Il est fort probable que vous connaissiez le Docteur Dolittle. Il s'agit d'un personnage de livres pour enfants créé par l'auteur anglais Hugh Lofting. Ce docteur d'abord formé à soigner des humains s'est tourné vers la faune en se rendant compte qu'il était en mesure de leur parler et de se faire comprendre d'eux. Il deviendra au fil du temps un naturaliste allant à la rencontre des espèces animales et des écosystèmes du monde.
Cette série littéraire, adaptée quelquefois par Hollywood, fonctionne parce qu'elle répond à un fantasme récurrent de l'humanité : être capable de comprendre et de communiquer avec la faune. Le monde ne serait-il pas plus simple si nous pouvions saisir toutes les subtilités de la communication animale? Ce qui ne semblait que de la fiction pourrait d'ici quelques décennies devenir réalité grâce à l'intelligence artificielle.
Un projet favorisé par la technologie
L'idée de comprendre le langage animal ne vient pas d'hier. Des biologistes cherchent depuis des décennies à décoder les méthodes de communication de la faune. Pensons à ces singes à qui on apprenait la langue des signes pour communiquer. Depuis, toutefois, la technologie s'est améliorée et les algorithmes sont en train de tout changer dans notre compréhension du monde animal.
En effet, leur capacité à traiter n'importe quelle donnée en un temps record a ouvert une porte immense pour les biologistes de ce monde. Ainsi, a été créé en 2017 dans la Silicon Valley le projet fou appelé "Earth Species Project". Leur idée est de décoder les signes de communication de pratiquement toutes les espèces animales et d'être capables même de reproduire les sons pour communiquer avec elles. Le programme a d'autant plus fait parler de lui en septembre 2023 alors qu'il a permis à la biologiste marine Michelle Fournet de traduire un son émis par des baleines à bosse. Ils espèrent d'ici 30 ans être en mesure de littéralement interpréter n'importe quel animal. Plus besoin de narrateur dans les documentaires animaliers, on aura des sous-titres directs grâce aux intelligences artificielles.
Ça, c'est dans la théorie. Pratiquement, nous sommes très loin de cette utopie rêvée par les têtes pensantes de "Earth Species Project". D'autant plus que bien des scientifiques soulignent qu'il manque encore trop de données pour être en mesure de réellement communiquer avec les animaux. Un cri reproduit n'a de sens que dans un contexte particulier. Après tout, même le langage humain possède ses subtilités. Une expression simple comme "Super, bravo!" peut être un synonyme d'encouragement et de fierté dans un environnement mais il suffit d'y ajouter un ton sarcastique et cela devient une façon de se moquer de quelqu'un. Tant que ces subtilités ne seront pas comprises, cela ne vaudra pas grand-chose selon bien des scientifiques.
Des avancées partout
Tous n'attendent pas après ce projet pour étudier avec les IA les communications animales. Bien des scientifiques dans le monde se sont lancés dans cette aventure avec leurs propres algorithmes.
- Au Canada, des chercheurs d'Halifax ont commencé à analyser les caquètements de poule afin de comprendre les subtilités selon leur état d'esprit. Qu'elles soient calmes, stressées, mécontentes, les scientifiques les enregistrent et étudient les communications avec un spectre de compréhension de la cognition.
- En Europe, des chercheurs ont entraîné des IA à reconnaître les différentes humeurs des porcs ou de singes (petits ou grands) habitant dans les zoos.
- À l'université du Michigan, une IA a été testée afin de pouvoir identifier les aboiements de chien. Dans près de 70% des cas, l'algorithme a été en mesure de détecter correctement l'humeur, l'âge, le sexe et la race du canidé. Une expérience encourageante qui a tout de même montré des limites puisque les chercheurs ont noté que la collecte de données vocales suffisantes demande des ressources considérables en temps, entre autres.
- Le programme CETI (petit parallèle au SETI développé pour communiquer avec de potentielles vies dans le cosmos) s'efforce de déchiffrer le langage des cachalots. Ils cherchent à comprendre la signification des vocalises et aussi dans quel contexte elles se produisent. S'il devait réussir, il ouvrirait la voie au déchiffrement des langues de nombreux mammifères marins bien que chacun nécessiterait ses analyses propres.
- Des scientifiques ont découvert que les éléphants étaient capables de créer des messages collectifs et d'autres directement adressés à l'un des leurs par leur barrissement. Ainsi, ils utiliseraient potentiellement des codes qu'on pourrait associer à des types de prénom entre eux.
Tous ses projets mis à bout ont de quoi exciter autant les biologistes que le grand public. D'autant plus que nous savons que ces technologies vont s'améliorer dans la prochaine décennie, accélérant encore davantage les trouvailles. Toutefois, il reste des questions éthiques que cela soulève. Si nous arrivons à comprendre et même répondre aux animaux, comment s'assurer que cela soit fait dans leur respect ? Décoder le langage des baleines permettrait de créer des messages sonores précis leur disant de s'éloigner des plages où elles pourraient s'échouer mais cela ouvrirait aussi la porte à baleiniers peu scrupuleux pour les attirer à un endroit et les abattre.
Cela dit, les trouvailles des intelligences artificielles pourraient grandement modifier le travail des vétérinaires dans les décennies à venir. Ils seraient alors en mesure de saisir les messages de douleur, de peur ou autres chez les animaux domestiques ou sauvages. Néanmoins, pour l'instant, les associations, comme celle de médecine vétérinaire canadienne, recommandent la prudence dans l'usage des intelligences artificielles. La technologie en étant encore à des balbutiements et montrant déjà des biais et des erreurs par moment, ne compter que sur cette dernière serait imprudent. Toutefois, qui sait, peut-être que les futurs vétérinaires apprendront au cours de leur formation à se servir des algorithmes et de ces outils pour mieux comprendre leurs patients à poils ou à plumes et devenir, en quelque sorte, de véritables docteurs Dolittle?
Image : Petra de Pixabay
Références :
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