S’il y a bien un paramètre qui permet à un individu de sentir membre d’une communauté, c’est la reconnaissance. JJ. Rousseau, cité par Véronique Bedin et Martine Fournier (2013), affirmait à ce propos
« Le sauvage vit en lui-même, l’homme sociable, toujours hors de lui, ne sait vivre que dans l’opinion des autres, et c’est, pour ainsi dire, de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence ».
De cette pensée, on retient que la reconnaissance d’un humain dans une société ne se fait que par ses semblables. Cette donnée est intrinsèque à l’homme dans son entourage immédiat et éloigné.
Selon Émilie Lemire Auclair, on peut distinguer quatre types de reconnaissance :
- la reconnaissance existentielle,
- la reconnaissance pratique,
- la reconnaissance des efforts et
- la reconnaissance de résultats.
La première consiste à reconnaître une personne comme un être humain égal à l’autre, la deuxième tient compte des qualités professionnelles d’un individu. Quant à la troisième, elle tient compte des efforts fournis pour atteindre des objectifs. Pour terminer, la quatrième reconnaît non seulement les efforts fournis mais également les résultats récoltés. Ces types de reconnaissance sont le propre du monde professionnel et cadre avec la reconnaissance de la compétence que Christian Lazzeri et Alain Caillé (2004) distinguent de la reconnaissance de l’appartenance et de l’amour.
Émilie conclut son article en précisant que « Les organisations devraient se préoccuper de fournir aux employés les 4 types de reconnaissance ». Cependant, on peut se demander si toutes les organisations sont aptes à adapter les mêmes types de reconnaissance. Le monde académique n’aurait-il pas ses particularités ? Le recrutement des enseignants et des chercheurs à l’université est une succession de reconnaissances.
Ces reconnaissances qui conditionnent le recrutement à l’université
Le recrutement des enseignants et des chercheurs à l’université, lorsqu’il n’est pas directement fait par les politiques qui très souvent tiennent compte d’autres paramètres, est principalement une succession de reconnaissances. Ainsi, si vous envisagez d'intégrer ce monde, il est important d’avoir en vue tous ces éléments.
Reconnaissance de diplômes
Dans plusieurs domaines, le recrutement est basé sur des compétences et non pas nécessairement sur des diplômes ; mais ce n’est pas le cas à l’université. Cette institution qui, par ses prérogatives forme des usagers, accorde une importance capitale à la qualité des diplômes. D’ailleurs, les différentes strates de recrutement, même si elles peuvent varier selon le pays, sont tributaires des diplômes. Un attaché de recherche doit au minimum avoir un master, un assistant doit avoir un doctorat.
En France, la qualification de «Maître de Conférence» attribuée par le Conseil National d’université, ouvre la porte de l’Université. Mais cette qualification est conditionnée par l’obtention d’un doctorat. Si vous êtes un étranger et avez obtenu votre diplôme hors de France, il vous est demandé de faire reconnaître votre diplôme par le service Enic Naric. Ce service évalue votre diplôme et le classe selon les standards des diplômes en France.
Au Cameroun, c’est le Ministère de l’enseignement supérieur qui, après demande du diplômé, fournit des équivalences.
Même si dans certains cas ou certains pays, ces conditions peuvent être revues, il n’en demeure pas moins que la règle générale est appliquée : le diplôme conditionne votre recrutement, mais souvent le diplôme seul ne suffit pas.
Reconnaissance des travaux
Généralement, dans le monde, les universitaires ne passent pas nécessairement par une école de formation des enseignants. En plus des diplômes, ils sont évalués sur les travaux réalisés. Ces travaux se présentent sous plusieurs formes : participation aux colloques, communications présentées, articles scientifiques rédigés, projets de recherches supervisées, séminaires animés, ouvrages produits, etc. Ce sont ces travaux qui attestent de la capacité à intégrer l’université et, pour cela, leur reconnaissance doit être faite par les pairs. Ainsi, si vous envisagez d'intégrer l’université, vous devez en aval penser à participer aux activités scientifiques ou à produire des travaux dans ce sens.
En France, une présentation analytique est demandée dans le cadre du recrutement des maîtres de conférences. Cette disposition fait partie d’un arrêté, notamment « l’arrêté du 6 février 2023 relatifs aux modalités générales des opérations de mutation, de détachement et de recrutement par concours des maîtres de conférences, des professeurs des universités et des chaires de professeurs juniors ». Au Cameroun, au Sénégal et dans bien d'autres pays d’Afrique, il est demandé de présenter non seulement une liste des travaux mais également des copies de ces travaux.
Ces travaux dans le monde scientifique parlent pour vous. Très souvent, dans certains contextes, ces travaux ne suffisent pas.
La reconnaissance du bénévolat : le tutorat
Le processus de recrutement à l’université est souvent enclenché par la haute administration (présidence ou rectorat) mais se réalise principalement au niveau du département ou du laboratoire. Et, dans un laboratoire, il y a des professeurs ayant une certaine expérience et des chercheurs en herbe. Très souvent, ces chercheurs sont sollicités par les enseignants ou les chercheurs expérimentés pour réaliser des tâches.
Si vous faites partie de ce laboratoire et évitez de réaliser ces tâches, qui très souvent ne sont pas rémunérées, vous réduisez vos chances de pouvoir briguer un poste plus tard, surtout dans contexte où l'ouverture des postes se fait rare. Au-delà de ces tâches, il y a également des tâches administratives. Sur le site Galaxie où les appels à postes sont publiés en France, une rubrique à remplir concerne les «tâches administratives réalisées».
Parfois, la description du profil recherché est taillée sur mesure pour un candidat spécifique, il s’agit d'appels à candidature « fléchés ». Votre dynamisme dans un laboratoire ou au sein d’une structure de recherche peut être capitale dans votre recrutement dans l’enseignement supérieur.
Une fois, votre dossier admis pour poursuivre la procédure de recrutement, vous êtes convié à un entretien. Un autre moment et reconnaissance.
Reconnaissances des maîtres académiques
Si lors de votre entretien, le jury cherche à en savoir davantage sur vous afin de mieux corréler vos documents et votre personnalité, il ne faut pas perdre de vue que c’est aussi le moment pour vous de reconnaître non seulement les grands théoriciens de votre domaine mais aussi les maîtres de votre laboratoire.
Dans le cadre ou vous postulez pour un établissement où vous n’avez pas été formé, il sera question pour vous de reconnaitre les travaux faits pas des spécialistes de votre domaine. Soit pour les valoriser ou pour les critiquer. Dans le cas où vous postulez dans un laboratoire dans lequel vous avez été chercheur, il faudra trouver le juste milieu pour valoriser les collègues ou vos maîtres : il s’agit de reconnaître leurs travaux ou leurs apports dans votre formation. Car très souvent, il faut flatter l’ego de ceux qui vous écoutent.
La longue marche
La reconnaissance est un concept philosophique qui a traversé des siècles mais est toujours d’actualité. À l’université, elle n’est pas seulement un objet d’étude mais aussi une façon de faire, un mode d’emploi.
Dans les cas objectifs, vous êtes recruté parce que vos diplômes, vos travaux, votre personnalité sont reconnus par vos futurs collègues ou collaborateurs. Par conséquent, en tant qu’étudiant ou chercheur aspirant à intégrer l’université, sachez que votre intégration ne sera qu’une suite de reconnaissances.
Bibliographie
Lemire Auclair, Émilie (2023), « La reconnaissance, un outil puissant », https://www.revuegestion.ca/le-pouvoir-de-la-reconnaissance
Bedin, Véronique et Fournier, Martine, (2013), Les philosophes de la reconnaissance, Dans La reconnaissance, pages 7 à 11.
https://www.cairn.info/la-reconnaissance--9782361060367-page-7.htm
Christian Lazzeri, Caillé, Alain, (2004), « La reconnaissance aujourd'hui. Enjeux théoriques, éthiques et politiques du concept », Dans Revue du MAUSS 2004/1 (no 23), pages 88 à 115.
https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2004-1-page-88.htm
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