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Publié le 13 septembre 2023 Mis à jour le 13 septembre 2023

Les grands schismes et la raréfaction des livres

Des changements dans les effets

Aventure métaverse

Je me souviens de mon premier livre, celui que l’on lit avec des mots en plus des images. Je ne me souviens pas du titre mais je me souviens de la satisfaction et de la saveur de l’univers. En fait, du plaisir que j’ai eu à le lire et ce plaisir était la clef de tout. 

Vous avez vous appris dans le plaisir ou dans le déplaisir ? Ce serait intéressant de savoir sur quoi s’est construit le goût de la lecture pour les gens qui lisent toujours des années plus tard.

“Le goût de la lecture

Le goût de la lecture est une histoire intime que les lecteurs aiment partager, un plaisir solitaire qui très vite devient un festin de papier. C'est une vieille histoire entre soi et les livres. Le goût de la lecture est souvent un bonheur d'enfance qui vous éclaire toute une vie. Il est parfois le fruit d'une éducation ou du voisinage familier d'une bibliothèque. Mais il en est de la passion des livres comme de toutes les passions : les coups de foudre et les coups du hasard très souvent s'en mêlent...

Parmi tous ces lecteurs fous de livres, il y a bien sûr les écrivains. Consommateurs boulimiques de papier imprimé, ils évoquent volontiers la naissance de cette passion de lire qui est la source de leur écriture.”

Source : Le Petit Mercure - Paru le 11/03/2010 - Genre : Le goût de la lecture
https://www.decitre.fr/livres/le-gout-de-la-lecture-9782715229426.html

Comment ça marche ?

Il y a très longtemps, il fut une époque où les livres grand public n'existaient pas, où le rêve, le bien-être, l’évasion se trouvaient dans les fêtes, les jeux de cirque ou avec les troubadours à la cour.

Il y a plusieurs façons de vivre les univers et l’extraordinaire. Il y a la méthode sociale, je vais au concert, au spectacle, au match de boxe; la méthode pas introvertie mais plutôt extrapolée, celle du livre, de la télévision. Je suis dans mon salon et je vis l’aventure depuis mon salon. Et, il y a les joueurs qui sont eux aussi extrapolés de la vraie vie pour se plonger ensemble ou seuls dans un autre univers, voir un metaverse. Dans le metaverse, nous sommes extrapolés, donc hors de notre corps mais nous vivons l’aventure tous ensemble.

Avec quels genres de contenus ?

Le goût de la lecture nous parle de passion, de coups de foudre, d'enquête, d'histoires, de légendes, de bonheur… En fait, cela nous parle de l’aventure qui nous sort de nos contextes habituels.

“L’idée qu’elle [l’aventure] soit quelque chose d’étranger – et donc, d’excentrique et d’extravagant – par rapport à la vie ordinaire définit la conception moderne de l’aventure. Cette idée est présente dans l’essai, par ailleurs pénétrant, que Simmel a consacré à ce sujet.

« C’est bien la forme de l’aventure, dans sa plus grande généralité, d’être à l’extérieur de la trame globale de la vie »,

peut-on lire dès la première page. Voilà pourquoi elle se rapproche des rêves, qui se situent en dehors du lien significatif qui caractérise « la vie dans sa totalité ». Cependant, Simmel s’aperçoit que, tout en se déroulant en dehors de la continuité de la vie, l’aventure est « tout à fait différente de quelque chose de simplement contingent, d’étranger » parce qu’elle ne se borne pas à en effleurer la surface, mais «est liée en quelque façon avec le centre de notre existence».

Source : Giorgio Agamben, L’Aventure, 2016, Payot et Rivages

C’est la nature de l’être humain qui est en question. L’être humain est-il normatif comme peut l’être une machine ? Moultes exemples autour de nous nous montrent que non, dont l’évasion par les livres, mais aussi par d’autres médias et toujours, par l’immersion dans un ailleurs différent. 

“Le début de cet extrait du livre de G. Agamben donne à penser que l’aventure relève uniquement d’événements extérieurs à nous et venant perturber un moment « la trame globale de la vie », sans l’atteindre en elle-même. C’est ainsi que l’on pourrait lire l’Odyssée ou Au Cœur des ténèbres comme deux récits d’aventures, description d’une suite d’événements imprévus, étonnants, exotiques, mais « étrangers » à ceux qui les vivent, exceptionnels et en marge de leur vie.

Pour Agamben, cette idée de l’aventure, celle de G. Simmel, la réduit à « ce qui ne fait qu’effleurer la surface ». Au contraire de son étymologie, laquelle lui donne tout son sens et sa valeur pour Jankélévitch, cette aventure-là est sans avenir, n’ouvre à rien de neuf, donc à rien qui toucherait notre existence en son « centre », son identité. Elle est en marge comme avoir une aventure suppose une passade ou comme un rêve. Mais, comme Simmel en convient et comme notre sujet l’indique, l’aventure peut aussi toucher notre existence en son centre, concerner notre intimité, participer à nos manières de vivre et de penser”.

Source : L’aventure, Simon Perrier, Dans L’Enseignement philosophique 2018/3 (68e Année), pages 37 à 48
https://www.cairn.info/revue-l-enseignement-philosophique-2018-3-page-37.htm

Si nous sommes des chasseurs cueilleurs à l’origine, entre la surprise de la cueillette et l’exaltation du chasseur ayant trouvé sa proie, l'histoire est vieille comme le monde mais c'est aussi celle des générations suivantes qui, dans leurs univers tranquilles ou moins tranquilles, cherchent à renouer avec les sensations viscérales de leurs ancêtres.

Qu'en pense les lecteurs ?

“Le thème de Robinson, celui de l'homme jeté dans l'inconnu, seul et désarmé, et qui néanmoins recommence toutes les découvertes et toutes les conquêtes humaines, a inspiré, depuis, une foule d'autres romans : L'île mystérieuse et d'autres Jules Verne, les histoires de naufrages sur la Terre et même dans d'autres planètes, enfin les naufrages et expéditions dans le temps, depuis les livres de Wells jusqu'à ceux de Jean-Claude Froelich et aux Américains de L'invention du professeur Costigan, reconstituant dans un désert de préhistoire leur monde quotidien.

Malheureusement, il ne semble pas que nous ayons toujours assez d'imagination ou d'audace pour échapper aux recettes et créer enfin du nouveau. De là vient peut-être une certaine confusion dans la notion même d'aventure, confusion que les adultes semblent souvent partager avec les enfants.

À plus de 200 jeunes lecteurs, nous avons posé la question : Qu'est-ce qu'un roman d'aventures ? et qu'aimez-vous dans ces aventures ? Pour quelques réponses spontanées et vives, combien de formules répétées, de conventions, d'excitations prises pour de la vitalité, d'enthousiasmes tournant en rond ? Et c'est bien là le danger de ces « policiers pour enfants », de ces « mystères » dérisoires qui ferment le jeu sur lui-même et, au lieu d'ouvrir des perspectives à l'imagination créatrice, ne font que disposer la sensibilité à la manie du suspense gratuit.

Parmi les définitions les plus positives :
- Les romans d'aventures me permettent de mieux comprendre l'homme, comment il prouve son courage, son intelligence. Philippe, 12 ans.
- Une suite d'actions imprévisibles qui marquent l'histoire d'un homme. Bertrand, 12 ans.
- Ils nous incitent à vivre ou à imaginer ce que nous ferions si nous nous trouvions dans le cas des héros. Florence, 10 ans.
- Un livre qui relate les faits et les actes d'un héros qui s'est lancé dans la vie à l'improviste. Un garçon de 15 ans.
- Un roman dont l'action, même psychologique, se déroule dans différents lieux, où l'auteur, au milieu de toutes les péripéties, me fait voyager. Une fille de 15 ans.
- Des personnes tombent dans un pays inconnu : leurs moyens de subsistance et de défense. Un garçon de 13 ans.
- Quelque chose d'inattendu, d'irréel. Au début on a peur, puis on se familiarise. Puis on est obligé de partir. Il faut qu'il y ait du danger, une aventure où les enfants sont seuls. Une fille de 12 ans.
- Un livre où les personnes vivent des moments plus en dehors de leur vie ordinaire. Il leur arrive des malheurs ou de la joie qui changent particulièrement leur vie. Une fille de 15 ans.
- Un roman qui raconte juste une vie normale, mais que chacun voit à sa propre manière, n'est pas un roman d'aventures. Une fille de 14 ans”. 

Source : QU'EST-CE QU'UN ROMAN D'AVENTURES ? Enquête auprès de jeunes lecteurs
https://cnlj.bnf.fr/sites/default/files/revues_document_joint/PUBLICATION_2092.pdf

Si les sensations restent les mêmes, les médias eux ont bien changé. Le livre c’était pour ceux qui vivent l’aventure dans leur tête, pour ceux qui sont des intellectuels et qui préfèrent l’aventure de la tête à l’aventure du corps. C’est ce que la guerre des boutons pouvait nous enseigner, mais, l’évasion des cancres aujourd’hui est aussi dans les jeux  vidéos.

Nous sommes face à un changement radical des paradigmes.

Là où le livre a une limite physique, le livre est ouvert, le livre est fermé; il est lu ou abandonné, aujourd’hui, le livre est devenu vivant, il bouge sans cesse, l'histoire est une, est multiple, selon le nombre de joueurs. On est absorbé et il devient difficile de s’en extraire. C’est nouveau, il va falloir s’adapter. C’est le métavers : 

«Miroir, ô mon beau miroir, dis-moi qui est le plus beau, le plus séduisant, le plus branché, le plus…», se répand le plus narcissique antihéros moderne. Julien, le nouveau personnage du roman de Nathan Devers, Les Liens artificiels (Albin Michel), est ce genre de personnage que personne ne voudrait être: un anonyme raté qui tente de se refaire, plutôt lâchement, mais non sans succès, dans le Métavers. Après Ciel et Terre (Flammarion, 2020 – Prix Edmée de la Rochefoucauld) et Espace fumeurs (Grasset, 2021), le jeune écrivain Nathan Devers dépeint la quête effrénée de plaisirs d’un jeune homme sans histoire dans le paradis virtuel du Métavers.”

Source : «Les Liens artificiels» de Nathan Devers, une vie rêvée dans le Métavers- 
https://www.letemps.ch/culture/livres/liens-artificiels-nathan-devers-une-vie-revee-metavers

https://www.decitre.fr/livres/les-liens-artificiels-9782226475053.html

Le metavers avec ses préquelles que sont les jeux vidéo, équivaut à lire des livres à haute dose. C’est la différence entre le tabac et la drogue ou entre le vin occasionnel et l’alcoolisme patenté. Et surtout si on a des blessures à soigner, c’est un médicament qui peut gangrener tout l’individu.  Tout est question de dosage.

Il y a longtemps, quand j’étais jeune, certains parents interdisaient l’usage de la TV à leurs enfants. Ils seraient, ou ils sont horrifiés par notre monde. Faut-il interdire ou immuniser ? La question est stratégique. En tout cas, décider de préserver nos enfants, est à double tranchant car ils seront plus fragiles face aux tentations.

La même réflexion est à faire autour de l’école. Depuis plus d’un siècle, l'école n’a pas beaucoup bougé. Comme d'habiter un port et refuser de monter dans les bateaux qui passent. Aujourd’hui, nous avons encore le choix de suivre ou pas. Demain, peut-être ces mêmes bateaux choisiront peut-être qui laisser monter à bord ou pas;  à nous de les laisser faire ou pas.

Illustration : Pixabay - Darlsouls 1


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