Les performances individuelles ce n'est pas le plus important. On gagne ou on perd en équipe
Le partage des valeurs, le contexte favorable et la cohérence managériale sont des éléments clés de la performance des équipes (Weideman et al 2018) mais qu'en est-il de la stabilité des équipes?
Depuis 2020, le thème de la stabilité des équipes a été revisité à la lumière des bouleversements provoqués par la pandémie, la généralisation du travail hybride et la montée en puissance des organisations dites « apprenantes ».
Qui nous sommes, ce que nous faisons
Contrairement à une conception statique qui assimile stabilité à fixité – même membres, mêmes tâches, même culture – les recherches récentes s’accordent à montrer que la stabilité véritable est un phénomène dynamique, relationnel et fonctionnel, plus que structurel. Elle se joue dans la capacité des collectifs à maintenir des repères identitaires, des routines adaptatives et des interactions fécondes, même en contexte incertain. En d’autres termes, une équipe est stable non pas parce qu’elle est immobile, mais parce qu’elle est régulée, réflexive et résiliente.
L’un des résultats majeurs mis en évidence dans la synthèse de Mathieu et al. (2021) porte sur la notion de mémoire transactive, issue des travaux de Wegner. Cette mémoire collective désigne la manière dont les membres d’une équipe savent qui possède quel type d’expertise et comment mobiliser ces savoirs dans les actions coordonnées. Elle constitue une forme de stabilité cognitive distribuée, indépendante des individus eux-mêmes.
Une équipe peut voir partir un membre clé sans désorganiser totalement son fonctionnement si les rôles, les attentes et les zones de compétence sont suffisamment partagés et documentés. Cela implique une culture de la traçabilité des savoirs et une réflexivité sur les processus plus que sur les personnes.
Cette idée est renforcée par les apports de Salas et Rosen (2021), qui insistent sur la qualité de la régulation socio-émotionnelle comme facteur central de stabilité. Dans un contexte de forte pression, les équipes capables de verbaliser les tensions, de reconnaître les émotions collectives et d’ajuster leur manière d’interagir, manifestent une plus grande robustesse. Il ne s’agit pas uniquement de réguler les tâches, mais de créer un climat de sécurité psychologique (Edmondson, 2019) qui autorise les essais, les erreurs et l’apprentissage continu. Dans cette perspective, la stabilité est permise par la capacité du groupe à rester cohérent tout en naviguant dans la complexité.
Des règles et des fonctions
Une autre dimension essentielle porte sur les logiques de pouvoir et d’autonomie dans les équipes contemporaines. La stabilité résulterait moins d’une gouvernance formelle que d’une capacité des acteurs à négocier continuellement les règles, les normes et les finalités du travail commun. Cette négociation permanente produirait une forme de stabilité réflexive : les individus savent sur quoi ils peuvent compter, non pas parce que tout est écrit, mais parce que les relations permettent l’ajustement en temps réel. Ainsi, la stabilité devient une compétence partagée, ancrée dans le dialogue, la confiance et l’engagement mutuel.
Cette vision est particulièrement mise à l’épreuve dans les collectifs d’innovation, les équipes médicales en contexte critique, ou les groupes projet en environnement incertain. Lee, Edmondson et Thomke (2021) montrent que ces équipes doivent développer des compétences dites « dynamiques » :
- ajustement rapide des rôles,
- plasticité des responsabilités,
- coordination informelle mais robuste.
Elles maintiennent une forme de stabilité perçue parce qu’elles savent expliciter les rôles, actualiser les engagements, et synchroniser les attentes, même lorsque la structure évolue. Le rôle du leadership y est profondément transformé : il ne s’agit plus de piloter l’équipe, mais de soutenir ses capacités d’auto-organisation et d’apprentissage.
Au croisement de ces approches se dessine une compréhension renouvelée de la stabilité : elle est relationnelle (elle repose sur la qualité des liens), narrative (elle dépend des récits partagés et de la continuité du sens), et écologique (elle est influencée par les conditions du milieu). Cette approche mésologique, que prolonge Augustin Berque dans une perspective philosophique, invite à considérer les équipes comme des milieux vivants, non comme des entités fixes. Le milieu d’une équipe, ce n’est pas son organigramme, c’est la texture de ses interactions, la densité de ses échanges, la rythmicité de ses actions.
Faciliter
Du point de vue de la facilitation, ces recherches appellent à une transformation du rôle traditionnellement assigné au facilitateur. Si la stabilité des équipes repose sur leur capacité à s’autoréguler et à se recomposer intelligemment, alors le facilitateur devient un garant du processus d’adaptation plus qu’un garant de l’ordre. Il travaille à rendre visibles les routines implicites, à soutenir l’émergence de narrations partagées et à renforcer les boucles de rétroaction collective. Il agit sur la mémoire transactive en favorisant l’explicitation des savoirs distribués, sur la régulation émotionnelle en créant des espaces d’expression et d’écoute, et sur la robustesse du système en facilitant les apprentissages croisés et les ajustements de rôles.
En contexte mouvant, le facilitateur est moins un arbitre qu’un jardinier du milieu d’équipe : il veille à la qualité du terreau relationnel, à l’exposition à la lumière du sens et à la circulation de l’eau des apprentissages.
Sa fonction est d’activer la stabilité dynamique du groupe, non par des procédures rigides mais par une présence fine aux signaux faibles, une attention aux seuils d’engagement et une capacité à orchestrer les transitions. C’est en ce sens que la facilitation devient un levier critique pour l’avenir des collectifs de travail : non pas une méthode mais une écologie de l’attention appliquée au vivant du groupe.
Sources
* Edmondson, A. C. (2019). The fearless organization: Creating psychological safety in the workplace for learning, innovation, and growth. Wiley.
* Lee, M. Y., Edmondson, A. C., & Thomke, S. (2021). Building dynamic team capabilities to innovate under pressure. California Management Review, 63(3), 5–25.
* Mathieu, J. E., Maynard, M. T., Rapp, T. L., & Gilson, L. L. (2021). Team effectiveness 1997–2017: A review of recent advancements and a glimpse into the future. Journal of Management, 47(1), 204–243.
* Salas, E., & Rosen, M. A. (2021). Building high-reliability teams: Progress and some reflections on teamwork training. Human Factors, 63(4), 587–594.
* Weidmann, J., Gonin, F., Konishi, M., & Agassiz, I. (2018). L’impact de la gestion de la performance du personnel au collectif sur la cohésion des équipes dans le secteur médico-social (No. CONFERENCE). 27-29 août 2018.
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