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Votre équipe ou vous-même maîtrisez parfaitement l’ingénierie pédagogique ? Alors, que pourriez-vous apprendre dans cet article ? Eh bien… vos fondamentaux.
Publié le 25 avril 2023 Mis à jour le 29 octobre 2025
“On a une responsabilité morale à désobéir aux lois injustes. Je serais d’accord avec St Augustin, lorsqu’il dit qu’une loi injuste n’est pas une loi du tout”
Martin Luther King
Les élèves et les étudiants de l’enseignement supérieur se dressent individuellement ou collectivement face à ce qu’ils considèrent comme étant des injustices, des décisions iniques ou des entraves à leur capacité de penser et d’agir librement pour leur intérêt propre, pour leur monde dans lequel ils ont envie de vivre..
Le concept de «désobéissance pour apprendre», également appelé désobéissance civile, est une approche éducative qui encourage les étudiants à remettre en question les normes établies et à explorer de nouveaux territoires intellectuels. La notion date au moins de 1849 avec l’ouvrage de Thoreau nommé “Résistance au gouvernement civil”. La désobéissance civile est un moyen d'exprimer son désaccord avec une politique ou une pratique et de créer un dialogue avec les autorités en vue d'apporter des changements positifs.
Cela peut inclure la participation à des manifestations, le boycott d'activités ou d'événements ou le refus de se conformer à certaines règles ou politiques. La désobéissance civile encourage les étudiants à s'engager activement dans la réflexion critique sur les enjeux sociaux, politiques et environnementaux et à prendre des mesures concrètes pour promouvoir le changement.
Cependant, il est important de souligner que la désobéissance civile doit être effectuée de manière responsable et réfléchie, en tenant compte des conséquences potentielles pour soi-même, sa santé et son intégrité et pour celle des autres. Les étudiants doivent être conscients de leurs droits et responsabilités et être prêts à faire face aux conséquences de leurs actes.
Dans l'éducation, la désobéissance pour apprendre peut être considérée comme une approche d'apprentissage expérientiel qui met l'accent sur la pratique personnelle. En encourageant les étudiants à sortir de leur zone de confort et à remettre en question les normes établies, cette approche peut aider à promouvoir la créativité, l'innovation et la pensée critique. Elle peut également aider les étudiants à acquérir une compréhension plus profonde des enjeux sociaux, environnementaux et politiques, ainsi que les savoir-faire nécessaires pour effectuer un changement positif dans le monde qui les entoure.
Mais, cette orientation place les institutions sous le coup d’injonctions paradoxales. Organiser un cadre organisé pour optimiser les moyens au service de l’apprentissage versus laisser la contestation se mettre en place. Désobéir pour faire apprendre, place les enseignants en opposition avec les règles, programmes, valeurs en cours dans le système éducatif. Cette désobéissance les met en risque pour leur carrière. Par exemple, choisir d’enseigner selon la méthode qui leur convient le mieux, plutôt que selon une circulaire ministérielle, est une prise de risque.
La liberté et son coût s’apprendraient. Dans son ouvrage “Apprendre à désobéir”, Chambat (2022), retrace des mouvements de résistance qui se sont développés au cœur des écoles. L’auteur rappelle l’œuvre éducative de la Commune de Paris, la dénonciation du fichage informatique des élèves, la naissance du syndicalisme dans l’éducation aux écoles populaires kanaks des années 1980, les luttes anti-hiérarchiques et la résistance à la «rééducation » vichyste» . C’est un véritable manuel d’insoumission que l’auteur nous propose, spécifique au contexte scolaire, surtout à destination des enseignants et du personnel administratif. Cette visée s’appuie sur un idéal humaniste qui place l’individu au pinacle des valeurs.
“Le but de la société est d’offrir à l’homme le plein développement de ses possibilités, de sa raison, de son amour, de sa créativité ; toutes les dispositions sociales doivent permettre de surmonter l’aliénation et l’infirmité de l’homme et de le rendre capable d’affirmer son individualité et d’être véritablement libre”.
Erich Fromm
Pour les élèves apprendre à désobéir c’est plus que saisir les espaces laissés disponibles, c’est créer des brèches, organiser le réel autrement, provoquer parfois des désordres, contester le légal illégitime, car la loi n’est pas la seule source de légitimité. Souvenons-nous que ce qu’a fait Hitler était fait sous couvert de la légalité. Il a été élu légalement et a cherché à habiller ses décisions au regard de textes de références. Les lois d’apartheid en Afrique du Sud étaient iniques mais c’étaient les lois en vigueur.
Certains font profession de former des activistes pour le climat et d’enseigner la désobéissance civile. Ce processus irait bien plus loin qu’un apprentissage technique et serait vécu comme un processus de socialisation par exemple chez des jeunes militants d’Extinction Rebellion à Paris. Les stages proposés créent un “esprit de corps” et favorisent l’intériorisation d’une identité collective politique.
Si dans les histoires des “Malheurs de Sophie” de la Comtesse de Ségur la morale des aventures nous rappelait la vertu de l’obéissance, la vertu de la désobéissance serait aujourd’hui à son paroxysme avec les débordements que l’on connait.
L'acte de désobéissance nous apprend à devenir nous même et à construire nos propres limites. Mais la désobéissance en tant qu'acte de prise de place dans le monde est un acte de parole. Henri Laborit affirme que face à un prédateur ou une menace l’animal n’avait que trois possibilités : fuir, faire face ou subir. Cependant les humains imaginent d’autres moyens. Ils ont appris l’art de la parole, de la dissimulation, de la ruse, de l’interprétation, de l'ambiguïté, de la négociation, de la composition.
Ils apprennent aussi symboliquement à recomposer le sens du monde ce qui produit de nouvelles réalités acceptables pour chacun. Ils y parviennent à chaque fois qu’ils maintiennent le dialogue et les qualités d’écoute associées. C’est une urgence de nos sociétés de garder vivant le dialogue quoiqu’il puisse se passer. Désobéir, certes, mais tout en continuant à dialoguer et à chercher du sens commun.
Illustration : Deposit Photos - kamilabay1
Sources :
Falcón y Tella, M. (1997). La désobéissance civile. Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 39, 27-67.
https://doi.org/10.3917/riej.039.0027
Chambat, G. (2022). Apprendre à désobéir: petite histoire de l'école qui résiste. Libertalia.
https://www.decitre.fr/livres/apprendre-a-desobeir-9782377292295.html#ae85
Chassé, É. (2012). Désobéir. Pédagogie collégiale vol. 26, no 1, automne 2012.
https://mobile.eduq.info/xmlui/bitstream/handle/11515/21889/Chasse-26-1-2012.pdf
Abajo-Sanchez, C. Devenir activiste pour le climat: Formation à la désobéissance civile comme processus de socialisation chez des jeunes militants d’Extinction Rebellion à Paris, https://ojs.up.pt/index.php/esc-ciie/article/view/359
EFH Pédagogie expérientielle https://www.efh.fr/ressources/quest-ce-que-la-pedagogie-experientielle/
Muel-Dreyfus, F. (2004). La rééducation de la sociologie sous le régime de Vichy. Actes de la recherche en sciences sociales, 153), 65-77. https://doi.org/10.3917/arss.153.0065
Le mot et le reste. Résistance au gouvernement civil - https://lemotetlereste.com/litteratures/resistanceaugouvernementcivil/
Nouvel Obs. Fichage des éléves le ministère mate les derniers résistants - https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-nos-vies-connectees/20111116.RUE5715/fichage-des-eleves-le-ministere-mate-les-derniers-resistants.html
L’humanologue. Fuir, faire face ou subir - https://lhumanologue.fr/1231/fuite-faire-face-fuir-ou-subir