la reconnaissance avec un travail de la gratitude : pour la personne ou la structure qui fait le travail de donner, et/ou celle qui fait le travail de recevoir.

Être vu, connu, reconnu·e

En français, quand on médite sur le terme de reconnaissance, on retrouve au moins deux étapes : on re-connaît ce qui est connu. Il faut déjà qu’une action, une qualité, une compétence, une personne soit vue, et par là connue, pour qu’elle soit reconnue. Connaître c’est «faire l’expérience de», et quand on fait une expérience suffisamment profonde ou renouvelée, on comprend (et on aime selon le moine zen Thich Nhat Hanh).

Pour diverses raisons sociales, des situations ou des personnes sont invisibles. Des petites mains dans une entreprise, les métiers essentiels qu’on ne voit que quand ils «manifestent» ou s’arrêtent, des minorités qui renversent un rapport au monde donné comme conforme. Les personnes en situation de pouvoir peuvent continuer de ne pas voir, ou bien connaître, comprendre et aimer, et enfin reconnaître pleinement l’existence, les compétences et/ou le travail de l’autre.

La reconnaissance au travail

C’est à l’endroit de la reconnaissance dans le travail que se place la recherche de Maëlezig Bigi. Celle-ci traite d’abord de l’émergence de la question, puis des déterminants organisationnels et des attentes liées, et enfin du rôle de la reconnaissance au travail dans la construction de la santé des salarié·es.

« Cette thèse résulte de la rencontre entre un questionnement intellectuel sur la place et le sens du travail, une opportunité de terrain et un enjeu politique. »

Un terrain de 180 entretiens en France et une vingtaine de journées d’observations et d’entretiens en Finlande, dans le cadre du programme de recherche « Travail, sens, reconnaissance » (démarré en 2011), ont eu lieu.

Le terrain a été étayé par une étude des données de l’enquête européenne sur les conditions de travail EWCS 2010 (European working conditions survey).

Métamorphoses du travail et reconnaissance

Le questionnement autour de la reconnaissance naît dans les années 1990, dans un moment où la structuration du travail se recompose sur l’individualisation des tâches et le développement des services :

« Que signifie alors se contempler dans l’œuvre quand celle-ci ne perdure pas ? »

Ainsi, le travail n’est plus uniquement une activité instrumentale. Il est « ce qui permet la reproduction matérielle de la société, mais aussi l’intégration sociale ».

« Ce qui fait la spécificité de l’entrée dans le travail par la reconnaissance est la centralité accordée à la subjectivité de sujets mus par le désir d’entretenir un rapport positif avec eux-mêmes – sans que cela soit exclusif de toute forme de rationalité instrumentale. »

La reconnaissance est une notion ambivalente, plastique. Elle sert à la fois « le dévoilement des pathologiques du monde contemporain» tout en étant présentée dans la littérature managériale « comme un inépuisable réservoir d’engagement supplémentaire ».

L’effet des collectifs de métiers

Le collectif est une condition et une ressource pour qu’une lutte pour la reconnaissance émerge d’une situation professionnelle.

Un collectif de métier ou un minimum de professionnalité est nécessaire pour « socialiser la plainte » et pour la transformer en « lutte collective pour la reconnaissance » comme l’a été le conflit des infirmières de 1988 rapporté dans la thèse, les convoyeurs de fonds ou les agents de chambres mortuaires.

La sociologue Danièle Linhart relève que « l’individualisation systématique des salariés [est] un ressort fondamental de la domination ». Augmenter les possibilités de coopérer est aussi une manière d’augmenter les capacités de reconnaissance.

Par ailleurs, les catégories sociales moyennes et supérieures « refoulent moins la souffrance » que les catégories populaires, et elles sont plus à même d’être reçues par les médias. Pascale Molinier évoque aussi le «désintérêt pour les subalternes» qui «place l’action politique du côté des élites».

L’engagement dans le travail

Dans les années 2010, la reconnaissance au travail (vue davantage par le prisme du « cadre ») « s’inscrit dans l’histoire d’une subjectivité au travail qui s’exhibe dans le nouveau modèle productif » et sa « promesse rarement tenue, d’exaltation de soi par un engagement sans fin dans le travail ».

« La maîtrise de la reconnaissance laisse en effet entrevoir la possibilité de contrôler [l’]implication subjective [des salarié·es] sans passer par l’intermédiaire de stimulations extrinsèques telles que les primes ou les augmentations de salaire.

Sous cet aspect, l’instrumentalisation des attentes de reconnaissance soutient la performance des nouvelles organisations du travail sans remettre en cause le partage des richesses qu’elles produisent, ni la répartition du pouvoir. »

Ceux qui ont travaillé en France ou qui ont des contacts avec des cadres français ont pu aussi faire le constat de leur «surinvestissement». Certains «se jettent sans mesure» dans un travail qui n’est plus compté, ils «avancent sur la corde de la réussite au risque constant d’un désaveu qui ruinerait leur identité».

L’organisation du travail ne mesure pas leur investissement (souvent les cadres sont «au forfait jour»), mais ne reconnaît pas non plus l’investissement mesuré de ceux qui modèrent leur disponibilité.

Un engagement culturel

À l’inverse en Finlande, «ne pas compter son temps n’est pas plus le signe du prestige d’un groupe social qu’une nécessité productive» et le rapport au travail est davantage tourné vers le développement de soi.

Les couples bénéficient également d’une modalité fiscale qui ne favorise pas l’inégalité de revenus entre partenaires, et le partage des tâches du quotidien est plus égalitaire.

« La souveraineté temporelle est ainsi quelque chose qui se construit au carrefour de la loi, de l’organisation du travail et des normes de genre. »

Quatre registres de la reconnaissance

La reconnaissance au travail se décline dans les 4 registres suivants :

  1. L’activité.
  2. Les relations.
  3. La récompense, souvent le lieu du sentiment d’injustice, c’est ici que peut se jouer « le brouillage des chemins de la reconnaissance, [qui] rend les parcours incertains ».
  4. La personne, également un lieu d’injustice au niveau de la « déception des attentes de dignité, d’égalité et des particularités de chacun ».

De manière générale, dans les pays nordiques, « les variations sur les registres de la récompense et de la personne peuvent être mises en lien avec les modèles sociaux », avec une importance marquée sur l’utilité et la qualité du travail.

Enfin, au niveau de la santé, « c’est lorsqu’une plus grande participation au niveau de la tâche améliore le sentiment de reconnaissance que la santé, dans ses dimensions physique et psychique, est protégée ».

Illustration : AllGo - An App For Plus Size People_Unsplash.

À lire :

Maëlezig Bigi, Reconnaissance et organisation du travail : perspectives françaises et européennes. Sociologie. Cnam 2016.

Thèse consultable sur : https://www.theses.fr/2016CNAM1056


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