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Publié le 11 janvier 2023 Mis à jour le 13 janvier 2023

D'où vient notre pensée symbolique ? [Thèse ]

Exploration neuroarchéologique des origines du sens

Parodie d’une œuvre de l’artiste anonyme Bansky sur une paroi de caverne représentant un enfant de Neandertal  échappant son ballon


Phalange de mégacéros gravée - Bansky      Néandertalien — il y a 51 000 ans     

«Symbole» est un terme polysémique vague flottant entre une chose et une idée. Cela peut s’expliquer par son usage hétéroclite, se référant tantôt à des allégories, emblèmes, signaux et tantôt à des devises, images, symptômes ou encore archétypes.  

Pour le dictionnaire français « Le Robert », l’une des définitions de symbole est la suivante : 

Être, objet ou fait perceptible, identifiable, qui, par sa forme ou sa nature, évoque spontanément (dans un groupe social donné) quelque chose d’abstrait ou d’absent. ➙ signe

Un signe peut correspondre à une chose, une marque, un élément ou encore un caractère permettant de conclure, reconnaitre, distinguer ou renvoyer par convention à un sens, ou information, comme une réalité complexe, une personne, un objet ou encore un phénomène. 

Un symbole nécessite alors pour exister un sens, une matérialisation physique ou visuelle, mais aussi un individu tant pour le transmettre que pour le recevoir. Il est facile de dire que les symboles existent depuis que l’Homme est Homme…  

Depuis longtemps

Les premières traces de culture matérielle symbolique du genre humain remontent à plus de 300 000 ans et ne se résument pas aux outils taillés, mais aussi à des parures, des peintures corporelles ou encore des gravures non figuratives.  

Ces pratiques sont apparues bien avant notre espèce tout autour du globe et semblent être liées à l'évolution de régions ou de réseaux du cerveau comme facteurs d’émergence, de développement et de transmission de cultures symboliques du genre homo. 

Le cerveau d’un être humain est le siège de fonctions cognitives. Une fonction cognitive est un processus cérébral permettant à un sujet d’effectuer une tâche. Ces fonctions sont nombreuses et comportent la perception et la reconnaissance d’objets (les gnosies), la capacité d’effectuer intentionnellement des actions destinées à atteindre un objectif spécifique (les praxies), mais aussi l’attention, la mémoire ou encore le langage.  Cet ensemble de fonctions cognitives est essentiel à nos interactions avec le monde qui nous entoure en permettant des processus actifs de réception, sélection, transformation, stockage, élaboration et récupération d'informations. 

Quelles pourraient-être les structures cérébrales nécessaires à cette pratique ? Comment est-ce que le cerveau perçoit et discrimine ces symboles ? Est-ce que cela est en lien avec une forme de cognition sociale chez les humains préhistoriques ?

C’est ce que nous propose de découvrir la neuroarchéologue Mathilde Salagnon dans sa thèse « Naissance de la pensée symbolique chez l’Homme : Étude des bases neurales de la perception des gravures paléolithiques abstraites et des visages culturalisés en neuroimagerie fonctionnelle».

Pourquoi lire cette thèse

Comme un cerveau figé dans l’ambre, les travaux de Mathilde Salagnon nous invitent à rechercher dans notre boite crânienne les origines de fonctions cognitives du genre humain. Usant de l’imagerie à résonance magnétique comme un pinceau, l’auteur se transforme, ligne après ligne, en une archéologue cérébrale. Une introspection de notre système nerveux préhistorique de centaines de milliers d’années; à couper le souffle !

Dans les traces des travaux de neurosciences et d’anthropologie de Yves Coppens, l’auteur révèle une collaboration interdisciplinaire aussi atypique qu’intrigante : la neuroarchéologie. La neuroarchéologie propose l’emploi de techniques de neuroscience sur des sujets contemporains dans le but d’émettre des hypothèses relatives au fonctionnement cérébral et aux processus cognitifs en lien avec des comportements de sujets préhistoriques dont l’archéologie étudie les traces. 

Le monde dans lequel nous invite Mathilde Salagnon nous offre un sentiment proche de la stupéfaction. En découvrant gravure après gravure et neurone après neurone, nos liens tant passés que présents au genre «hominidé» qui est le nôtre, cette thèse donne une allure de famille à notre petite espèce. 

Extrait — Lobes et symboles pariétaux 

La culture matérielle préhistorique ne se résume pas aux industries lithiques (taille d’outils en pierre). D’autres éléments, ayant émergés bien après la taille d’outils pourraient nous donner des indices supplémentaires sur l’évolution de la cognition humaine. Il s’agit d’innovations culturelles potentiellement symboliques, à savoir les parures, les peintures corporelles, les gravures non figuratives.

Alors que les plus anciennes traces de taille d’outils en pierre sont datées de 3,3 millions d’années, la culture matérielle potentiellement symbolique semble avoir émergé plus récemment au cours de l’histoire des Hominines. Il a longtemps été tenu pour acquis que cela faisait suite à une révolution soudaine, datée de 40 ka, concomitante de l’arrivée d’Homo Sapiens en Europe.

Des découvertes viennent remettre en question cette hypothèse, puisque l’ornementation du corps à visée symbolique est probablement déjà attestée en Afrique il y a 300 ka à travers les traces de pigments et des objets de parure dont les premiers remontent à 140 ka. Quant aux gravures abstraites, la plus ancienne à ce jour daterait d’il y a environ 540 ka à 430 ka avant le présent. Les traces de cette culture matérielle potentiellement symbolique sont retrouvées sur différents continents et à différentes périodes du Paléolithique.

Ces productions pourraient refléter les capacités cognitives de leurs créateurs, ainsi il nous parait intéressant de les étudier d’un point de vue neuroarchéologique. 
Que connaissons-nous du traitement cérébral de ces artefacts ?

Gravé dans les mémoires ?

De nombreux travaux scientifiques se sont concentrés sur la caractérisation des processus de production de ces symboles, cependant une zone sombre recouvre les processus mis en œuvre pour ce qui concerne leur perception. 

La première partie de la thèse de Mathilde Salagnon vise à caractériser les réseaux cérébraux impliqués dans l’attribution d’une origine humaine à des motifs abstraits préhistoriques. 

Pour ce faire, la méthode employée est aussi simple que surprenante. Elle consiste à enregistrer les variations d’activité de régions d’intérêt du cerveau par IRM chez des sujets réalisant un exercice visant à discriminer l’origine humaine de scènes, d’objets et de mots leur étant présentés. 

Cette méthode a permis la caractérisation de régions  impliquées dans les processus de reconnaissance visuelle :

  1.  les régions visuelles (vision) et les aires visuelles associatives (traitement de l'information) nécessaires à la l'identification des motifs ainsi qu’à leur familiarité;

  2. le réseau de saillance impliqué dans l’attention et la prise de décision relative à la l’origine humaine des stimulis. 

Pour approfondir cette hypothèse, une variable est ajoutée à l’expérience : la connaissance. Pour se faire, des sujets archéologues familiers de ces gravures paléolithiques sont soumis à l’expérience. 

Il existe des différences d’activités entre les sujets experts et non-experts aux niveaux des aires associatives visuelles ce qui tend à confirmer leur rôle central dans le traitement visuel de ces symboles.  

Cette découverte infirme l’hypothèse selon laquelle le cortex visuel primaire seul aurait joué un rôle crucial dans l’émergence de la production de ces symboles. Elle tend à montrer que le traitement perceptif de symboles anciens est plus complexe que ce que l’on a imaginé et nécessite à la fois les régions cérébrales visuelles, mais aussi associatives. 

Dès lors, il est possible de concevoir que ces motifs gravés aient pu être utilisés par les cultures humaines du passé dans le but de préserver et transmettre des informations codées et donc remplir une fonction symbolique. Et pourquoi pas, enseigner et transmettre des savoirs.

Dans la seconde partie de sa thèse, l’auteur nous propose d’explorer les associations entre cette capacité de percevoir les symboles et la cognition sociale dans une série d’expériences dans laquelle elle invite des sujets à interpréter socialement un ensemble de parures corporelles. 

Au plus profond de nous 

Dans un contexte contemporain ou le sens du langage s’éteint peu à peu, et/ou les contraires se valent, l’auteur nous invite à le retrouver en identifiant les structures nerveuses impliquées dans l’émergence chez les hominines du symbolisme, du sens, de la poésie et de l’esthétique.

La communication est essentielle au genre humain, afin de nous comprendre et faire société au travers d’une sémantique indispensable au développement d’une culture cumulative et transmissible. Nous réalisons qu’une mutation de notre biologie a entraîné une mutation bouleversante de notre rapport au monde, en rendant possible l’enseignement.  

Cette faim de nos ancêtres à partager, transmettre, échanger de l’information se matérialise aujourd’hui comme des modifications de l’environnement et des artefacts archéologiques. Comme une synapse temporelle et spatiale entre nous et nos relatifs préhistoriques, les recherches de Mathilde Salagnon constituent une sorte de pont cérébral entre l’archéologie et les neurosciences. 

Ce texte nous offre une révélation d’un talent, vague et sympathique nous permettant de reconnaitre les production d’homo qui fut depuis des milliers d’années non pas sous, mais dernière nos yeux.

La lecture de cette thèse nous offre une prise de conscience du genre humain, du monde, du temps et dans un contexte ou beaucoup pensent n’être rien, nous sommes en réalité un tout…


Et vous alors ? Quels sentiments réveil en vous ce lien commun au genre humain ?

Bonne lecture

Ce travail a été soutenu le 29 septembre 2022 à Bordeaux à l’école doctorale Sciences de la vie et de la Santé : ED 154 de l’université de Bordeaux au sein du groupe d’imagerie neurofonctionnelle de l’Institut des Maladies Neurodégénératives (Bordeaux — France) 


À propos de l'école doctorale


L’école doctorale Sciences de la vie et de la Santé
collabore avec une trentaine de laboratoires bordelais de recherche en biologie-santé. 

Le programme permet à ses doctorants d'étudier différents domaines de recherche en fonction de leur spécialité : Biochimie, Bioimagerie, Bioinformatique, Biologie Cellulaire et Physiopathologie, Biologie du cancer, Sciences agronomiques, Génétique, Interface Chimie Biologie, Microbiologie-immunologie, Neurosciences,   Nutrition, Œnologie.

En outre d'organiser la formation doctorale, l'école déploie un ensemble de ressources afin d' accompagner au mieux ses étudiants dans la réalisation de leurs projets de recherche et professionnel par des dispositifs d'aide ou encore des formations disciplinaires et transverses.


Sources

Mathilde Salagnon. Naissance de la pensée symbolique chez l’Homme : Étude des bases neurales de la perception des gravures paléolithiques abstraites et des visages culturalisés en neuroimagerie fonctionnelle. Neurosciences. Université de Bordeaux, 2022. Français. ⟨NNT : 2022BORD0246⟩. ⟨tel-03892814⟩


Thèse : https://theses.hal.science/tel-03892814

PDF: https://theses.hal.science/tel-03892814/document

Article anglophone: https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03797386/document

Illustration d’introduction : Leder, D., Hermann, R., Hüls, M. _et al._ A 51,000-year-old engraved bone reveals Neanderthals’ capacity for symbolic behaviour. _Nat Ecol Evol_ 5, 1273–1282 (2021). https://doi.org/10.1038/s41559-021-01487-z


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