
Passereau — Lanceur d’alerte — 2021 —
Dans le dessin animé Blanche-Neige et les sept nains de 1937, lorsqu'elle se retrouve dans la maison des nains face à un désordre abominable, Blanche-Neige appelle les animaux de la forêt avec une mélodie interspécifique (un sifflement) comprise par plusieurs espèces, afin de l’aider à remettre de l’ordre dans la chaumière.
Lorsque nous faisons face à une situation de crise, comme lors d’une agression, nous appelons à l’aide en criant pendant que nous cherchons à repousser notre agresseur. Dans certains cas, les témoins éviteront de s’interposer et dans d’autres quelques êtres doués de raison s’interposeront pour nous assister.
Et si comme Blanche-Neige nous pouvions solliciter d’autres espèces pour nous assister ? Imaginer, dès lors, un cri intra et interspécifique auquel répondront d’unisson les rongeurs, les chats, les pigeons et les chiens en courant à notre secours pour repousser l’intrus. On pourrait se croire dans un conte de fées … Et si ce phénomène n’était pas si surnaturel que ça ?
Ce phénomène peut être observé chez certains oiseaux qui en présence d’un prédateur émettent un cri de harcèlement recrutant des oiseaux de leurs propres espèces ainsi que d'autres pour harceler le prédateur en groupe en vue de le faire fuir.
Mais comment se mettent en place ces communications intra et interspécifiques ? Sur quoi repose cette communication ? Est-ce que ce type de communication est fréquent ? C’est ce que nous propose de découvrir Mylène Dutour dans sa thèse « Communiquer entre espèces pour faire face au prédateur : le cas des cris de harcèlement chez les passereaux ».
Pourquoi lire cette thèse
Mylène Dutour nous invite, avec passion, à découvrir le thème de la communication entre espèces de passereaux dans les processus de défense par harcèlement. C’est autour de ce sujet central qu’elle développe sa démarche de recherche et ses résultats dans un format thèse-article. Ce choix prend tout son sens grâce au travail mis en place pour entretenir un fil narratif clair, fluide et offrant au lecteur le plaisir de découvrir la recherche en écologie comportementale.
En écho avec son sujet, la chercheuse réussit à faire collaborer diverses disciplines comme la bioacoustique, la biologie comportementale, l’écologie et la physiologie, mais aussi ses propres talents de photographe et d’artiste pour dévoiler les mystères de son sujet. Ainsi, elle réussit à capter notre attention et faire croitre notre intérêt tout au long du manuscrit en nous accompagnant et en recoupant ses observations à celles de ses pairs.
Extrait — avant propos
Ce travail de thèse correspond à la succession de différentes histoires personnelles et intellectuelles.
Mon travail sur l’étude du comportement de harcèlement a débuté en Master 2, ou peut-être avait-il déjà pris racine en Master 1 durant mon stage sur la communication chez la chouette chevêche (Athene noctua) sous la direction de Thierry Lengagne.
À la suite de l’obtention de résultats forts sympathiques traitant de l’impact de la chevêchette d’Europe sur le comportement de harcèlement des passereaux, j’ai eu la chance de poursuivre ce travail en thèse. [..]
Mais voilà, les idées, les questions fusaient… Dès lors, comment raconter au lecteur une histoire homogène puisque ce travail de thèse s’articule autour de plusieurs questions ? L’envie d’apprendre et de découvrir des savoirs ne m’ont pas lassée durant ces trois années. Et, au contraire, c’est en partie de ma faute si certains résultats s’écartent du chemin initial. Il faut dire que 36 modèles d’études se prêtaient particulièrement bien à cet aspect !
Finalement, nos questions étaient diverses et variées, mais elles étaient avant tout complémentaires et s’articulaient autour d’un même point d’ancrage. La présente thèse est donc structurée en trois sections : la première pose le cadre théorique, la deuxième comprend les articles publiés, acceptés ou en préparation et la troisième correspond à la discussion générale.
J’ai voulu offrir au lecteur tout au long de ce manuscrit une histoire complète s’articulant autour d’un thème principal, la communication entre des espèces de passereaux dans le cas du harcèlement d’un prédateur.
Sonner le tocsin
La somme des publications de Mylène Dutour est impressionnante et regorge de résultats sur son sujet. Néanmoins, l’un des plus étonnants est l’application de ces recherches pour développer des outils et des méthodes d’études pour la biologie de la conservation.
La biologie de la conservation est le champ étudiant le monde vivant et sa diversité biologique : la biodiversité, en vue de la protéger. L’une des mesures clés de la biologie de la conservation est la détermination de l’aire de distribution d’espèces et la taille des populations. Par ses recherches, Mylène Dutour propose l’utilisation du cri de harcèlement de passereaux comme outil complémentaire de l’étude acoustique de population de la chevêchette d’Europe. Cette méthode permet d’obtenir trois niveaux d’information :
- Valider la présence de chevêchette d’Europe dans un milieu : En effet, l’utilisation de cri d’alerte des passereaux permet de créer une réponse positive d’un ensemble d’autres espèces lorsque le prédateur est présent sur ce territoire et une réponse négative lorsqu'il est absent. Cette méthode de détection indirecte a permis de valider la présence de prédateurs dans une région de l’Ain ainsi que les fausses absences constatées par les méthodes traditionnelles.
- Estimer la densité d’espèces d’un milieu : Cette méthode, par son effet d’appel, permet également d’estimer la densité et la diversité des espèces d’un environnement donnée par recensements après l'émission du cri de harcèlement.
- Estimer la qualité d’un milieu : L’intensité de la réponse de harcèlement suite aux cris constitue également une information sur la qualité du milieu : forêt non aménagée aux communautés plus denses et plus diversifiées ; jeunes forêts aménagées moins diversifiées et moins denses.
Cependant, l’auteur met en garde sur l’effet négatif d’un suremploi de ces cris de harcèlement pouvant entraîner une désensibilisation de la communauté à ce cri.
L’union fait la force
Les travaux de Mylène Dutour nous montrent comment les espèces coopèrent malgré leurs différences face à un agresseur commun. Nous pouvons constater toute la complexité des réseaux gravitant autour d’un simple cri d’oiseau. Les résultats obtenus, en outre de nous aider à mieux comprendre ce processus, aboutissent également à des outils d’études en biologie de la conservation.
Ce travail de recherche nous rappelle que la communication n’est pas le propre de l’homme et que l’entre-aide est une stratégie de survie employée par de nombreuses espèces du vivant. Dépassant les limites de leur espèce et du langage, ces oiseaux s’unissent en véritable communauté pour devenir David face à Goliath.
Les plus chanceux d’entre nous ont la chance de pouvoir écouter la nature en ouvrant simplement leur fenêtre. Cependant, il semblerait que nous ayons du mal à entendre certains cris d’alerte, de détresse ou d’entre-aide des membres de notre propre espèce, et dans certains cas, nos propres cris…
Bonne lecture
Ce travail a été soutenu le 28 novembre 2018 à Lyon à l’école doctorale Évolution, Écosystèmes, Microbiologie, Modélisation : ED 341 de l’université Claude Bernard Lyon 1 au sein du Laboratoire d’Écologie des Hydrosystèmes naturels et anthropisés (EHNA) (Lyon — France)
À propos de l'école
L’école doctorale Évolution, Écosystèmes, Microbiologie, Modélisation, ou E2M2, propose une formation à l’étude de l’évolution du fonctionnement et de la biologie d’écosystèmes et d’organismes.
Au carrefour de nombreuses structures scientifiques lyonnaises, l’école se veut interdisciplinaire en permettant les échanges entre :
- biomathématiques et bio-informatique
- paléontologie et paléoenvironnements
- biologie évolutive et génomique évolutive
- écologie, interactions et écologie évolutive des bactéries, virus, plantes, insectes, mammifères
En conciliant l’excellence scientifique et l’apprentissage des approches dites « recherche-développement » l’école permet de faire émerger les futurs chercheurs dans un contexte professionnalisant
Source
Mylène Dutour. Communiquer entre espèces pour faire face au prédateur : le cas des cris de harcèlement chez les passereaux. Écologie, Environnement. Université de Lyon, 2018. Français. NNT : 2018LYSE1251. tel-02426002v2
Crédit citation : Figure 3 : Cris de harcèlement émis par la mésange à tête noire (Thèse)
Thèse : https://theses.hal.science/tel-02426002/
PDF : https://theses.hal.science/tel-02426002v2/document
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