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Publié le 15 février 2023 Mis à jour le 16 février 2023

Écouter et regarder lire [Thèse]

La réception des lectures publiques à haute voix

Lectures antiques

Les pratiques avérées de lecture à voix haute de l’antiquité grecque consistaient à lire les noms gravés sur les stèles funéraires. Faire résonner le nom d’un absent, faire valoir ainsi sa re-nommée inscrite dans la pierre. La tâche est souvent confiée à un esclave, qui prend un ego qui n’est pas le sien dans sa bouche. Dans cette culture et époque, cela ne peut pas être le fait d’un homme libre.

Dans l’antiquité toujours, l’oralité est liée à la nature même de la démocratie. Les partages de discours, dits ou lus, préfigurent les débats et la démocratie. Et pour Socrate, tout discours doit être composé comme un être vivant.

Chez les anciens Romains du temps de Pline le jeune, nobles et écrivains des classes aisées partageaient des moments de lecture à voix haute quasiment tous les jours : la recitatio. Ils se corrigeaient et se perfectionnaient par cet exercice et développaient ainsi une œuvre.

Dans la poésie antique, la voix haute est déjà dans le texte. C’est la voix du mythe et du chant homérique, puis la voix des religions révélées. C’est aussi celle de tous les textes qui circulent de bouche à oreille. Comme ces poésies qu’on cache sous plusieurs langues dans les temps de persécutions.

Textes cachés et invisibles

Ainsi des œuvres entières ont été conservées car elles ont été apprises par des dizaines de personnes : un petit groupe de proches apprend à un deuxième cercle. Ces textes dits dans les circonstances les plus effroyables ramènent la force de l’humanité et la lumière dans l’ombre.

La lecture en silence, plus rapide, pendant laquelle l’œil voit le son était connue et rarement pratiquée jusqu’aux développements liés à l’imprimerie et l’alphabétisation. On mesure l’étrangeté de la lecture silencieuse par cette remarque d’Augustin quand il découvre la lecture silencieuse en observant Ambroise:

Ses yeux parcouraient les pages et son intelligence en scrutait le sens, mais sa voix et sa langue se reposaient.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la lecture silencieuse est acquise en Occident : savoir lire c’est savoir lire en silence. Et quand nous tenons le livre et le texte dans son intégralité (pas les textes expurgés, notamment pour les femmes), nous sommes en situation de pouvoir.

Des lecteurs qui ne disent pas tout

Colette Danieau-Kleman relate d’ailleurs une situation où le Lecteur avait, dans son ressenti de la lecture publique, renvoyé une image partielle du texte, La fausse parole, et de l’auteur, Armand Robin.

Celui-ci s’était forgé une légende dans laquelle il ne figurait pas qu’il avait rédigé des bulletins d’écoute de langues étrangères pour le régime de Vichy. Ce que la chercheuse a retrouvé ensuite dans les annexes du livre. La lecture publique se fait aussi au risque de se placer sous l’autorité du lecteur.

L’autrice relate les lectures de Dickens qui faisait des tournées de lecture de ses livres. C’était une manière de les rendre plus accessible et de gagner de l’argent rapidement. Ses gestes et manières de dire étaient notés dans les marges de ses livres de lecture.

Dans son œuvre Les grandes espérances, il met en lumière une scène de lecture. Wopsle, qui lit avec des effets dramatiques, est d’abord très bien accueilli, avant que le public ne se retourne contre lui suite à une plaidoirie qui mobilise le devoir d’éclairer les villageois, en exposant ce que Wopsle avait omis dans sa lecture.

À l’heure des omissions et des informations morcelées, ces deux exemples sont utiles à garder à l’esprit.

Le socle de la voix

La lecture publique c’est aussi un silence partagé :

Dans notre monde la vitesse et le son règnent en maîtres. Le son surgit et nous poursuit en tous lieux. […] Or, et c’est apparemment un paradoxe en même temps qu’une promesse, une partie de l’offre actuelle de lectures publiques (un objet sonore) semble se construire en réaction à cet envahissement du son.

Dans une lecture publique, le silence est le socle de la voix.

L’autrice relate une expérience où la présence des autres s’est spontanément intégrée à [sa] perception dans la qualité d’un silence véritablement partagé.

Ainsi, la thèse est construite selon la méthode du rapport et de la “pensée par cas” (raisonner à partir de singularités). À partir des récits de réceptions de lectures dans la littérature classique et contemporaine, des publications de chercheurs en sciences humaines et sociales, et de ses propres récits d’après lecture, la chercheuse a éclairé les rapports : avec quoi, dans quoi et pour quoi ce qui surgit fait exister la réception d’une lecture publique.

Les multiples visages de la pensée

Dans les rapports du je au nous, avec le silence, il y a aussi l’œil et le regard qui permettent un être-ensemble. Les yeux tournés vers la source, en attente de sa parole. La pensée a un visage, qui peut être une main, un rond de lumière sur une personne en train de lire, un geste particulier d’une autrice en train de scander discrètement sa lecture.

Les lectures se produisent dans toutes sortes de lieux. Le Liseron, cercle de lecture à haute voix (créé à Lyon en 1984) se réunissait dans des endroits insolites : jardins, théâtre, péniche. On retrouve aussi dans la thèse toutes formes de lectures à voix hautes : en comité privé, cercles de lecture, en réunions de poètes et poétesses, en séances théâtralisées, en divertissement.

En écho, une lecture organisée pour la sauvegarde d’un site naturel liégeois, le parc de la Chartreuse, menacé par des promoteurs immobiliers. À l’initiative du poète Karel Logist, près de 50 lecteur·trices confirmés ou non ont lu l’intégralité de La chartreuse de Parme tous les soirs pendant une semaine, au milieu des arbres et des lucioles…

Je pense au Stendhal de La chartreuse de Parme, qui a été dicté.

Illustration : Stux de Pixabay (trouvé sur Pexels).

À lire :

Colette Danieau-Kleman, Écouter et regarder lire : la réception des lectures publiques à haute voix. Sorbonne Paris Cité, 2018.

Thèse consultable sur : https://www.theses.fr/2018USPCC159


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