Les procédés dramatiques suscitent un intérêt croissant dans la formation d’adultes, notamment dans les pédagogies expérientielles. Parmi eux, la commedia dell’arte se distingue par l’usage du corps, du masque, de l’improvisation et des archétypes.
Cet article retrace ses origines, son prolongement pédagogique (notamment avec Jacques Lecoq), et explore ses usages, bénéfices et limites en formation d’adultes.
Origines et formes de la commedia dell’arte
Contexte historique
Née en Italie au XVIᵉ siècle, la commedia dell’arte est un théâtre improvisé autour de canevas narratifs (canovacci) et de personnages types (Learning Through Theatre). Les troupes itinérantes jouaient sur les places, foires ou cours européennes.
Le masque, souvent demi-masque, structure le jeu et la gestuelle (Learning Through Theatre). On retrouve aussi des lazzi, gags récurrents attendus du public (stories.butler.edu). Parmi les personnages emblématiques figurent Arlecchino, Pantalone, Il Dottore, Il Capitano, Colombina et les Innamorati (Giovanni Fusetti). Ces archétypes facilitaient l’identification des dynamiques sociales.
Du masque antique au masque neutre
Le masque, hérité des traditions gréco-romaines, conserve une fonction rituelle et expressive. Jacques Lecoq et Amleto Sartori ont réactualisé les masques comiques en cuir (ecole-jacqueslecoq.com). Le masque neutre, développé par Lecoq, visait à neutraliser les traits du visage pour mettre en évidence le corps et l’économie gestuelle.
Prolongements pédagogiques : Lecoq et la commedia
En 1948, Jacques Lecoq découvre la commedia à Padoue et collabore avec Sartori autour des masques. Son école place au centre le mouvement, l’espace et l’improvisation, intégrant la commedia comme ressource vivante.
L’approche reste présente dans des écoles comme Dell’Arte International. Lecoq voyait la commedia comme « l’enfance du théâtre », un art du jeu corporel « grand » et direct (Érudit). Le masque impose des contraintes expressives qui clarifient le geste. La progression pédagogique s’appuie sur divers masques : neutre, larval, expressif et comique (Wikipédia).
Usages et défis en formation d’adultes
Les traces académiques sont rares. Ewald (2005) évoque son potentiel dans l’enseignement supérieur (JSTOR). Des ateliers de théâtre appliqué ou communautaire intègrent parfois archétypes et improvisation sans toujours citer la commedia. L’école Dell’Arte l’inclut explicitement dans ses cursus (Dell’Arte International). Certains programmes intergénérationnels s’en inspirent (Nebraska Arts Council).
L’usage doit toutefois rester critique. L’article «The Harm of Teaching Commedia dell’arte to Contemporary Players» souligne le risque de reproduire des stéréotypes si la conscience du contexte fait défaut (HowlRound Theatre Commons).
Modalités, bénéfices et limites
En formation, on peut débuter par le masque neutre, puis explorer masques expressifs et comiques, jusqu’aux archétypes de la commedia. L’improvisation autour de canevas, enrichie de lazzi (plaisanterie), stimule la créativité. Les archétypes offrent une métaphore pour analyser rapports sociaux et dynamiques de pouvoir. Ces expériences gagnent en pertinence grâce à des retours réflexifs et à leur intégration dans des modules de communication, de leadership ou d’inclusion.
Les bénéfices sont multiples : libération expressive, mise en jeu du corps et de la cognition, éclairage des dynamiques sociales, renforcement de la cohésion et développement d’une réflexivité incarnée. Les risques concernent l’absence de cadre sécurisant, la reproduction de stéréotypes, la déstabilisation émotionnelle, et le manque de temps qui peut réduire l’effet formatif.
Perspectives
La commedia dell’arte est une ressource dramaturgique alliant tradition et contemporanéité. Son potentiel réside dans le masque, le geste et l’improvisation, rejoignant les pédagogies du théâtre social et du jeu.
Des études empiriques permettraient d’évaluer ses effets en formation professionnelle ou en leadership. L’usage de masques numériques ou avatars ouvre aussi de nouvelles perspectives à distance. Enfin, le masque constitue une métaphore féconde pour réfléchir aux postures de formateur.
Références
Atelierforian. (s.d.). Stage Commedia dell’Arte / Jeu masqué / Mouvement. Atelierforian.
https://www.atelierforian.com/formations/commedia-dell-arte.php?utm
A2R Compagnie. (s.d.). Le Monstre immersif : Stage commedia dell’arte (5 jours, 35 h). A2R Compagnie.
https://www.a2rcompagnie.com/lemonstreimmersif?utm
Carré, P. (2010). De l’apprentissage à la formation. Revue française de pédagogie, (172), 5-14.
https://doi.org/10.4000/rfp.4688
Culture Estrie. (s.d.). Commedia dell’arte : stage d’expérimentation. Culture Estrie.
https://cultureestrie.org/details-evenements/commedia-dellarte-stage-dexperimentation/?utm
Ewald, W. (2005). Commedia dell’arte academica. Theatre Journal, 57(3), 431-452.
https://www.jstor.org/stable/27559236?utm
Leclercq, V. (2005). L’innovation dans les pratiques de formation des adultes. Diversité, 140, 47-53.
https://www.persee.fr/doc/diver_1769-8502_2005_num_140_1_2390?utm
Lecoq, J., & Carasso, J.-G. (2000). Le corps poétique. Paris : Actes Sud.
Rey, F. (2018). Pédagogie du jeu masqué : transformer le geste ordinaire en geste signifiant. Annuaire théâtral, (63-64), 61-76. https://www.erudit.org/fr/revues/annuaire/2018-n63-64-annuaire05147/1067746ar/?utm
Vergnaud, G. (1992). Qu’est-ce que la didactique ? En quoi peut-elle intéresser la formation des adultes peu qualifiés ? Éducation permanente, (111), 13-25.
Voir plus d'articles de cet auteur