Avec l’arrivée d’internet, la technologie des réseaux a changé le monde. Certains disaient que les usages n’étaient pas bons, d’autres parlaient d’addictions mais aujourd’hui, le bon terme est celui de mutation. Mutations sociales, psychologiques, économiques, médiatiques, intellectuelles… et bien d’autres encore.
“Nés avec le digital, les 18-25 ans sont plus équipés, plus connectés que les générations précédentes. Ils n'ont pas recours aux mêmes outils pour s'informer que les générations précédentes. Alors que les plus de 35 ans se tournent majoritairement vers la télévision (53%), Internet (23%) et enfin la radio (17%) quand ils veulent se tenir au courant de l'actualité, la tendance est inversée chez les moins de 35 ans. Ces derniers privilégient Internet (66%), via leur smartphone, puis la télévision (26%). Chez les moins de 25 ans, l'usage d'internet pour s'informer est encore plus marqué, atteignant 75% d'entre eux…
Bien que la télévision soit le premier moyen d'information (46% sont d'abord informés par ce moyen), seulement 21% des moins de 25 ans regardent le journal télévisé. D'après le 34e baromètre Kantar Public , les trois quarts des 18-25 ans s'informent d'abord sur Internet, et en particulier sur leurs smartphones, pour suivre l'actualité en temps réel. Ils peuvent accéder à des contenus personnalisés, commenter, évaluer, réagir et partager l'information rapidement et facilement.
Dès lors, les médias transitionnels n'ont plus que le choix d'aller toucher le jeune public là où il se trouve, en lui proposant une offre éditoriale adaptée à ses usages. C'est ce que certains journaux ont compris en proposant du contenu en ligne quotidiennement sur les réseaux sociaux pour toucher les jeunes lecteurs. Par exemple, Le Monde a investi les formats courts sur Snapchat et Instagram. En 2020, le journal a même sauté le pas vers TikTok, en diffusant du contenu au moment du mouvement #BlackLivesMatter. Quant à Libération, sa version numérique, se classant parmi les sites d'information mobiles les plus visités.
Source : Snapchat, TikTok, Twitter, YouTube… Comment les 18-25 ans s'informent-ils?
Le journal du dimanche - novembre 2021 -
https://www.lejdd.fr/Medias/snapchat-tiktok-twitter-youtube-comment-les-18-25-ans-sinforment-ils-4076485
Des biais cognitifs sont aussi apparus comme le fait de penser que les jeunes étaient vulnérables aux fausses nouvelles, mais c’était une projection des anciens sur comment eux auraient réagi sans penser que leurs enfants ne leur ressemblaient pas. Si les générations précédentes étaient affiliées à celles de leurs parents, les nouvelles générations sont disruptives, elles brisent les codes et reconstruisent le monde à leur manière simplement.
“On l’a beaucoup dit et écrit, les digital natives, plongés dans l’univers des réseaux sociaux, sont particulièrement vulnérables aux fake news (infox) et ont tendance à ne s’informer qu’auprès des sources qui confortent leurs opinions. C’est notamment la thèse de l’Américain Eli Pariser, dont le livre Filter Bubble (2012) a rencontré un grand succès.
Mais divers travaux universitaires récents viennent « relativiser, voire invalider ces hypothèses », écrit Julien Boyadjian, chercheur à Sciences Po Lille, dans la revue Réseaux. Il cite en particulier l’étude de Nir Grinberg et de ses collègues, parue dans la revue Science en 2019. D’après cette étude, les plus gros consommateurs de fake news sont les internautes les plus âgés et les plus politisés (et en majorité proches du camp républicain).
Se référant notamment aux travaux de Pierre Bourdieu et de François Dubet, Julien Boyadjian observe que « la “jeunesse” n’est pas une catégorie socialement et culturellement homogène ». Pour y voir plus clair sur le rapport des jeunes à l’information, il a conduit une enquête en présentiel auprès d’étudiants français, les uns dans les filières sélectives, les autres dans des formations comprenant une proportion importante d’étudiants issus de milieux populaires et de classes moyennes.
Une donnée commune aux deux publics est « la chute de la lecture régulière de la presse écrite imprimée, sous toutes ses formes » (y compris la presse gratuite).
Sur les réseaux sociaux, les étudiants issus des milieux populaires manifestent « un faible intérêt accordé à l’actualité politique et internationale ». Autrement dit, « ils se trouvent plus enclins à la non-information qu’à la désinformation ». Ils s’intéressent surtout aux faits divers, aux informations sportives et à « ce qui fait le buzz ». Et ils sont très peu exposés aux fake news.
Les étudiants des filières sélectives (en dehors des filières scientifiques, non étudiées) se répartissent en deux catégories : les « passionnés », politisés, et ceux qui ont surtout un rapport « utilitaire » à l’information. Sur les réseaux sociaux, les « passionnés » multiplient leurs sources d’information. Ce sont aussi « les plus enclins à suivre les médias dont la ligne éditoriale n’est pas en accord avec leur positionnement politique » - sans pour autant les lire beaucoup ni les « partager » avec leurs amis.
Les autres, ceux qui ont un rapport utilitaire à l’information, voient surtout dans les réseaux sociaux un « outil de veille » en lien avec les injonctions scolaires. Et ils partagent beaucoup moins. D’une manière générale, conclut l’auteur, Internet a contribué à « libéraliser le marché des opinions » des étudiants des filières sélectives.”
Source : Désinformation, non-information ou sur-information ? - 2020 -
https://www.cairn.info/revue-reseaux-2020-4.html
Les mutations renforcent les plus forts mais fragilisent les plus faibles. Ainsi, le rapport à soi et à l’autre sont transfigurés et peuvent créer des problèmes psychologiques plus ou moins grands. Le rapport au suicide est un exemple éminemment présent et qui peut servir de modèle pour comprendre ce nouveau monde.
“En France les 15-24 ans passent plus de 30 minutes par jour sur les réseaux sociaux (données de 2018). Cette pratique modifie les modalités de l’accès à l’information mais aussi celles des relations à autrui, et notamment à leurs pairs. Or ces nouveaux modes de socialisation ont aussi « contribué à l’émergence de menaces inédites par leur nature ou leur ampleur pour la santé mentale des jeunes », écrit un collectif de spécialistes des jeunes suicidaires dans la revue L’information psychiatrique.
On constate « la diffusion sur les réseaux d’annonces suicidaires et de gestes auto-agressifs mis en scène dans des iconographies ou vidéos à forte charge émotionnelle ». Et ces contenus peuvent « servir d’hameçons pour les jeunes les plus vulnérables ».
Il y a également des cas de « malveillance plus explicite » pouvant conduire à des « incitations suicidaires par défi ». D’autant que le cyber harcèlement, qui « concernerait 10 à 40 % des adolescents, multiplierait par deux le risque de tentative de suicide ». Cet ensemble de facteurs peut conduire à la constitution de « suicidosmes » dont « peut résulter un phénomène de co-rumination collective et d’identifications réciproques susceptibles de faire le lit de la contagion suicidaire ».
Prendre soin des jeunes suicidaires jusque sur les réseaux sociaux - 20210 -
https://www.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2020-5.html
Il faut positiver car tout n’est pas noir dans ce tableau vivant. Il y a aussi de très belles choses dont l’élan artistique et créatif insufflé par les nouvelles technologies et leurs usages. C’est aussi la surprenante émergence là où ne s’y attendait pas des concepts de l’intelligence collective, de la gouvernance décentralisée, de la gestion de la vie professionnelle par projets qui semblent s’affirmer comme les nouvelles normes de notre monde.
“Internet et les réseaux sociaux transforment les relations que les jeunes entretiennent avec la création culturelle, et ce de manière tout à fait positive. Dans la revue Problèmes d’Amérique latine, l’anthropologue argentin Néstor García Canclini décrypte cette évolution complexe, en prenant appui sur des enquêtes menées depuis 2012 en Espagne et en Amérique latine. Son point d’entrée est la transformation de la vie urbaine, dans un contexte économique qui institutionnalise le travail précaire.
« La créativité développée de manière solitaire s’articule en groupes et réseaux grâce à l’interconnectivité numérique. Les notions d’intimité et de sociabilité se transforment en passant par Facebook et Twitter ».
Néstor García Canclini cite son collègue Francisco Cruces, dont « les observations vont à l’encontre des discours alarmistes qui craignent que la publicité et la consommation puissent soumettre la sphère privée au marché ». Il montre comment les jeunes, armés de leur smartphone et de leur ordinateur, court-circuitent les institutions culturelles héritées du monde ancien pour se faire producteurs autonomes. Ce faisant, ils incarnent les nouveaux « imaginaires urbains », qui « passent désormais par les nœuds communicationnels, les flux, les connexions ».
Ainsi, « les jeunes créateurs produisent de nouvelles tendances culturelles en travaillant par projets, en orientant leurs intérêts à travers la toile et en circulant avec fluidité entre les savoirs formels et informels, les relations on et offline, le travail et la sociabilité festive ». Ces observations rejoignent les conclusions de Rosalin Winocur, auteure d’une étude de terrain intitulée « Robinson Crusoé a désormais un portable » : le téléphone mobile aide à « conjurer les incertitudes de la vie urbaine ».
Néstor García Canclini fait aussi le lien avec l’émergence au Mexique, au Brésil et ailleurs, d’initiatives d’économie solidaire et de mouvements de protestation orchestrés via les réseaux sociaux. Et ce sont les jeunes, estime l’anthropologue, « qui participent de la manière la plus créative à l’expansion des technologies numériques dans quasiment tous les domaines de la création et de la communication culturelle ».
Nés « avec Internet dans leur chambre » (dit un enseignant interrogé), les jeunes d’aujourd’hui sont «cosmopolites, capables de s’adapter à toutes sortes de fonctions, et ils font un usage intensif des réseaux sociaux pour s’informer et coopérer en créant des communautés nationales et internationales interconnectées où ils trouvent du travail et diffusent leurs productions». En même temps, confrontés à la précarité, ils « gèrent leur existence au gré des projets, ce qui rend la notion de carrière complètement obsolète ».
Source : Villes et réseaux : les jeunes changent la donne - 2017 -
https://www.cairn.info/revue-problemes-d-amerique-latine-2017-2.html
Tout est affecté par cette nouvelle normalité, jusqu’aux nouveaux actes d’achats, tant dans la forme que dans les produits. Nouveau monde, nouvelles technologies, nouveaux outils, nouveaux désirs, nouveaux marchés. Adieu, les anciens repères, la jeunesse crée les siens qui semblent fait pour durer.
“Vers une nouvelle manière d’acheter en ligne
Premier constat mis en évidence… : les tendances en matière d’achats sur Internet connaissent des changements importants auprès de la Gen Z. En effet, 13 % des 15-24 ans indiquent effectuer un achat en ligne chaque semaine (contre 23 % l’an passé), soit une perte significative de 10 points.
Cette baisse de fréquence peut s’expliquer par le manque de confiance des jeunes envers les sites e-commerce : près d’un jeune sur deux (46 %) déclare manquer de confiance envers ces sites. Une différence nette par rapport au reste de la population, puisque 61 % de la population totale indique se sentir confiante.
Pour pallier cette méfiance, une nouvelle méthode de consommation émerge peu à peu : l’achat/vente via les réseaux sociaux. 42 % des 15-24 ans affirment déjà avoir eu recours à cette pratique sur les plateformes sociales (contre 31 % pour l’ensemble de la population).
Une relation ambiguë avec les réseaux sociaux
Si les jeunes achètent de plus en plus via les réseaux sociaux, ils restent toutefois plutôt méfiants concernant la protection de leurs données personnelles, et la capacité de ces plateformes à réguler les contenus qui circulent librement.
Ainsi, 54 % des 15-24 ans se montrent sceptiques quant à la protection de leurs données sur les plateformes (-6 points en un an), et plus d’un jeune sur deux indique ne pas avoir confiance en la régulation des contenus sur les réseaux sociaux (51 %), une baisse de 9 points en un an. À noter toutefois que cette tranche d’âge reste plus confiante que le reste de la population au sujet des réseaux sociaux.
A contrario, la Gen Z semble accorder sa confiance aux influenceurs : 70 % des 15-24 ans sont abonnés à des influenceurs, contre seulement 35 % pour l’ensemble de la population.
Une génération attirée par les nouvelles technologies
NFT, cryptomonnaies, metaverse, web3… Autant de nouvelles technologies qui intriguent et fascinent les plus jeunes !
En 2023, 43 % des 15-24 ans se disent prêts à investir et à acheter de la cryptomonnaie (vs 27 % pour l’ensemble des sondés), et à réaliser des paiements en cryptomonnaie (44 % contre 26 %).
Les NFT ont également davantage séduit les plus jeunes, puisqu’ils sont 15 % à en posséder (contre 9 % pour l’ensemble des Français). Même constat du côté du metaverse : 57 % des 15-24 ans indiquent être intéressés et prêts à évoluer dans ce nouveau monde virtuel, contre 35 % pour la population générale.
Au cœur de l’actualité depuis plusieurs semaines maintenant, avec ChatGPT sur le devant de la scène, la confiance dans l’intelligence artificielle est aussi plus élevée chez les jeunes générations : 65 % des moins de 35 ans disent avoir confiance dans la technologie IA, vs 54 % pour l’ensemble des sondés.”
Source : La Gen Z et le numérique en 2023 : achats en ligne, réseaux sociaux, nouvelles technologies… Le blog du modérateur - Février 2023 - https://www.blogdumoderateur.com/generation-z-usages-numeriques-2023/
Le monde évolue à grands pas, mais même si nous ne le sentons pas encore, nous sommes en train d’évoluer plus ou moins vite, plus ou moins facilement. L’essentiel n’est pas de ressembler à ce nouveau monde, l’essentiel est de le comprendre dans toute sa profondeur et de pouvoir créer des ponts entre tous les acteurs, professeurs, gestionnaires de lieux d’éducation et la jeunesse que l’on nous confie.
Il y a eu d'autres ruptures sociales dans l’histoire, comme mai 1968 et finalement, qui s’intéresse encore à ce que les filles ne portent pas de pantalons ? Très peu de gens et encore moins d’établissements d’éducation. Non, nous ne sommes pas arriérés, ni décalés. Nous sommes tous en train de vivre une période particulière de l’histoire avec un pied dans un monde ancien qui va disparaître et un monde nouveau qui est en train de naître. C’est un défi. Surtout restons bienveillants.
Illustration - Pixabay - Geralt
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