L’écriture fait partie intégrante de notre monde. Elle est un des fondements de l’éducation mais aussi d’internet dans sa première version. Avant d’arriver jusqu’à nous, elle a existé depuis de très nombreuses années. Elle s’est créée, recréée selon les diverses civilisations pour arriver jusqu’à nous comme l’un des plus grands phénomènes de complexité conçu par l’humanité.
Quelle est l’histoire de l’écriture ?
“Les origines de l'écriture apparaissent au début de la phase de poterie du Néolithique, lorsque des jetons d'argile sont utilisés pour enregistrer des quantités spécifiques de bétail ou de marchandises. Les jetons sont ensuite progressivement remplacés par des tablettes plates, sur lesquelles les signes sont enregistrés avec un stylet. L'écriture réelle est enregistrée pour la première fois à Uruk, à la fin du IVe millénaire avant notre ère, et peu après dans diverses parties du Proche-Orient.
Le poème mésopotamien “Enmerkar et le seigneur d'Aratta” raconte d'ailleurs la première histoire connue de l'invention de l'écriture.
Les historiens font une distinction entre la préhistoire et l'histoire de l'écriture primitive mais sont en désaccord sur le moment où la préhistoire devient histoire et quand la protoécriture devient une vraie “écriture” car cette définition est largement subjective. L'écriture, dans ses termes les plus généraux, est une méthode d'enregistrement d'informations et est composée de graphèmes, qui peuvent, à leur tour, être composés de glyphes.
L'émergence de l'écriture dans un domaine donné est généralement suivie de plusieurs siècles d'inscriptions fragmentaires. Les historiens marquent l'historicité d'une culture par la présence de textes cohérents dans le ou les systèmes d'écriture de la dite culture.
L'invention de l'écriture n'est pas un événement ponctuel mais un processus graduel initié par l'apparition de symboles, peut-être d'abord à des fins culturelles”.
L’écriture a émergé de besoins collectifs successifs, simultanés ou non, aux quatre coins du globe. Elle fait partie de ces mystères issus des flux collectifs cognitifs et est une étape fondamentale dans la structuration des hommes et des civilisations. C’est à chaque fois l’apparition de ce que l’on appelle aujourd’hui une nouvelle technologie qui, pour exister, va reformater les hommes en reformatant leurs environnements et leur pensée. C’est aussi la formalisation physique de la pensée, de l’invisible qui devient visible aux yeux de tous.
Du corps au support
«Qu’a apporté cette nouvelle technologie ? Nous savons depuis les travaux de l’anthropologue Jack Goody, en particulier, ce qu’est la raison graphique. Ce qu‘a, entre autres, apporté l’accès à cette nouvelle technologie intellectuelle qu’est l’écriture, c’est la réflexion sur l’information et son organisation : l’écriture assure le passage du domaine auditif au domaine visuel, elle propose un support de manifestation spatial et non temporel, ce qui rend possible d’examiner autrement, de manipuler, de réordonner, de rectifier des phrases et même des mots isolés : c’est ce qu’on appelle la possibilité de décontextualisation : le savoir écrit est plus abstrait que le savoir oral, dans la mesure où il vit hors de tout contexte.
De fait, l’écriture amène, entre autres, une spatialisation du langage et lui confère une dimension atemporelle, ce qui permet de soumettre un discours, une phrase, une chronologie, une liste à une manipulation plus importante et plus dégagée du contexte originel.
Elle ne permet pas seulement à ceux qui savent écrire de reclasser l’information et de légitimer les reformulations aux yeux de ceux qui savent lire. Elle transforme aussi les représentations du monde (les processus cognitifs) des illettrés.
Si l’invention de l’écriture (la scripturisation) est le premier événement d’importance dans l’histoire des sciences du langage, c’est parce qu’elle se caractérise par trois processus essentiels :
la décontextualisation : car l’écriture fixe le langage et donc objective l’altérité : le langage devient un objet et donc - une tradition linguistique peut naître ;
la formalisation : elle rend les connaissances explicites et invariables ;
l’externalisation : elle permet de constituer des outils linguistiques externes à l’individu.
L’écriture est donc externe à l’individu. C’est le choix d’un mode d’expression extériorisé.
Restons dans les récits d’invention. En Afrique de l’Ouest, de nombreuses écritures indigènes ont été inventées. Là, comme ailleurs dans le monde, de nombreux phénomènes culturels et naturels, non expliqués ou explicables logiquement, sont attribués à une intervention divine ou surnaturelle. De nombreuses religions et écritures sont dites « révélées ». Il existe un discours construit autour de ces phénomènes, le plus souvent sous la forme d’un rêve. C’est le cas du système que nous avons retenu : l’invention de l’écriture par le roi Njoya.
Il est généralement admis que c’est au double contact des missionnaires allemands et des Peuls islamisés que le roi Njoya fut amené à inventer un système d’écriture et à rédiger trois livres dans ce système à partir de 1897. Les avantages lui parurent tels qu’il ressentit la nécessité de créer une écriture, mais une écriture enracinée dans la logique symbolique ancestrale bamum, donc inscrite dans le devenir historique de son peuple, puis des signes résultant d’une analyse phonologique de la langue moum.
Mais pour servir l’idéologie royale, pour conférer un pouvoir à un individu, il fallait que cette écriture lui soit intérieure, puis extérieure. Le rêve, c’est l’opérateur. Il y a une dramaturgie, sous la forme d’un rêve, liée à la création de signes graphiques :
Autrefois les Bamum ne savaient pas écrire. L’écriture dont ils se servent maintenant a été imaginée par le roi Njoya. Une nuit, il eut un songe ; un homme se présenta à lui et lui dit : « Roi, prends une planchette et dessine une main d’homme, lave ce que tu auras dessiné et bois ». Le roi prit la planchette, dessina une main d’homme comme cela lui avait été indiqué. Ensuite il passa la planchette à cet homme qui écrivit et la rendit au roi. Il y avait là assis beaucoup de gens ; c’était tous les élèves ayant en main des planchettes sur lesquelles ils écrivaient et qu’ils donnaient ensuite à leurs frères.
Le lendemain, le roi prit une planchette et dessina une main d’homme, il lava la planchette et but l’eau qui avait servi à ce lavage, comme cela lui avait été indiqué dans le songe. Le roi appela beaucoup de gens et leur dit : « Si vous dessinez beaucoup de choses différentes et que vous les nommiez, je ferai un livre qui parlera sans qu’on l’entende. - À quoi bon, dirent les gens, quoi qu’on fasse, on ne réussira pas. - Si vous réfléchissez bien, cela réussira, reprit le roi. - Non, cela ne peut réussir. - Allez et réfléchissez bien ».
Quelque temps après, le roi appela ses gens. « Eh bien, leur dit-il, qu’avez-vous pensé au sujet de ce livre ? - Quoi qu’on fasse, on ne réussira pas.
– Bien, j’accepte ce que vous dites ; je veux pourtant essayer moi-même et si je n’arrive pas, je laisserai. Allez dessiner des choses différentes et vous m’apporterez ce que vous aurez fait ».
Ils allèrent et firent ce qui leur était commandé, puis vinrent présenter leur travail au roi. Le roi lui-même avait fait des essais de son côté. Il appela Mama et Adjia pour qu’ils vinssent l’aider à comparer le travail qui avait été fait de part et d’autre. Par cinq fois le roi essaya, mais en vain, d’obtenir un résultat ; ce fut la sixième tentative qui réussit. L’écriture était trouvée. Le roi appela beaucoup de gens et leur apprit les nouveaux caractères. Les gens apprirent bien, pour la plus grande satisfaction du roi Njoya.
Le rôle du rêve est de narrativiser, dramatiser ce processus : à la fois de faire que l’écriture soit quelque chose d’interne à l’homme et de l’externaliser. Voici ce que dit celui qu’on pourrait appeler le destinateur à Njoya : « lave ce que tu auras dessiné et bois » ; c’est là le processus d’ « internalisation » : transfert de compétences et légitimation du démiurge. Puis a lieu le retour dans la vie réelle : mais Njoya n’est plus le même qu’avant, et le monde qui a désormais accès à l’écriture n’est plus non plus le même (cf. la raison graphique).
Le rêve est ici un opérateur de transformation de statut. Le rêve, c’est le relais ultime de la métamorphose de l’image en écriture. « Si vous dessinez beaucoup de choses différentes et que vous les nommiez, je ferai un livre qui parlera sans qu’on l’entende », dit Njoya. L’image est la réalisation matérielle d’un rêve de communication transgressive, de la volonté des hommes d’atteindre et de posséder l’invisible par le visible, d’établir un lien physique permanent entre leur société et celle des dieux, qui ne se manifestent jamais à eux que par des révélations ponctuelles ambiguës – des « signes » – ou par le biais de réseaux abstraits plus ou moins déchiffrables (ciel étoilé, divination, rêve, etc.).
Donc, le rêve, c’est le retour à l’image, à la figuration scénique, le retour à l’origine, mais c’est aussi le lieu, l’opérateur de changement de statut :
de l’invisible, on passe au visible ;
des dieux, on passe aux hommes ;
de l’intérieur, on passe à l’extérieur (l’écriture) ;
d’une « pensée de l’écran » , on passe à un « support physique » (la planchette dans le rêve de Njoya).
Ces exemples mettent en évidence que le support est l’opérateur de conversion de la langue parlée à la langue visuelle : il y a une intériorité et l’écriture, c’est le choix d’un mode d’expression extérieur/extériorisé. Cependant, les choses présentées ainsi pourraient laisser croire à une nouvelle version de la vision représentative de l’écriture. L’écriture et son support ne feraient-ils que calquer la langue parlée et son support physique (le corps) ?
Qu’est-ce qui rend l’écriture efficace ?
Ce qui fait sens, c’est que ce choix d’expression extériorisé est contraint par des règles pratiques (et non linguistiques). Car la caractéristique essentielle du support, c’est sa structure d’interface : le support a deux faces – c’est ce qui en fait une « interface » – : « (i) une face « textuelle », en ce sens qu’il est un dispositif syntagmatique pour l’organisation des figures qui composent le texte (c’est ce qu’on peut appeler le « support formel », à savoir la nature de « dimension d’inscription », la sélection des limites et des règles d’inscriptions – la syntaxe –), et (ii) une face « praxique », en ce sens qu’il est un dispositif matériel sensible pouvant être manipulé au cours d’une pratique (c’est ce qu’on peut appeler le « support matériel »).
C’est cette structure d’interface qui va permettre l’intégration dans le niveau de la pratique. Il s’agit alors pour nous de décrire l’articulation entre le « support formel » (tourné vers le niveau inférieur, celui du texte-énoncé) et le « support matériel » (tourné vers le niveau supérieur). En somme, explique Jacques Fontanille, « les transitions par interface, entre les plans d’immanence, peuvent être décrites globalement comme l’articulation entre la “face formelle” et la “face substantielle-matérielle” ».
Source : Penser l’écriture : corps, supports et pratiques - Isabelle Klock-Fontanille -
Dans Communication & langages 2014/4 (N° 182), pages 29 à 43 -
https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2014-4-page-29.htm
Mais est-ce que l’écriture peut exister réellement si elle est vidée de son sens ?
L’exemple des hiéroglyphe est intéressant à étudier. Après avoir perdu leurs sens, il n’y a pas eu de recherche en profondeur, leur design leur donnait une existence propre et sacrée (horreur et fascination). C’était aussi un langage des dieux. Peut-être aussi, sous jacente, la peur de réveiller ces mêmes dieux en perçant les mystères de leurs écrits : une civilisation disparue remplacée par de nouvelles civilisations. Il fallait en quelque sorte la laisser dormir.
“Née sur les bords du Nil à la fin du IVe millénaire avant notre ère, l’écriture hiéroglyphique servit à noter toutes sortes de textes rédigés dans la langue des Égyptiens. À la fin de l’Antiquité, cette écriture fut confinée dans les bibliothèques des temples, où elle devint l’instrument d’une théologie raffinée.
L’Antiquité classique entretenait avec l’Égypte une relation ambiguë faite à la fois de répulsion et de fascination. C’est dans ce contexte que des historiens, des géographes, mais surtout des philosophes, appartenant le plus souvent à l’école platonicienne, s’intéressèrent aux écritures de l’Égypte ancienne. On leur doit les termes que nous utilisons encore aujourd’hui pour qualifier les différents états de cette écriture : hiéroglyphique, hiératique, démotique.
Un système général d’interprétation du monde
L’Antiquité classique ne chercha jamais à comprendre le fonctionnement du système hiéroglyphique. Les philosophes préférèrent intégrer dans un système général d’interprétation du monde une certaine image de l’écriture hiéroglyphique. Celle-ci fut comprise comme un système réservé aux hiérogrammates des temples, utilisée pour consigner les secrets les plus élevés de la religion et de la philosophie auxquels le public profane ne devait pas avoir accès. Les philosophes néo-platoniciens y virent aussi une écriture fonctionnant sur un mode symbolique, déconnectée de toute réalisation linguistique. Du reste, on ne faisait alors guère de différence entre des signes d’écriture, au sens restreint, et des compositions iconographiques monumentales, lesquelles étaient susceptibles d’une lecture symbolique.
Cette focalisation exclusive sur un aspect du fonctionnement des hiéroglyphes atteignit un point d’orgue dans les Hieroglyphica d’Horapollon, un traité d’interprétation symbolique de quelques signes hiéroglyphiques datant au plus tôt du Ve siècle de notre ère. Redécouvert au début du XVe siècle, ce texte conditionna la perception des humanistes de la Renaissance et bloqua toute tentative sérieuse de déchiffrement pendant plusieurs siècles.”
L’exemple des hiéroglyphes montre que l’on peut côtoyer l’écriture sans vouloir ou savoir en percer le sens. L’écriture devient alors un ensemble de symboles décoratifs mystérieux nourrissant leurs propres légendes et créant ses propres barrières de protection. Si l’on regarde notre époque et notre système globalisé d’écritures, la question peut se poser du pourquoi de ce phénomène en allant explorer le fonctionnement du cerveau.
L’écriture peut-elle être dissociée de la lecture ?
“Le cerveau humain n’est pas fait pour l’écriture ! Cela fait 2 millions d’années que les humains parlent, et durant tout ce temps, leur cerveau s’est modifié en s’adaptant au mieux pour prendre en charge le langage oral.
Par contre, pour ce qui concerne le langage écrit, il est apparu il y a à peine 4 000 ans. Un laps de temps beaucoup très court à l’échelle de l’évolution. Aujourd’hui encore, nous venons au monde avec le même cerveau que nos ancêtres Homo Sapiens d’il y a 50 000 ans.
Autrement dit, un cerveau biologiquement conçu pour parler, mais pas pour lire et écrire. C’est pourquoi, contrairement à l’oral, l’écrit, invention récente de l’humanité, ne vient pas naturellement et résulte d’un long apprentissage.
Un cerveau deux hémisphères
Il est intéressant de savoir que notre cerveau fonctionne avec deux systèmes de pensée tout à fait distincts. L’un réside dans l’hémisphère droit de notre cerveau et l’autre en dans l’hémisphère gauche.
L’hémisphère droit de notre cerveau est le siège de l’émotion, de la créativité et de l’imagination, il traite les informations de façon instinctive et globale. Il considère toujours les choses d’un point de vue général, sans souci du détail.
Très intuitif, il est capable de procéder par approximation. Par exemple, avec le cerveau droit, nous pouvons reconnaître quelqu’un à partir du détail d’une photo, des quelques traits d’une caricature. C’est aussi notre cerveau droit qui nous permet de fredonner un air dès qu’on entend les premières notes d’une musique.
C’est le spécialiste de la communication non verbale. Il peut très vite traduire le langage corporel et émotionnel d’un interlocuteur, à partir du mouvement des yeux, de la posture générale du corps, des gestes des mains, des pieds, des changements de la couleur de la peau, mais aussi des intonations, des inflexions de la voix ou encore des odeurs aussi fines soient-elles. Schématiquement : nous écrivons avec notre cerveau gauche mais nous lisons, d’abord avec le cerveau droit puis avec le gauche.
À l’inverse, ou plutôt en symétrie, l’hémisphère gauche est le siège du raisonnement, il traite les informations de façon analytique, avec une logique mathématique. C’est-à-dire qu’il est logique et séquentiel : il pense les choses les unes après les autres en commençant par la première, puis en suivant par la seconde et ainsi de suite. La grande spécificité fonctionnelle de l’hémisphère gauche humain, c’est la parole.
Mais il est aussi compétent dans les domaines de la pensée, de la lecture, de l’écriture, de l’arithmétique, du calcul. Seulement, ces compétences ne sont pas innées mais acquises.
Si ce cerveau sait lire, écrire et compter, c’est parce qu’il l’a appris et enregistré pendant des années, au fil des programmes scolaires de l’école primaire et du collège.
Rôle du cerveau dans l’écriture
De façon très schématique (car le fonctionnement du cerveau est évidemment beaucoup plus complexe), le cerveau droit perçoit des choses, des formes. Le cerveau gauche les traduit en concepts ou en langage.
En des termes plus illustrés :
le cerveau gauche est dans le détail quand le cerveau droit reste global.
le cerveau gauche inspecte le terrain quand le cerveau droit sent l’ambiance…
Pour écrire, on fait tous appelle l’hémisphère gauche de notre cerveau.
Pour lire, on utilise d’abord le cerveau droit puis le cerveau gauche. Nous verrons que ce fonctionnement différencié est une clé pour comprendre toute la valeur de l’expression que vous avez certainement déjà entendu : « se mettre à la place de son lecteur ».”
La lecture est interreliée à l’écriture. Si l’écriture peut survivre seule au-delà des époques, ce n’est pas le cas de la lecture qui elle va disparaître dans les méandres de l’histoire si elle n’est plus pratiquée. Elle peut alors mourir ou s’étioler jusqu’à extinction comme ce qui est en train d’arriver au latin. Il y a le décodage qui est la dernière étape de survie comme justement avec ce même latin. Mais une langue décodée de son sens n’en fait pas une langue vivante pour autant. Une langue vivante est une langue qui va faire un tout avec l’individu qui en a l’usage.
Comment votre cerveau lit un texte.
“Quand votre œil découvre un texte, il ne lit absolument rien du tout. Il ne fait que parcourir le texte un peu comme un scanner, pour trouver des formes, des indices qui vont permettre au cerveau droit, celui qui intuitif, global, créatif, de collecter suffisamment d’informations qu’il va envoyer au cerveau gauche, celui qui est logique et séquentiel, pour que ce dernier les analyse et enfin les lise.
Comme déjà évoqué dans « Comment lit notre cerveau ? », le cerveau droit est très intuitif. Il procède par ressemblance et par comparaison avec des objets similaires qu’il a déjà vus dans le passé.
Voici un exemple de ce dont il est capable. La lecture : une affaire d’anticipation
Regardez cette phrase extraite d’un courrier reçu après un achat en ligne : il manque un mot.
- Attention. Le retrait en magasin doit être effectué par le titulaire de la … bancaire ayant servi au paiement.-
Notre cerveau est capable de lire un mot qui n’est pas écrit ! À la place des petits points, vous avez sans doute déjà « vu » le mot manquant : « carte ». Comment, le cerveau peut-il lire un mot qui n’existe pas ? En fait, inconsciemment, vous et surtout votre cerveau droit avez repéré des indices de sens, donné par le contexte.
Le contexte, c’est ce qui permet au cerveau de situer le plus précisément possible le texte dans l’univers des écrits : un article de journal ? un courrier publicitaire ? une lettre de relance ? une recette de cuisine ?
On est ici dans le contexte d’une transaction commerciale, ce que vous avez compris sans même savoir que ce texte est un extrait d’un courrier suivant un achat. Merci cerveau droit !
Cela vous a incité à choisir le mot le plus probable, à savoir le mot « carte » en excluant du même coup beaucoup d’autres mots comme raquette, sacoche, assiette… Et même des mots utilisant presque les mêmes signes, les mêmes lettres comme carpe ou cape.
Ensuite, il y a eu un indice syntaxique. Cet indice syntaxique a été donné avec l’utilisation de « la » . « La » est un article qui appelle nécessairement un mot féminin. Du coup, vous avez exclu le mot chèque, qui était un autre moyen de paiement tout a fait plausible dans le contexte …. Mais « chèque » étant du genre masculin, c’est une option que n’a pas retenu votre cerveau !
Ici, c’est votre cerveau gauche qui a le plus travaillé, puisque c’est lui qui est dépositaire de toute la banque de données de mots et d’expressions que vous connaissez.
Vous avez aussi été aidé par la structure de la phrase. « bancaire » étant un adjectif, votre cerveau a, toujours inconsciemment, recherché un nom et non un verbe ou un adverbe ou un prénom, etc.
Le cerveau recherche toujours les indices prédictifs qui vont lui permettre de faire des hypothèses sur ce qui va être lu, à partir de ce qui déjà lu (ou vu). Et voila comment votre cerveau a été capable de lire un mot qui n’est pas écrit.
Évidemment, cet exemple peut paraître relativement simpliste. Cependant, quel que soit le texte à lire, c’est toujours comme ça que fonctionne le cerveau d’un lecteur expérimenté (et en matière d’écrits professionnels, on peut supposer que le lecteur de vos écrits de travail est effectivement un professionnel expérimenté)”.
Si la lecture est une affaire d’anticipation, l'écriture est surtout un réservoir de mémoire qui va augmenter la mémoire orale. C’est une évolution majeure de l’humanité dans son ensemble. On passe d’une oralité d’individus à individus à une transmission des savoirs à travers le groupe à égale information et à travers le temps. La notion d’espace viendra plus tard avec l'émergence du livre qui va permettre de transporter les savoirs avec soi.
L’écriture ne se limitait pas à la transcription de la parole
“C’était un outil intellectuel qui permettait d’augmenter la mémoire, de favoriser l’élaboration d’une réflexion abstraite et complexe, de restructurer la pensée. De Boeck soutient que l’écriture a permis à l’esprit humain de franchir une nouvelle étape dans son évolution.
L’écriture serait l’équivalent d’une mémoire externe, collective, dont les capacités d’écriture elles-mêmes permettent une reformulation des idées et un perfectionnement continu. C’est au XVIème siècle en occident, avec l’invention de l’imprimerie et la laïcisation du savoir, la démocratisation de l’écriture, pour que s’impose vraiment une civilisation de l’écrit.
À quoi ça sert d’écrire ?
Écrire est un moyen à votre disposition pour discipliner votre pensée, la clarifier, l’ordonner et l’approfondir.
Coucher des lettres sur le papier pour qu’elles se transforment en mots, en phrases, en paragraphes… Le tout formant l’œuvre de votre cheminement, du parcours de votre pensée, de ce que vous voulez transmettre. La magie opère en vous. Vous écrivez sans vous en rendre compte. Tout s’ordonne méthodiquement, sans que vous ayez d’effort à produire.
Vous avez appris un langage qui vous permet de coucher sur le papier vos mille et une pensées. Votre cerveau a le pouvoir de vous transmettre toutes les informations que vous avez emmagasinées durant vos expériences de vie. L’écriture est un outil puissant dans votre vie de tous les jours.”
L’écriture tient du merveilleux car elle transforme notre vision du monde chaotique à travers un outil de structuration mentale qui a fait évoluer l’humanité. Mais peut-on réellement parler de l’écriture ou doit-on parler des écritures et de leurs évolutions comme l’arrivée de l’alphabet ?
Puissance de l’arrivée de l’alphabet dans les processus
“L’écriture est considérée à tort comme un phénomène homogène qui divise l’histoire de l’humanité en « avant » et « après ». Or des divisions profondes la traversent. Havelock propose une classification des systèmes d’écriture en deux grandes catégories.
"Les systèmes qui tentent de noter des représentations mentales et ceux qui tentent de noter des mots ou des expressions. Ce sont les idéogrammes et les logogrammes. Ces systèmes (très ambitieux puisqu’ils tentent d’aller directement aux processus psychiques) sont très anciens (5 000 à 4 000 ans av J.-C.). Leur difficulté est qu’ils demandent un nombre considérable de signes et qu’il faut associer chaque signe à une idée et/ou à un mot : la mémoire humaine est incapable d’aller au-delà de quelques milliers (de l’ordre de 10 000) d’enregistrements de cette nature. On voit alors ce que veut dire « lettré » dans un tel système : c’est une profession qui demande qu’on y consacre sa vie, la lecture ne peut pas être un acte populaire, c’est un acte hautement spécialisé et valorisé.
Un très grand pas est franchi dans l’économie des signes et la facilité de manipulation quand, renonçant à noter les idées et les mots, on tente simplement de noter les sons émis par la parole. Ce sont les phonogrammes : captage de la chaîne sonore par des signes visuels.
Les phonogrammes se caractérisent par leur modestie : au lieu de vouloir représenter la pensée, on s’efforce de représenter des phénomènes matériels (les sons d’une langue) par d’autres phénomènes matériels (les signes visuels tracés). L’acte de lecture consiste alors à restituer des sons lorsqu’on voit les signes, il devient mécanique : la pensée n’est plus accaparée par l’interprétation des signes et accède plus directement à l’énoncé lui-même…
…Dès le moment où un enfant a compris le principe de l’articulation des sons alphabétiques, et compris que cette articulation note des chaînes sonores intelligibles, il peut entrer dans l’univers infini de la lecture, délivré de tout tuteur. L’alphabet est probablement la découverte la plus puissante jamais inventée pour libérer les esprits. Or c’est parce qu’il abandonne l’ambition de représenter les pensées, et parce que, à la différence de tout autre système d’écriture, il rend l’acte de lecture totalement mécanique que l’alphabet déploie cette puissance.
Conséquence de la démocratisation de la lecture par l’alphabet ?
“La démocratisation de la lecture devient possible. On n’a plus besoin du scribe qui sait tout, ni de l’interprète qui dit comment il faut prononcer un signe écrit. Cet effet ne prendra sa pleine dimension qu’avec l’imprimerie, mais il serait impossible sans l’alphabet. Le lecteur peut devenir totalement autonome si un système d’éducation prend les choses en main au bon moment.
Une autre conséquence est la désacralisation de l’écriture. L’alphabet est totalement mécanique, on n’y pense pas. L’écriture n’est plus un écran et elle n’a plus de valeur en soi, elle ne fait que renvoyer à la langue parlée et est indifférente à la langue notée : n’importe quelle langue peut être notée dans un système alphabétique.
Le système alphabétique ne privilégie pas les formes « déjà connues », la littérature traditionnelle avec ses formules répétitives. On a donc la possibilité d’un développement sans précédent de la prose courante, ce qui suppose bien sûr aussi qu’on va pouvoir écrire des choses sans grande valeur : les conditions de l’innovation sont aussi celles d’une production médiocre en plus grande quantité.
Nous vivons une époque formidable. Nous avons l’écriture, la lecture et l’alphabet qui à eux trois nous permettent de faire des voyages extraordinaires sous de multiples dimensions. Les trois forment un outil, une porte d’entrée vers d’autres mondes, d’autres pensées, d’autres technologies, d’autres territoires… Mais ce n'est pas une fin en soi. Ils sont le début d’un processus d’éveil auquel devraient accéder tous les humains.
Image - Pixabay - KathleenPirroArts
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