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Publié le 30 janvier 2023 Mis à jour le 17 juin 2023

Comprendre la transmission des savoirs oraux par le Mvet

Au commencement était le Mvet

Sir Okoss, rappeur gabonais  et descendant d'un famille de Mveteurs.

Il était une fois, Oyono Ada Ngone, guerrier du peuple Fang. Lors des guerres qui opposaient son peuple aux autres peuples (Bassa ou Mvelle) il tomba dans le coma. Après plusieurs jours de léthargie, il sortit de là avec une inspiration divine qui redonna du courage à son peuple déjà presque battu par l’adversaire. Sa grande révélation divine fut le mvet. 

Sa fabrication et son usage furent accompagnés des textes oraux originaux qui font partie de la richesse culturelle des peuples Fang-Beti-Bulu répartis dans cinq pays d’Afrique (Cameroun, Gabon, Guinée Équatoriale, Congo Brazzaville et Sao Tomé et Principe). Voilà une histoire qui est très souvent racontée lorsqu’il s’agit de  s’épancher sur le Mvet[1].

Qu’est-ce que le Mvet ou le mvet ? Sa rétroingénierie nous permettra de comprendre d’abord ses fonctions explicites, ensuite de mettre en relief ses fonctions implicites qui vont au-delà de l’instrument de musique. 

Le mvet, une harpe-cithare à six composantes

D’emblée, il faut faire la différence entre le Mvet avec M majuscule et le mvet avec m minuscule. Selon l’historien et musicologue Jopseph Owona Ntsama (2004) , le « mvet - avec un petit m - est la harpe-cithare qui permet de dire le Mvet ». Quant au Mvet avec M majuscule, c’est l’épopée (Bindang, 2016), le théâtre (Ondo, 2014), le récit, le conte,  etc. 

Même si certaines chercheurs comme Christine Angèle Ondo (2014) précisent que l’instrument aurait existé dans l’Égypte antique, il n’en demeure pas moins que sa conception et son évolution ne sont mieux appréhendés que lorsqu’on  se plonge dans la cosmogonie des peuples Fang-Beti-Bulu .

À la sortie de son coma, selon l’épopée sur le Mvet,  Oyono Ada Ngone alla chercher une branche de raphia à partir de laquelle il fabriqua l’instrument qui selon Steeve Ella, résumé par Narcisse Fomekong (2022: 50-51) a subi quatre âges :

Le premier âge est appelé Nna Otse. À cette phase l’instrument est constitué d’une tige et d’un arc en bouc.

L’Ekang Nna constitue le deuxième âge. Avec cette seconde étape, apparaît le chevalet central. Il se compose « d’une courbure, d’une corde, d’un résonateur et d ‘un chevalet central ». C’est ici que l’on passe des sons à la parole, car la forme permet de libérer la bouche. C’est lors de cette phase que : « Nna Otse expliquera à Ekang Nna, son fils, comment est venue la vie et les origines de l’univers. »

Le troisième âge du Mvet est celui de la forme d’Oyono Ada Ngone. L’instrument devient de plus en plus complexe. Huit cordes en font désormais partie, avec un chevalet central et deux résonateurs au centre. Pour de nombreux chercheurs, la pratique véritable du Mvet a comme point de repère, cette forme dont Oyono Ada Ngone est l’instigateur : « Ici commence le Mvett à proprement parler, car c’est à Oyone  Ada que fut révélé le Mvett et c’est pourquoi on l’appelle le père des mélodies.»

Enfin, nous avons la quatrième étape (actuelle) qui, selon Steeve Ella, varie d’un lieu à un autre. C’est la raison pour laquelle les descriptions sont différentes selon les documents. Dans le document « Musique épique du Cameroun » (1986:17), l’instrument comporte six grandes parties : « une tige de bambou sèche », « des cordes sonores », « des anneaux en fil de rotin », « des calebasses», et une « lanière » qui  est attachée par les deux bouts à la tige de bambou et  permet de transporter facilement l’instrument sous forme de bandoulière.

Arrêtons-nous à ce dernier âge de l'instrument pour comprendre les fonctions des six composantes.

La tige de bambou est le support, la colonne vertébrale de l’objet. Elle peut mesurer jusqu’ à 130 cm de long selon l’artisant ou le mveteur qui le fabrique. C’est le principal élément de support. Les cordes permettent au mveteur ou au Mbom mvet[2], à travers ses doigts et parfois ses dents pour produire des sons. 

Les calebasses servent à canaliser et faire résonner les sons. Quant à la lanière, elle permet de transporter l’objet sous forme de bandoulière. En ce qui concerne les anneaux en rotin, non seulement ils permettent de joindre ou de sceller les calebasses sur la tige mais aussi de fixer les cordes. Au-delà de cette disposition, disons artistique et musicale, se trouve toute une philosophie de la culture ancestrale des peuples dont l’objet est le patrimoine. Mais pour comprendre ces savoirs transmis par le mvet, il faut joindre l’objet aux récits qui les accompagnent.

Au commencement était le Mvet : comprendre la transmission des savoirs ancestraux 

Il est important de noter que toute une philosophie se cache derrière le Mvet dont il existe trois principaux types :

  • Mvet Ekang,
  • Mvet Bibon et
  • Mvet Engubi.

C’est le contenu et les contextes dans lesquels ils sont pratiqués qui font la différence. Chaque mveteur fabrique son propre instrument.  Le savoir-faire de cet art est le fruit d’une transmission d’un maître à un disciple. Selon le genre, l’initiation peut prendre plusieurs années.

Le Mvet Ekang explique la création du monde, les causes premières des fondements de l’humanité selon le peuple Ekang. Les personnages de ce genre sont des guerriers qui incarnent la bravoure, la loyauté et la détermination. Le combat s’effectue entre le monde des mortels et celui des immortels. Les mortels doivent se battre pour vaincre les immortels et prendre leur place. Il est souvent pratiqué lors d'événements spécifiques comme les retraits de deuil.

La Mvet Bibon quant à lui n’est pas métaphysique comme le premier. Il met en exergue les relations amoureuses et les traits physiques, généralement ceux de la femme africaine ; c’est le mvet de l’amour par excellence. Il est non seulement lyrique mais également comique et se pratique lors de différents types de cérémonies.

En ce qui concerne le Mvet Engubi ou Ngubi, il raconte les parcours des chefs  beti  et bulu en particulier et  le  quotidien des hommes en général. À travers ce genre, on peut comprendre aisément le mode de vie des peuples concernés par sa pratique. C’est un Mvet satirique qui dénonce les tares de la société et attire l’attention des hommes sur la vanité.

Le Mvet accompagné du mvet enseigne sur l'histoire, la philosophie, la culture ou l’identité des peuples Fang-Béti-Bulu.

Il est important de rappeler que l’évolution de l’instrument fut tributaire de la composition familiale de celui par qui Dieu aurait révélé le Mvet : «la multiplication de sons qui apparaissent dans la troisième phase est due à l’agrandissement de la famille d’Oyono Ada avec plus d’enfants et donc plus de résonances.  C’est ainsi que la première corde renvoie au mâle ; les autres cordes renvoient respectivement à la première épouse, la deuxième épouse, la troisième et ainsi de suite. » (Fomekong, 2022:52 ).

En somme; l'instrument mvet relève de l'ingénierie artisanale des peuples Fang-Beti-Bulu. Sa conception, son évolution et son usage reflète le passé et le présent des peuples concernés par sa pratique.

Même si son inscription en tant que patrimoine immatériel sur la Liste représentative de l’Unesco tarde à venir, il n’en demeure pas moins que sa portée patrimoniale et éducative milite pour sa protection. Non seulement on se cultive en écoutant les mveteurs mais aussi le processus d'initiation par lequel passent ses acteurs témoigne d’une forme particulière de transmission des savoirs.


Bibliographie

ABESSOLO MINKO, Antoine, « Au commencement était le Mvet», Documentaire intégral, en ligne,  disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=xRCGGC6R0IE

FOMEKONG DJEUGOU, Narcisse, Culture et développement : Le Mvet à l'épreuve des industries culturelles et créatives, 2022, Yaoundé, Ifrikiya.

Musique épique du Cameroun, Livret introductif, 1986, Yaoundé,

OWONA NTSAMA, Joseph, « Mythe et histoire : l’exemple du Mvet des Pahouins », Enjeux, 2004, p. 32, en ligne,  disponible sur https://www.calameo.com/read/000054891916eb0ea1d5d 

OWONA NTSAMA, Joseph, « Le Mvet-oyeng à la croisée des chemins : constats et perspectives d’avenir » . Actes du Colloque International de Brazzaville (République du Congo), 2016. Brazzaville, République du Congo, 5-7 août 2014, Yaoundé, CERDOTOLA, pp.81-100.

OWONA NTSAMA, Joseph, « Mvet et construction identitaire chez les Pahouins (le cas des Beti-BuluFang) » in BINAM BIKOI, Charles, Musique(s) traditionnelle(s) d’Afrique, 2010, Yaoundé, CERDOTOLA, pp. 61-73

ONDO, Christine Angèle, « L’espace corporel intérieur dans le Mvet », Africanistes, 2010, pp. 155-170, en ligne,  disponible sur
https://africanistes.revues.org/2991

ONDO, Chritine Angèle, Mvett Ekang : Formes et sens. L’épique dévoile le sens, 2014, Paris, L'harmattan.

BINDANG NGUEMA ÑENGONO, Verónica, «Perspectivas diversas sobre el Mvet y reivindicación filológica de su carácter épico », 2016, UNED, pp. 199-222, en ligne, disponible sur
https://revistas.uned.es/index.php/endoxa/article/view/16609/14254

________________________________________

[1]  Le Mvett ou le Mvet, ces deux orthographes sont acceptables. 

[2] C’est l’un des multiples appellations de pratiquant de l’art Mvet en langue fang.


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