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Publié le 28 mars 2023 Mis à jour le 30 mars 2023

Produire le sens de sa propre vie, dans un monde réel

L'ère du sens

Devant rien

Les grandes idéologies expansionnistes de l’ère industrielle ont permis aux individus de souscrire à un projet/sens collectif, ce qui leur évitait de trop se poser la question du sens de leur propre vie. La fin de cette ère a renvoyé chacun a sa responsabilité individuelle à se développer, d’auto produire le sens de sa vie, à être responsable de son évolution. « Soyez vous-même » !

Cette injonction condamne chacun d’entre nous à définir le sens de sa vie lorsqu’il n’est plus déterminé par une idéologie collective explicite. Mais avons-nous les compétences pour cela ? L’émergence du coaching n’est-il pas un indicateur de la difficulté individuelle à construire ce sens qui lui permettrait de s’auto-réguler de manière qui le satisfasse ? Livré à lui-même dans cette tâche, chacun s’en va quérir où il peut son conseiller spirituel.

La perte du sens

Pourquoi cette perte de sens ? La machinisation de l’activité a permis de pousser à l’extrême la division du travail. Or la division du travail génère un découplage activité/sens et la virtualisation achève de le dépouiller de sa réalité.

Quand un opérationnel ne peut réaliser qu’une partie infime d’une tâche sans en percevoir les tenants et les aboutissants, cette activité n’a plus de sens. C'est là le premier facteur du désengagement de l'acteur au travail mais ce n’est que le premier degré du désengagement. 

Le sentiment de se sentir en vie est lié directement au sentiment perçu de son utilité. L’utilité perçue se mesure à l’effet transformant que nous avons sur notre environnement. Une infirmière qui pose un geste de soin ou un paysan qui amène ses légumes au marché a devant lui la preuve de son utilité et donc de son existence et donc du sens de sa vie. Ce qui n’est pas le cas de la majorité de ceux qui produisent par l’interface de machines.

Si ce qui est offert a chacun pour mesurer la valeur de son travail ce n'est que sa valeur financière, son salaire, alors sa valeur «effet sur l'autre et le monde» vient en second, voire est effacée.  La financiarisation de l’activité associée à l’extrême division du travail tend à faire disparaitre toutes preuves de son utilité et entraîne un deuxième niveau de découplage, celui de la dynamique activité/sens/motivation.

La dynamique activité / sens / valeur

Ce double découplage génère une séparation entre l'activité et les valeurs de l'individu.  S’en trouve rompue le cercle de la dynamique motivationnelle : activité => sens => valeur : j’agis en fonction de mes valeurs et en même temps mon action me permet de vérifier mes valeurs. Vérifier dans le sens premier de « rendre vraie ». Mon action me permet de vérifier mes valeurs et accessoirement de les transformer. C’est donc une boucle systémique qui produit en permanence la dynamique motivationnelle et donc la dynamique identitaire (M. Kaddouri).

Faute de pouvoir être entretenue, la boucle « activité => sens=> valeur » n'est plus active quand les activités sont trop parcellisées ou virtualisées. La division du travail et la financiarisation de l’activité met en danger cette boucle et il arrive un moment où l'activité ne nourrit plus les valeurs et où les valeurs ne déterminent plus en retour l'activité. 

Soulagement, virtualisation, doute

On a tendance à penser banalement que l'automatisation de l'activité, que ce soit par l’intelligence artificielle ou par des technologies, soulage les acteurs de l’entreprise. C’est en partie vrai bien sûr ! Mais en même temps que la technique soulage, elle génère ce découplage entre l’acteur et son activité. L’acteur n’est plus en prise directe avec le réel de son activité. Le réel au sens de Lacan : le réel c’est contre quoi on se cogne. Quand on ne se bute qu'à des algorithmes, on en vient à douter du réel.

Le sculpteur avec sa gouge en train de façonner son morceau de bois, se confronte directement à la matière et donc vérifie à chaque seconde la réalité de qui il est et la validité de son projet de création. L’interface machine coupe du réel et peut produire une situation psychologique perturbante..

Une situation psychologique qui pourrait expliquer une bonne part des problématiques de souffrance au travail. Notamment le «burn out» qui peut être vu comme la tentative désespérée de relancer cette dynamique. Tentative vouée à l’échec si on admet que de faire toujours plus de la même chose en attendant un autre résultat ne mène nulle part.

Le désengagement social auquel on assiste actuellement dans la société trouve ses racines dans cette double problématique : le découplage activité sans valeur et le récent discours sur l’effondrement écologique.  Un discours plutôt pessimiste sur les effets de notre activité sur notre monde.  C’est-à-dire que non seulement je ne peux plus vérifier par mes activités que mes valeurs sont justes, mais en plus on me dit que mon activité met en danger notre survie collective en tant qu'espèce.

Alors qu'à l'époque industrielle même si l’acteur ne pouvait pas trouver de sens dans son activité, le discours social sur la puissance du système de valeur, le fait que la grande Europe ou que la grande Russie, la merveilleuse Amérique, l'Empire du milieu chinois ou celui du Soleil levant, avait raison contre le monde entier, nourrissait indirectement le lien activité/valeur.

La « grande démission » qui atteint le monde du travail n’est peut-être qu’un observable d’une problématique plus générale : Nous avons tous conscience des effets négatifs et nihilistes de nos modes de vie. Nous n’arrivons plus à nous situer dans un discours glorieux de la société conquérante de l’époque coloniale ou de l’ère industrielle. Conquérir le Web, qui peut se mettre en pause à la première panne et se disloquer à la prochaine nouveauté technique, n'offre pas les mêmes attraits.

La fin d'une ère

La question du sens est devenue une préoccupation en cette période ou la fin des collectifs et l’effondrement des grands intégrateurs pousse chacun à réussir sa vie par son seul effort. Mais notre incompétence à répondre à cette injonction et l’absence d’issue politique à la crise écologique transforme cette injonction à être autonome en un « sauve-qui-peut » général ou le recours au coach conseiller spirituel apparait comme le seul moyen d’à la fois « penser » et « panser » ses souffrances.

Notre époque connait une misère de sens, qu’on pourrait aussi nommer « misère spirituelle ». Elle s'exprime dans les revendications de sens au travail mais elle s'exprime aussi au travers des collectifs transgressant les règles établies comme les zadistes, les gilets jaunes ou plus violemment le comportement terroriste. Le profil du terroriste a qualitativement changé depuis  ces derniers temps.

Contrairement à une époque ancienne où, comme la bande à Bonnot, on avait affaire à des gens ayant besoin d'argent (misère économique) et d'une totale inculture (misère intellectuelle), on a affaire aujourd'hui à des gens qui peuvent être parfaitement insérés socialement, pas forcément économiquement faibles, mais qui ont en commun une demande spirituelle. Cette proposition paraîtra inacceptable tant que l'on confondra spiritualité et religion.

Une société de ce 21 ième siècle qui ne proposerait pas une vision systémique et holistique des problématiques n’a que peu de chance de se perpétuer. On le voit d’une manière triviale avec les questions du réchauffement climatique. Notre incapacité à avoir une approche globale des questions environnementales nous condamne à faire toujours plus de la même chose et à nous enfoncer encore un peu plus.

L’automatisation des tâches crée les conditions d’un désengagement de l’acteur. Et si en plus on lui dit que ce qu’il fait est dangereux pour le monde, on a la toutes les conditions d’une sorte d’état de dépression de l’individu dans son rapport au travail.

Une dépression qui peut être collective autour de l’idée du travail tel que la grande démission l’indique. Des signes d’une dépression collective qu’on peut voir dans la baisse de la natalité, l’isolement grandissant des individus, la tendance à quitter le collectif pour se mettre à son compte, tenter sa chance tout seul mais peut-être aussi des actes terroristes, les actes de malades pouvant être interprété comme des cris de souffrance du collectif. 

Produire le sens de sa vie ?

La question du sens est d'abord une question de la valeur. Une action a du sens pour moi à partir du moment où je fais un lien entre ce que je fais, l'effet attendu sur le monde et mes valeurs. L'équilibre psychologique au travail vient quand je suis capable de voir le lien entre mon activité et son utilité du point de vue de mes valeurs.

Aujourd'hui nous sommes sollicités à nous prendre en charge à penser notre vie. Cette injonction a être responsable de son destin nous laisse désemparé devant une tache pour laquelle l’école qui n’enseigne pas la pratique de la philosophie ne nous a pas préparé.  Alors le « soyez acteur de votre vie » devient une sorte de « sauve qui peut ». 

Jusque-là, le fait que chacun ne trouve pas forcément de sens à sa vie était compensé par l’existence d’un projet/sens collectif. Ce qui tenait lieu d’idéologie dominante, «le progrès», «la conquête», contenant les individus. Une sorte de sens global et extrinsèque. 

Aujourd’hui nous n'avons plus l'idéologie de l'expansion de la grandeur des États ou du monde capitaliste, communiste, pan-arabique, etc. pour compenser la perte de sens et en plus on commence à avoir les moyens de pouvoir réfléchir. Au fond nous nous trouvons dans un moment où nous sommes devenus financièrement riches au point d'avoir le temps de réfléchir dans un monde qui va vers sa fin, et en même temps spirituellement dépourvu.

La tendance à développer un sentiment de dépossession, de non-appartenance à la cité se propage.  L’engagement politique et associatif n’en est que plus difficile. Cet engagement a d’autant moins de sens qu’il n’est pas au service d’un sentiment d’appartenance à un collectif.

La recherche du sens de sa vie à laquelle nous sommes invités pourrait être une illusion dans la mesure ou le sens de chacun est dans la manière dont il appartient à un collectif et produit ce collectif. Le sens de ma vie s’inscrit dans la relation à un collectif qui me produit en même temps que je le produis. Il y aurait une sorte d’impossible paradoxe à chercher du sens hors de l’interaction avec un collectif.

Pour une sociodiversité nourricière

Intuitivement les mouvements spontanés comme les marginaux chevelus du Larzac des années 70 ou les Zadistes de Notre-Dame des Landes réinventent les conditions d’un retour aux conditions de l’engagement :

  • des collectifs à taille humaine,
  • une sociodiversité régénérée,
  • une proximité des individus,
  • des pratiques de commensalisme,
  • des cycles d’échange très courts et
  • des liens directs entre l’activité et sa rétribution.  

Au fond ces conditions ne sont pas très différentes du modèle de la microbiologie du sol. On pourrait sans doute développer une démarche de biomimétisme du sol pour recréer des environnements sociaux durables, robustes et producteurs d’engagement. Une telle approche permettrait de définir les conditions systémiques de l’engagement individuel dans la régulation du groupe et la vie socio-politique, une conscience collective et une vision partagée des enjeux écologiques. 

Rendre possible cet état d’engagement des individus permettrait de sortir d’une consommation effrénée et sans issue, tant «avoir toujours plus» n’a jamais été satisfaisant. Nous pourrions créer ainsi les conditions d’une certaine frugalité dans la satisfaction des besoins. 

Il ne fait aucun doute que, même si ce n’est pas le paradis sur terre, ce serait moins l’enfer de la solitude et de la misère spirituelle à laquelle nous avons laissé la technologie nous conduire.

Illustration : DepositPhotos - a3701027d

Bibliographie

- Barrel Y. - La société du vide - ed : Seuil 1980
https://www.decitre.fr/ebooks/la-societe-du-vide-9782021262704_9782021262704_1.html

- Kaddouri M. -  Dynamiques identitaires - in Vocabulaire des histoires de vie et de la recherche biographique (2019), pages 66 à 69 https://www.cairn.info/vocabulaire-des-histoires-de-vie-et-de-la-recherch--9782749265018-page-66.htm



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