La distribution des fragments d'un objet qui se brise devient prévisible
La
fragmentation intéresse depuis longtemps les scientifiques car elle
peut servir à mieux comprendre ce qu’il se passe lors de séismes ou
d’éboulements rocheux, de bombardements d’électrons ou de production de
nanoparticules. Ces phénomènes sont essentiels pour l’industrie,
l’astrophysique ou la géophysique.
Or prédire comment se casse un
vase, un rocher ou une bulle de savon semble extrêmement complexe : en
effet, il est difficile de pouvoir imaginer que ces différents éléments
puissent se fragmenter en suivant une loi commune.
Par ailleurs,
le nombre de fragments, leur forme et leur taille pourrait ressembler à
une énigme posée pour l’obtention de la médaille Fields, cette
récompense remise tous les quatre ans pour la meilleure contribution
mathématique mondiale.
C’est
pourtant ce qu’a proposé un physicien français de l’Université
d’Aix-Marseille, Emmanuel Villermaux, en publiant un article dans la
Physical Review Letters le 25 novembre 2025 (1).
Au lieu de
s'intéresser aux différentes causes des formes de fragmentation et
notamment en fonction des matériaux concernés, il a pris le parti
d’étudier le résultat de ces divisions en termes de distribution et de
formes. Il a découvert que ce résultat respecte une loi de puissance et
non une loi normale.
Si on étudie la distribution de la taille
humaine, la majorité se trouve entre 1m60 et 1m90. Il y a peu de chance
de rencontrer un homme qui mesure 20 mètres ou 2 centimètres. La taille
humaine suit ainsi une loi normale avec une moyenne calculable.
Dans
le cas d’une loi de puissance, c’est l’inverse. La distribution de la
richesse sur notre planète suit une loi de puissance : quelques
milliardaires possèdent autant que des milliards d’individus pauvres.
Ceci signifie que si on mesure la taille des débris produits suite à une
explosion d’un rocher dans une mine, on n’obtient pas une majorité de
“cailloux” moyens, ce qui respecterait une loi normale, mais le résultat
respectera une loi de puissance : des millions de grains de poussière,
des milliers de petits graviers, et quelques rares énormes rochers.
L’étude
a montré de manière incroyable que cette loi de puissance reste valable
quel que soit le matériel concerné, qu’il soit solide ou liquide. C’est
un peu comme si l’Univers recelait une recette universelle de
fragmentation.
“La simplicité et le succès de cette
approche sont remarquables. Les résultats suggèrent que les
caractéristiques statistiques de la fragmentation seraient dictées non
pas par les détails microscopiques des fissures ou des instabilités,
mais par la manière dont l'aléatoire est contraint par la cinématique
globale.” (2)

La
seule exception concerne certaines matières plastiques ou un fluide
continu, sans aléas, comme lorsque l’eau coule d’un robinet.
Des travaux antérieurs avaient suivi l’intuition de Platon
quant à la forme des fragments : la nature produit préférentiellement
des cubes.
Dans l'Antiquité, le philosophe Platon pensait que
l'univers était composé d'atomes ayant des formes géométriques
parfaites. Pour lui, l'élément "Terre" était constitué de cubes, car
c’est la manière la plus efficace pour remplir l’espace. Une équipe de
chercheurs, hongrois et américains, a voulu vérifier si,
mathématiquement et physiquement, la nature "préférait" effectivement
les cubes lorsqu'elle brise des objets. (3).
Les chercheurs ont
étudié des milliers de fragments : des rochers brisés par l'érosion, des
plaques tectoniques, et même des craquelures dans de la boue séchée.
Leur conclusion est frappante : si vous prenez n'importe quel objet
solide et que vous le brisez de façon aléatoire en un grand nombre de
morceaux, la forme moyenne de ces morceaux est un cube. Cela ne veut pas
dire que chaque caillou est un cube parfait ; on voit bien que les
cailloux sont irréguliers. Cela signifie que si vous comptez le nombre
de faces, de sommets et d'arêtes de tous les morceaux, la moyenne
géométrique correspond exactement à celle d'un cube (6 faces, 8
sommets).
Ce phénomène reste valable pour une petite pierre ou un
continent. Pourquoi des cubes et pas des pyramides ou des sphères ? Les
chercheurs ont montré que lorsque des fissures se propagent dans un
matériau, elles ont tendance à se croiser à angle droit. En trois
dimensions, ces fissures qui se croisent finissent par découper l'espace
en blocs qui ressemblent à des briques. C'est la manière la plus
"naturelle" et la plus probable pour la matière de se diviser.
L'équation de Villermaux appliquée aux Sciences sociales ?
La
proposition d’Emmanuel Villermaux adossée aux travaux antérieurs sur la
fragmentation ouvre de réelles perspectives pour mieux analyser,
prévoir, évaluer tous les phénomènes liés à la fracturation d’un élément
qu’il soit solide ou liquide ; tremblements de terre, tsunamis, études
des supernovas, prévision des modifications structurelles au niveau
atomique liées à la pression, à la température ou aux chocs.
Les
applications sont multiples et les prochains développements pourraient
être la base d’une théorie globale de la fragmentation. Et on se met à
rêver que cette théorie s'applique aux Sciences sociales, au même titre
que la systémique, discipline mathématique à l'origine, pour prédire,
analyser, évaluer les fragmentations sociétales.
Illustration : ShutersStock - 2663820841
Références
1- Fragmentation: Principles versus Mechanisms- Emmanuel Villermaux- Nov 2025- https://physics.aps.org/featured-article-pdf/10.1103/r7xz-5d9c
2- Decoding the chaos of rupture - Physics- Ferenc Kun- 26 novembre 2025- https://physics.aps.org/articles/v18/184
3- G. Domokos et al. , « Le cube de Platon et la géométrie naturelle de la fragmentation » - 17 juillet 2020- https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.2001037117
4- Peut-on sortir d’un trou noir ? Thot Cursus - 21 novembre 2018- https://cursus.edu/fr/15678/peut-on-sortir-dun-trou-noir
5- Prédire l’imprévisible : maintenant à notre portée - 9 mars 2020 - Denys Lamontagne - https://cursus.edu/fr/21453/predire-limprevisible-maintenant-a-notre-portee