“La pierre n'a point d'espoir d'être autre chose que pierre. Mais de collaborer, elle s'assemble et devient temple.”
Antoine de Saint-Exupéry
Faire territoire
J'ai eu l'opportunité d'interviewer Bruno Latour à l'occasion de la 4éme université de l'innovation publique du Centre National de la Fonction Publique Territoriale. Les questions de où et comment habiter sont cruciales. Le "dasein" de Heidegger ou "être-là" est particulièrement important à un moment de l'histoire de notre planète où la biodiversité et le dérèglement climatique deviennent critiques.
À ce propos, comment une région vit ces enjeux?
Les temps longs sont essentiels et il nous faut reconnaître avec humilité que nous ne savons pas aider des populations dont nous ne connaissons ni les modes de vie, ni les centres d'intérêts. Il y a donc un temps d'interconnaissance mutuelle pour que la confiance naisse, cela passe par du temps à vivre ensemble.
Le contexte de la colonisation pèse forcément et augmente probablement la durée de ce temps. Il est possible de faire naître l'intelligence collective; quand la confiance est présente, il est alors tout à fait envisageable de co-construire.
Les questions à se poser
Comment entrer dans un territoire que l’on n’habite pas et parvenir à devenir légitime pour porter ou insuffler un projet collectif?
Pour cela, il s'agit de passer du temps à écouter, soit par le moyen d'itinérance, marcher une semaine à travers la région en équipe projet par exemple avec un âne et se mettre à écouter les populations et partager le soir sur ce qui a été perçu. Ce diagnostic en marchant, lent sans autre objectif que d'écouter et de ressentir est une façon d'entrer dans la réalité des habitants
Mais il y a d'autres façons de faire
- Intervenir sous un "format résidence", pour travailler sur un problème concret il s'agit de vivre avec les porteurs d'une situation problème, de ressentir ce qu'ils vivent et d'utiliser des pratiques de design frugal pour apporter un début de solution très rapide.
- Utiliser les "pratiques narratives" inventées avec les aborigènes australiens pour les aider à construire de nouveaux récits et "décoloniser les esprits". La parole peut être libératrice des habitants peuvent être invités à écrire produire des récits qui disent leurs fiertés, leurs actions à succès leurs territoires de relation aux autres. Une dimension poétique restitue à la personne son histoire, celle-ci peut en retour écouter des récits qui sont ses ressources pour l'action.
- Poser une caméra sur une place, dans un quartier, un village, laisser la curiosité agir. Que fait cette caméra ici sans vidéaste? Les jeunes, les habitants viennent voir de quoi il retourne. Leur proposer de filmer un début d'histoire de ce qu'ils ont envie de dire, apporter quelques éléments techniques pour qu'ils s'autonomisent en tant que réalisateurs, improviser une séance de cinéma dans un lieu proche, sentir l'intérêt des gens du quartier et ouvrir le dialogue sur ce que l'on a à raconter. Faire grandir l'envie de devenir auteur de l'histoire.
- Soutenir une envie/un besoin de commun, four/four solaire, chauffage ou jardin partagé en faire un projet d'interpellation de nos besoins d'apprendre. Il s'agit bien ici de soutenir l'envie des habitants et non pas de désirer à leur place.
- Ouvrir un tiers lieu, un espace qui mélange des fonctions de restaurations, d'accueil des idées et des projets, un espace ou jouer à des jeux coopératifs, où inventer des défis. Un lieu symbolique où se retrouver et où les idées puissent être soutenues et aidées.
- Créer une dynamique de "défis" portés par la population, les autorités traditionnelles, et former des facilitateurs, des acteurs engagés pour qu'ils apprennent à coaliser les énergies collectives. Lancer un appel à défi et créer un événement pour accélérer la réalisation de ses défis.
- Repérer les leaders des savoirs traditionnels, les aider à exprimer leurs talents, leur adjoindre un chercheur qui observe ce qui leur permet de réussir, leur offrir la possibilité de faire grandir leur talent, les aider à dire aux autres intéressés comment s'y prendre, documenter leurs savoirs faire.
- S'inspirer des démarches du type Maisons Familiales et Rurales (familles d'agriculteurs qui ont auto-organisé en France des écoles pour éviter que leurs jeunes quittent les campagnes). L'école est dirigée et soutenue par les familles, des règles de vie sont inculquées, des voyages sont organisés, des exploitations écoles sont soutenues.
- S'inspirer des démarches de réseau d'échange réciproque des savoirs : chacun sait quelque chose (cuisiner, réparer, faire du vélo, faire de la poésie, maîtriser l'informatique etc.) et peut l'apprendre à un autre dans un système de don - contre-don. Un réseau rend de la dignité à tous les savoirs.
Les anthropologues et ethnologues ont apporté une réponse en intégrant longuement le territoire et en se laissant souvent transformer par lui. Les acteurs du développement semblent ne pas pouvoir consacrer ce temps long aux initiatives et aux projets. Une entrée par les savoirs est-elle dans ce contexte envisageable ?
Une entrée par les savoirs est envisageable mais en s'appuyant sur toutes les formes de savoirs et pas seulement les "savoirs savants" habituellement mis en avant. Il y a une part d'imaginaire et de vision à ensemencer, dire et faire ressentir qu'il est possible de rêver de reprendre le fil de son histoire, d'habiter à sa façon et de chercher à exceller dans ce qui est déjà là. Il y a probablement à mieux comprendre les croyances, les envies d'identifier ce qui fait savoir pour chacun et qui lui est utile pour vivre
Comment sortir de la hiérarchisation des savoirs
Les savoirs endogènes semblent un point de départ à creuser, car l'idée qui préside pour moi en pédagogie c'est de partir des apprenants et de les aider à progresser sur leurs propres besoins à partir de là où ils en sont et non à partir des solutions que j'imagine bonnes pour eux.
Le prix Nobel d'économie Amartya Sen indique qu'il est important de ne pas simplement donner des ressources pour agir mais de transformer ces ressources en capacité d'action effective. Amartya parle de capabilités. Les savoirs à identifier en priorité me semblent être les savoir apprendre, transmettre, soutenir, entraîner. Sont-ils présents chez des artisans, les femmes, les leaders associatifs? Les autorités traditionnelles? Associer les éducateurs, les maîtres, ceux qui disposent de savoirs traditionnels me semble important
Comment redonner de la valeur aux savoirs endogènes et à leurs détenteurs sur les territoires?
Valoriser les savoirs passe par des moments de reconnaissance; il y a probablement à inventer des rituels, des confréries, des associations, documenter ces savoirs sur des sites internets (opportunité de former des habitants à l'informatique sur un objet concret), produire des reportages, des films, des enregistrements audios pour exprimer de la fierté.
Parfois nous avons besoin de figures de référence pour se projeter. L'Unesco a aussi travaillé à reconnaître des maîtres artisans dans le monde au Japon, en France et dans une variété de pays, il y a probablement lieu de s'inspirer de cela.
Des savoirs brassés et partagés mis au service de quels projets territoriaux
Progressivement la multiplicité des idées indiquées dans mes réponses constitue un humus favorable à l'envie d'apprendre et surtout montre des liens entre apprendre, innover et entreprendre. Cela prend du temps que de construire des rapports aux savoirs porteurs d'avenir.
Construire un territoire apprenant en pratique
- Entrer dans le coeur des habitants, prendre contact, ressentir, respirer tranquillement l'ambiance, écouter, questionner, sentir et peut être comprendre, partir des récits aider ces récits à s'exprimer, identifier des pistes.
- Identifier quelques initiatives porteuses, démultiplier des essais-réussites, même des petites réussites (je préfère cela aux essais erreurs), comprendre par petites touches ce qui fonctionne pour créer du commun, un réseau d'acteurs motivés.
- Quand suffisamment d'alliés sont identifiés, après une série d'ateliers et de retraites proposer un "appel à défis", . demander aux porteurs de projets, d'idées, d'envies de se lancer et accompagner ces défis méthodologiquement pour qu'ils avancent. Il peut s'agir de défis de politiques publiques à l'échelle d'une rue, d'un jardin, d'un métier. À ce stade ne pas se mettre trop de pression sur la réussite ou non du défi, il importe surtout de donner envie de travailler ensemble, de commencer à raconter une histoire, et "d'apprendre à apprendre ensemble".
- Organiser des temps réflexifs pour voir comment le territoire a réagi et opérer des boucles réflexives pour améliorer le dispositif d'intervention et augmenter au passage la formation des acteurs accompagnant les défis. Continuer à relever des défis, s'appuyer sur les moyens culturels pour faire vibrer les cœurs.
- Continuer à enrichir le terreau des acteurs en associant de nouveaux acteurs pour atteindre un effet levier, associer des chercheurs pour montrer l'enjeu en train d'être atteint (effet Hawthorn ), communiquer tout au long du processus.
- À un moment, soutenir la création par les habitants eux-mêmes d'un espace, salle ou centre de formation, antenne d'une association ou d'une université (selon les besoins locaux), pour abriter symboliquement la démarche, identifier le modèle économique de cet espace.
Sources
Geoffroy, F. (2019). Existe-t-il un effet Hawthorne ?. Annales des Mines - Gérer et comprendre, 135, 42-52.
https://doi.org/10.3917/geco1.135.0042
RERS https://www.rers-asso.org/qu-est-ce-que-les-rers.htm
ANMFR (Association Nationale des Maisons Familiales Rurales) - Fédération des Organisations Non-Gouvernementales du Sénégal www.fongs.sn/spip.php?rubrique58
Cristol. D (2019) La pédagogie des défis territoriaux - le design appliqué aux politiques publiques : retours d'expérience et perspectives pour demain. Assises du Design - Le design appliqué aux politiques publiques, Oct 2019, Paris, France. ⟨hal-02290122⟩ https://hal.science/hal-02290122#:~:text=C%27est%20une%20démarche%20expérimentale%20visant%20la%20facilitation%20du,peut%20pas%20changer%20à%20lui%20seul%20les%20pratiques.
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Savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel - patrimoine immatériel - Secteur de la culture - UNESCO
https://ich.unesco.org/fr/artisanat-traditionnel-00057
L'université européenne de l’innovation publique territoriale 2019
https://universiteinnovationpublique.wordpress.com/2019/07/17/revoir-les-differentes-conferences/
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