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Publié le 28 mai 2025 Mis à jour le 28 mai 2025

La peur de la réussite comme frein dans la réalisation des objectifs

Les mécanismes à l'oeuvre

La peur de l’échec est un sujet bien ancré dans nos sociétés. Échouer à un examen, un entretien ou dans l'atteinte d'un objectif, quel qu’il soit, est un frein pour beaucoup de personnes qui n’osent parfois pas franchir le cap. Mais qu’en est-il de la peur de la réussite qu’il est parfois plus difficile à avouer et à appréhender ? 

Cette peur est souvent déguisée, comme un frein invisible à l’épanouissement tant personnel que professionnel. Elle se manifeste notamment par la procrastination mais aussi par des croyances limitantes qui conditionnent les individus à s’empêcher de sauter le pas, voire simplement de rêver d’une autre vie.

Aux origines de la peur de réussir : une contradiction en apparence absurde

La peur de la réussite, c’est un duel qui oppose nos aspirations à nos appréhensions et qui se solde souvent par la victoire des appréhensions. Cette peur peut venir d’un manque de confiance en soi souvent défini par le syndrome de l’imposteur : l’impression de ne pas être à sa place et d’être entouré de personnes bien plus compétentes. Il est d’autant plus difficile d’avouer cette angoisse dans une société qui pousse chaque individu à se dépasser pour réussir. Nous mettons là le doigt sur un axe majeur : la pression sociale autour de la réussite peut engendrer une culpabilisation nuisible et contre-productive.

Le rapport Unpacking Grind Culture in American Teens (2024), réalisé par Common Sense Media en collaboration avec des chercheurs de Harvard et de l'Université de l'Indiana, met en lumière l'effet de la culture de la performance sur l'équilibre mental des adolescents américains.

Cette étude révèle que 81 % des adolescents ressentent une pression négative dans au moins un domaine de leur vie, notamment en ce qui concerne leur avenir, leurs performances scolaires, leur apparence, leur vie sociale, leurs amitiés et leur engagement civique. Les réseaux sociaux jouent un rôle ambivalent dans ce phénomène. Si certains adolescents trouvent du réconfort et de l'inspiration en ligne, une majorité estime que ces plateformes amplifient les pressions ressenties, notamment en exposant constamment à des exemples de réussite idéalisés.

La peur de réussir (“fear of success”) peut venir de différents facteurs. L’un d’entre eux se caractérise par les conséquences sociales que cette réussite pourrait engendrer. La réussite est souvent assimilée à une forme d’ascension sociale. 

Cette peur du succès a été popularisée par Matina S. Horner. La psychologue explique que ce sentiment est courant chez les femmes qui ont tendance à se censurer et à freiner leurs propres efforts pour éviter de paraître menaçantes. Dans certains milieux, réussir peut être synonyme d’éloignement. La crainte de l’ascension sociale par la réussite incarne une facette particulière de la peur de réussir. Elle touche surtout les personnes issues de milieux modestes ou populaires, et elle est profondément liée à des mécanismes de culpabilité, de loyauté familiale, de dissonance identitaire et de pression sociale implicite. Ils doivent apprendre à "traduire" leurs codes, leur langage, leur attitude, ce qui peut être épuisant et générer un fort sentiment d’imposture. 

Dans Les Armoires vides, Annie Ernaux, née de parents ouvriers, évoque la tension entre son milieu social d’origine et le milieu bourgeois auquel elle est confrontée au cours de ses études de lettres modernes. Le thème de la culpabilité occupe une place très importante dans son ouvrage.

Les croyances limitantes et la peur d’attentes accrues

Les croyances limitantes trouvent souvent leur origine dans une faible estime de soi, mais elles sont aussi fortement nourries par des déterminismes sociaux. Généralement logées dans l’inconscient de chaque individu, elles influencent leurs comportements. Ces croyances intériorisées viennent parfois d’affirmations qui ont été faites pendant l’enfance. 

Un enfant à qui une figure de référence répétera sans arrêt qu’il n’est pas fait pour des études longues, qu’il n’a aucun avenir, finira par s’en convaincre et imaginer une réussite ou du moins entamer le chemin pour atteindre ses objectifs sera d’autant plus difficile. Cette idée a été conceptualisée par les psychologues Rosenthal et Jacobson avec l’effet Pygmalion : une personne issue d’un milieu modeste qu’on décourage implicitement de viser de hautes études ou une carrière ambitieuse peut finir par se censurer elle-même, croyant qu’elle n’en est pas capable. 

Le terme étiquetage est également facteur de cette censure. Lorsqu’une étiquette sociale ou psychologique est collée à un individu, ce dernier finit par se conformer à celle-ci.

À l’inverse, un individu habitué à la réussite finit par en faire une norme à ses propres yeux et aux yeux de son entourage, qui s’y attend presque naturellement. À mesure que l’on accumule les succès, ceux-ci cessent d’être perçus comme exceptionnels et deviennent des normes à maintenir. L’entourage s’habitue à ce niveau de performance et l’exige inconsciemment. Cela peut générer un stress chronique, une peur de décevoir, voire une forme d’auto-sabotage, dans le but d’échapper à cette pression. 

On retrouve ce mécanisme chez des profils marqués par le syndrome de la bonne élève, qui associent leur valeur personnelle à leur capacité à réussir, ou chez ceux soumis à l’injonction à la perfection, pour qui l’erreur n’est pas permise. La réussite devient un cercle vicieux : chaque victoire n’est plus un soulagement mais une charge supplémentaire. Cette peur pousse certains à freiner volontairement leur ascension par crainte de ne pas être à la hauteur des attentes futures.

La peur de la réussite et la peur de l’inconnu

Abraham Maslow a introduit le concept du "Jonah Complex", la peur de réaliser son plein potentiel. Selon cette théorie, certaines personnes évitent délibérément le succès par crainte des responsabilités et des changements que cela implique. Cela les pousse à rester dans leur zone de confort plutôt que d'affronter l'inconnu associé à la réussite.

La peur de réussir s’enracine parfois dans une angoisse que la réussite concrète ne soit pas à la hauteur de l’idéal qu’on s’en est fait. Lorsqu’on investit énormément de temps, d’énergie et d’émotions dans un objectif qu’il soit scolaire, professionnel ou personnel, on construit autour de lui un imaginaire souvent idéalisé : celui d’un « après » glorieux, épanouissant, gratifiant. Pourtant, le réel est rarement à la hauteur de ces espérances.

Cette disparité entre fantasme et réalité peut devenir un obstacle puissant. Par exemple, un artiste qui hésite à publier son œuvre par peur qu’elle ne reçoive pas l’accueil espéré. Le travail de création est si intime qu’une fois terminé, l’idée de l’exposer au regard des autres peut générer une peur du rejet. Le succès espéré depuis des années devient angoissant : et si l’œuvre, dans le monde réel, n’avait pas l’effet imaginé ? Dans ce cas, la peur de réussir est aussi une peur du vide émotionnel après l’accomplissement.

La théorie de la dissonance cognitive, développée par Leon Festinger, suggère que lorsque les résultats d'un effort intense ne correspondent pas aux attentes, une tension psychologique survient. Pour contrebalancer cette dissonance et réduire l’inconfort de celle-ci, les individus ont tendance à réévaluer à la baisse leurs objectifs, voire même éviter de s’y engager pleinement par peur que la réussite ne soit pas à la hauteur de l’effort.




EDT Expectation Disconfirmation Theory (d’après R. Oliver, 1980)




C’est de là que naît l’auto-sabotage, un mécanisme par lequel l’individu réalise des tâches qui lui sont nuisibles, ou au contraire reste inactif dans un moment décisif pour lui. S’il est de plus en plus employé, ce terme n’est pas toujours compris et il est souvent caché dans l’inconscient. Pourtant, c’est l’une des conséquences principales de la peur de réussir. 

Gaspiller son potentiel, c’est éviter de l’exploiter pleinement et ainsi d’arriver à cette réussite tant redoutée. Cela passe par la procrastination, l’oubli volontaire d’événements et de tâches importantes ou encore le dénigrement de ses capacités.

Comment vaincre cette peur de la réussite ?

Comprendre les fondements de cette peur est une première étape majeure pour réussir à démanteler le schéma qui bloque ceux qui en sont victimes. La peur de réussir ne se manifeste pas toujours de manière consciente : elle se loge dans des comportements d'évitement ou dans une forme d’autocensure.

Elle est souvent enracinée dans des croyances limitantes, forgées par l’éducation, les normes sociales ou des expériences passées où l’ambition a été perçue comme menaçante ou prétentieuse.

Déconstruire ces représentations est essentiel : cela passe par la reconnaissance des émotions associées, l’identification des discours intérieurs négatifs, et le réalignement avec une vision personnelle de la réussite, plus progressive et libre. En rendant visible ce schéma invisible, on permet à l’individu de se réapproprier sa trajectoire, sans honte ni peur de dépasser les limites qui lui ont été inconsciemment imposées.

Illustration : Pintera Studio - Pixabay

Références : 

Unpacking Grind Culture in American Teens (2024), réalisé par Common Sense Media : https://www.commonsensemedia.org/sites/default/files/research/report/2024-unpacking-grind-culture-in-american-teens_final-release-updated-for-web.pdf

"The fear of success" selon Matina S. Horner : https://www.jstor.org/stable/2777204

Ernaux, Annie. Les Armoires vides. Paris : Gallimard, coll. « Folio », 1974.

L'effet Pygmalion de Rosenthal et Jacobson : https://ien-colombes1.ac-versailles.fr/IMG/pdf/effet_pygmalion.pdf

 "Jonah Complex" de Abraham Maslow : https://jonahcalinawan.com/blog/jonah-complex/

 Théorie de la dissonance cognitive par Leon Festinger : http://www.sietmanagement.fr/la-decision-cognitive-festinger-azjen/

Dossier auto-sabotage - Thot Cursus - https://cursus.edu/fr/dossiers/11435/auto-sabotage


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