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Publié le 12 février 2024 Mis à jour le 18 février 2024

Actions pour stimuler la presse jeunesse en Afrique

Le potentiel de centaines de millions d'enfants...

MinYZ @

L'Afrique abrite une jeunesse avide de contenu stimulant et éducatif. Malgré des progrès notables, la presse jeunesse en Afrique reste sous-représentée, avec un accès inégal aux ressources et des défis financiers.

Toutefois, des initiatives émergent, propulsant des magazines et des publications numériques dédiés aux jeunes vers le devant de la scène. Avec une population jeune en croissance constante, le marché de la presse écrite pour enfants offre un potentiel inexploité. Les éditeurs et autres entrepreneurs culturels peuvent capitaliser sur cette opportunité pour proposer des contenus attrayants et éducatifs.

Des statistiques pour comprendre l’état des lieux

  • Selon l'UNESCO, la majorité des 440 millions d'enfants africains ne bénéficient pas d'une éducation de qualité. L'Afrique subsaharienne (ASS) affiche les taux d'exclusion de l'éducation les plus élevés au monde.

    Bien qu'il s'agisse de la région où la population en âge d'être scolarisée augmente le plus rapidement, plus de 70 % des pays sont confrontés à une pénurie d'enseignants dans les écoles primaires, tandis que 90 % n'ont pas assez d'enseignants dans le secondaire.

  • Plus d'un cinquième des enfants âgés de 6 à 11 ans ne sont pas scolarisés, un tiers des jeunes âgés de 12 à 14 ans ne sont pas scolarisés et près de 60 % des jeunes âgés de 15 à 17 ans ne sont pas scolarisés. Le problème commence dès la petite enfance puisque, 44 % des enfants âgés de 3 à 4 ans ont un faible développement cognitif et socio-affectif[i].

  • Selon l’institution Brookings, « moins de 7 % des élèves en fin de primaire maîtrisent la lecture, contre 14 % en mathématiques ».

  • Avec le taux élevé d’absentéisme des enseignants (près de 45% en Afrique Sud Saharienne (ASS)), de nombreux élèves ne sont pas proprement formés.

  • Près de la moitié de la population africaine constituée d'enfants, et 2 milliards d'autres naîtront au cours des 35 prochaines années.

Dans un pareil contexte, la diversification des approches pédagogiques et contenus éducatifs, à l’endroit des enfants, est crucial. La presse jeunesse, dans cette optique, a une contribution importante à apporter en matière de développement d’une culture de la lecture plaisir auprès des enfants et jeunes africains. Secteur éditorial très organisé en Amérique et en Europe, sa situation en Afrique est assez trouble et mérite de l’attention.

Quel est la situation de la presse écrite pour enfants en Afrique ?

La situation n’est pas très reluisante. En Afrique, les magazines pour enfants que nous avons pu documenter sont :

Planète J'aime lire : édité depuis 2017 par le groupe Bayard Afrique, qui propose aux enfants de 5-10 ans, des contenus éducatifs, ludiques, beaux et joyeux, contribuant à la valorisation du continent et des talents africains tout en offrant une large ouverture à la diversité du monde.

Mes premiers Planète J’aime Lire: Toujours édité par Bayard Afrique depuis 2021, se différencie par sa cible, les enfants de 1 – 5 ans.

Bulles : Ce magazine jeunesse a été lancé en 2016 en Côte d’Ivoire par Adja Mariam Mahre Sanogoh qui propose aux enfants de 8 à 11 ans un mensuel qui valorise la culture et l'histoire du continent africain.

Muna Kalati Mag: édité par Ngnaoussi Elongué de l’Association Muna Kalati depuis 2018, il contient l’actualité sur la filière du livre jeunesse en Afrique, avec des interviews, revues de livres pour enfants, annonces et analyses pour les professionnels de l’édition jeunesse. Le nom de ce magazine a été récemment changé pour « African Children Book News » ou magazine d’actualité sur le livre jeunesse africain.

À côté de ces magazines édités, il existe aussi d’autres magazines et périodiques qui sont rattachés à des salons littéraires. Nous avons par exemple, le SALAFEY Mag, SILA Mag. Dans certains pays, certains magazines et publications jeunesse existent :

À Madagascar, nous avons Mon Karné d’exploration, un magazine bilingue français/malgache, ayant déjà 7 numéros parus, qui sensibilise et éduque les tout-petits sur la culture malgache, y compris la cuisine.

Au Burkina Faso, nous avons Kid YZ Mag (pour les 7-12 ans) et Min YZ (4 – 8 ans) édités par Teminiyis sous la houlette de Moudjibath Daouda-Koudjo qui a longtemps travaillé chez Bayard sur les 2 premiers magazines suscités.

Au Bénin, l’éditrice Emmanuelle Berny Laleye des éditions Spirupresse, propose deux magazines pour enfants : Moringa pour les 5-8 ans et Spiruline pour les 8-12ans

Enfin, il existe des créateurs de contenus, qui ne sont pas nécessairement dans la presse écrite mais proposent des contenus éducatifs pour enfants en Afrique :

  • Sesame Workshop Afrique (2002, Afrique du Sud) - Émissions TV et web, fondé par la Sesame Workshop.
  • Kunda Kids, lancé en 2020 pendant le Covid, désormais un fournisseur de premier plan dans le domaine des médias pour les jeunes apprenants.
  • Ubongo (depuis 2008, Tanzanie) – crée par Nisha Ligon, Rajab Semtawa, Cleng'a Ng'atigwa, Tom Ng'atigwa and Arnold Minde pour offrir des séries télévisées ludo-éducatives pour enfants en Afrique. Ubongo produit deux émissions : Ubongo Kids, pour les 7-12 ans, et Akili and Me, pour les 3-6 ans. Au cours des cinq années qui ont suivi la diffusion du premier épisode d'Ubongo Kids, les émissions d'Ubongo sont devenues relativement populaires en Afrique, avec 11 millions de téléspectateurs par semaine dans 9 pays africains différents.
  • Africa Storybook Project (2012) – qui répond à la grave pénurie de livres de contes pour enfants en langues africaines, cruciaux pour le développement de l'alphabétisation des enfants. Ils disposent de plus de 1000 histoires uniques dans 111 langues parlées en Afrique, y compris en anglais, français et portugais, pour un total de plus de 4 600 histoires.
  • Ananse The Teacher : une application de réalité augmentée qui utilise la gamification et la narration pour enseigner les concepts STIM (science, technologie, ingénierie, mathématiques) aux enfants de 8 à 14 ans du Ghana. Développée par Kente & Silk Africa, elle utilise le personnage d'Ananse, pour guider les enfants à travers divers défis et quêtes.

En mettant en lumière des modèles de réussite, des histoires inspirantes et des expériences enrichissantes, ces magazines et programmes jeunesse incitent les jeunes à explorer de nouvelles idées, à développer leur pensée critique et à envisager des perspectives différentes. Cependant, un problème persiste…

La demande actuelle est plus forte que l’offre

Disposer de 6 à 7 magazines jeunesse pour un continent comptant 1,2 milliard d’habitants dont plus de 60% ont moins de 25 ans, indique clairement un déficit dans l’offre, surtout pour les tout-petits, qui se retrouvent parfois contraint à suivre des contenus éducatifs étrangers sur YouTube Kids etc.

À ce jour, la majorité des programmes jeunesse sont majoritairement orienté vers les formats vidéo et numérique (cinéma, réseaux sociaux), et il existe très peu de presse écrite pour enfants. Par exemple, sur YouTube, la majorité des contenus éducatifs pour enfants sont créés hors d’Afrique pour une audience majoritairement de race blanche. Ubongo Kids, cité plus haut, est l’un des rares créateurs de contenus éducatifs pour enfants africains sur YouTube.

Les attentes et la demande des enfants et jeunes adolescents africains sont jusque-là peu compris et satisfaits par les créateurs de contenus actuels et je pense qu’il y’a encore beaucoup d’initiatives qui peuvent être crées pour non seulement diversifier l’offre de contenus éducatifs pour enfants, mais l’enrichir. Cela aboutira à la naissance de nouvelles entreprises créatives ou culturelles (ECC) et partant à la création de millions d’emplois pour les jeunes.

Une autre raison expliquant l’inadéquation entre l’offre et la demande est le cout élevé des impressions en Afrique. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle de nombreux éditeurs africains préfèrent éditer hors d’Afrique, en Inde ou en Chine. Mais cela nécessite d’avoir un nombre élevé d’exemplaires (dans les milliers) afin d’être économiquement rentable. Ravaka Tahirimihamina, auteure jeunesse et co-fondatrice du magazine Karmé d’exploration, nous partage son expérience :

« On ne s’en rend pas forcément compte, mais pour une PME auto-financée, imprimer des centaines d’exemplaires tous les 3 mois est un énorme challenge. Le contexte de l’inflation ne cesse de faire grimper ces prix et de le répercuter sur le coût de nos magazines.»

Que faire ? 7 Actions prioritaires

  • Encourager les états africains à développer des stratégies nationales ou politique publique sur le livre et la presse jeunesse, afin d’avoir un cadre général régissant tous les acteurs. Ils doivent mettre en place des programmes de soutien et d’accompagnement pour les porteurs d’initiatives existantes. Signalons à cet effet, l’initiative Kreafrika, qui œuvre à la formation et financement des projets/entreprises des ICC, porté par l’Université Senghor et le Marché des Arts du Spectacle d’Abidjan (MASA).

  • Former et renforcer les capacités des éditeurs et professionnels de la presse jeunesse, tant du point de vue éditorial que technique. D’après Marie Paule Huet des Editions Ganndal, cela permettra de garantir la production et distribution régulière de contenus de haute qualité.

  • Digitaliser systématiquement tout contenu jeunesse. J’estime que tout projet livresque devrait avoir une version digitale pour atteindre un public plus large et diversifié. Les applications mobiles, les sites web et les réseaux sociaux peuvent être utilisés pour diffuser du contenu interactif et engageant. Bien que cela soit parfois techniquement difficile pour de nombreux éditeurs, cela n’est point impossible, surtout avec la présence d’acteurs du livre numérique comme NENA, Youscribe, Muna Kalati et Adinkra Jeunesse pour accompagner les éditeurs dans leurs démarches.

  • Innover dans les contenus grâce à l’IA, la réalité virtuelle ou augmentée, pour stimuler l'intérêt des jeunes lecteurs dont les habitudes de consommation ont beaucoup évolué. Quoi qu’il existe une fièvre croissante pour la consommation des contenus via des réseaux sociaux comme Tiktok, Instagram, Snapchat, Facebook et YouTube for Kids etc., cela n’éliminera jamais l’utilité de l’imprimé pour enfants/jeunes.

  • Développer stratégiquement des partenariats et collaborations avec d'autres organisations, telles que les écoles, les bibliothèques, les institutions culturelles et les organisations de la société civile, pour favoriser la distribution et la visibilité des publications, renforçant ainsi la viabilité économique.

  • Diversifier ses revenus, via la publicité, les partenariats de parrainage, les abonnements, les ventes en ligne et les produits dérivés. Cela aidera à assurer la viabilité financière des éditeurs et entrepreneurs.

  • Impliquer les investisseurs axés sur la jeunesse: Les marques, comme Orange, MTN etc., cherchent de plus en plus à atteindre un public jeune. La presse écrite pour enfants offre un canal unique pour des campagnes publicitaires ciblées, créant des opportunités économiques par le biais de partenariats publicitaires.

Du potentiel

La presse écrite pour enfants en Afrique ne se limite plus à l'apprentissage. Elle dispose d’un potentiel symbolique et économique énorme, capable de créer beaucoup d’emplois si l’écosystème est développé pour attirer les investisseurs. En capitalisant sur les nouvelles technologies, en créant du contenu local pertinent et en adoptant des modèles économiques adaptés, la presse jeunesse peut jouer un rôle essentiel dans l'autonomisation et l'épanouissement des jeunes Africains.


Référence

[i] Abdeljalil Akkari, “Early Childhood Education in Africa: Between Overambitious Global Objectives, the Need to Reflect Local Interests, and Educational Choices,” PROSPECTS 52, no. 1 (September 1, 2022): 7–19,
https://doi.org/10.1007/s11125-022-09608-7


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