Cheminer, suivre le chemin, vagabonder, suivre le flux, nomadiser, habiter le temps
Il est souvent dit (Sénèque le premier) qu’il faut se fixer un but pour avancer. Pourtant, sans but personnel, on peut suivre le chemin de ses parents, on peut suivre le flux de la mode ou des réseaux; on peut aussi prendre chez les nomades des pratiques qui relient respect de l'environnement et choix personnels. L’important après tout c’est le mouvement, pourrait-on se dire ! C’est que l’engagement personnel dans le cheminement, le vagabondage ou le nomadisme ne part pas du même endroit et ne procure pas la même satisfaction.
L’atavisme et la contrainte : quand le chemin nous choisit
Suivre un chemin tout tracé reste très sécurisant. Il permet souvent de consolider ses compétences ou de mettre en valeur ses talents. Les chemins tracés pour nous par d’autres que nous peuvent provenir d’un atavisme, d’une contrainte ou d’une opportunité inattendue.
En effet, grandir dans une famille de scientifiques prépare à le devenir un jour. Rares sont les musiciens professionnels qui n’ont pas grandi dans un environnement familial musical.
“En 2019, plus de 80% d'enfants nés dans une famille de cadres occupent, à la fin de leurs études, le même type d'emploi que leurs parents. Cette reproduction sociale qui perdure passe à la fois par la catégorie socioprofessionnelle et par les revenus.” (1)
On peut déplorer l’inégalité que cela représente mais aussi une forme de non-choix pour les enfants portés vers une carrière, parfois sans s’en rendre compte. Il faut dire que résister à une pression sociale et familiale quotidienne, même si elle est douce et bienveillante, représente un défi délicat.
Une fois lancé dans une carrière professionnelle, changer de chemin au détour d’un virage ou d’un incident de contexte, peut représenter une épreuve à laquelle beaucoup renoncent, gardant au cœur de leurs désirs des vœux qui ne se concrétiseront jamais.
C’est parfois par obligation que l’on choisit son chemin. Si la route que j’avais prévu de prendre est coupée ou si les bouchons en empêchent l’accès, je vais naturellement en choisir une autre. Arriver sur un marché de l’emploi saturé dans la carrière que j’avais choisie contraint à changer de direction. C’est alors l’environnement qui choisit pour nous nous laissant chancelant face à des options imprévues. C’est vers «le moins mauvais choix» qu’on se dirige alors, par dépit ou par force. Les jeunes au moment de leur orientation sont souvent devant des choix qu’ils n’ont pas initialement prévus.
La fermeture d’un site entraîne bien souvent des drames lorsqu’il devient nécessaire d’accepter de changer de métier ou de localisation. Un accident ou une maladie peut changer la vie de certains sans qu’ils l’aient souhaité. Ces bouleversements peuvent provoquer des conséquences heureuses comme c’est parfois le cas, suite à un incident de vie.
“Le chef d'orchestre Seiji Ozawa se destinait [..] à une carrière de pianiste, mais il subit à 16 ans un accident de rugby dans lequel il se brise les deux index. Seiji Ozawa va continuer la musique et travailler la composition d'orchestre et il va sa vie durant diriger les plus grands orchestres internationaux.
Leon Fleisher avait devant lui une carrière de pianiste virtuose toute tracée, mais, atteint d'une dystonie focale dans les années 1964-65 alors qu'il est âgé de 36 ans, il « pense à tout abandonner. Le piano et la vie ». Mais Leon Fleisher est avant tout musicien et il se consacre alors à l'enseignement et à la direction d'orchestre. Au fil des ans, il s'est construit une solide réputation de pédagogue et de chef d'orchestre.” (2)
Suivre son chemin, même si le chemin est contraint, n’est pas par essence mauvais. C’est probablement la conscience d’y être et de s’y sentir le mieux possible qui permet de s'y épanouir. L’inconscience d’être sur un chemin s’apparente alors plus au vagabondage qu’au cheminement.
Vagabonder, bouger sans but
Le vagabond se laisse porter par le mouvement, par le flux. Il mène une vie sans ordre, sans but, ne se fixe pas sur un projet, une idée.
“Ils étaient bien, l'un et l'autre, de la race aventureuse des vagabonds de la vie, de ces vagabonds mondains qui ressemblent fort (...) aux bohèmes des grandes routes (Maupass., Bel-Ami, 1885, p. 298)”.
En effet, le vagabondage n’est pas l’apanage des sans domicile fixe. On peut choisir de faire du tourisme vagabond en se laissant porter par les flux d’une ville ou d’un pays sans se fixer de but ou de lieu précis à visiter. Suivre une mode, scroller sur les réseaux sociaux ou encore se perdre sur internet à la merci d’un lien ou d’une image qui vous envoie sur d’autres sites, rebondissant d’un thème à un autre sans vraiment choisir, confine aussi au vagabondage. L’impression de perdre son temps ou son énergie colle souvent aux expériences de vagabondage, qu’elles soient physiques ou mentales.
Entre chemin tout tracé et vagabondage, une troisième voie existe : le nomadisme
Les nomades bougent au gré de ce qui leur est favorable. Une des préoccupations des gens en mouvement c’est bien l'environnement. Les transhumances représentent encore aujourd’hui un exemple de ce nomadisme opportuniste qui va chercher ses ressources là où elles sont. Comme ces migrateurs qui recherchent un climat plus favorable, se mettre en quête de ce qui favorise notre épanouissement et nous permet de nous ressourcer figure une posture intéressante; nous nous entêtons parfois à lutter dans des situations dans lesquelles nous ne nous sentons pas à notre place, dans lesquelles nous nous épuisons, dans lesquelles nous nous perdons. Se retrouver c’est aussi trouver le chemin sur lequel tout sera plus facile et où les obstacles se feront moins fréquents et plus simples à surpasser.
“Les nomades bougent, parce que c’est vital pour eux : s’immobiliser, c’est mourir. S’amarrer, comme un navire au port, c’est se rouiller. S’ancrer, c’est se dissoudre ; s’attacher, c’est disparaître. Qu’ils soient Roms, Bédouins, Touaregs ou globe-trotters, les nomades trouvent la vie dans le mouvement. Ils se stabilisent dans le déséquilibre, se construisent dans le changement. Dans ce cas, le changement devient une sorte de stabilité. Le mouvement rassure, et c’est la pause qui fait peur. L’homme ne change pas dans son for intérieur. Il trouve son alignement dans la nouveauté et le non-attachement.” (3)
Heinz Weinmann, professeur de littérature au Cégep de Rosemont au Québec, nous livre ses réflexions étymologiques à propos du nomadisme et de la sédentarité. Il nous éclaire sur la différence de l'espace-temps entre nomades et sédentaires.
« À première vue, nomade, “nomadisme” recouvre une activité, la migration, l'errance sans but; “sédentaire”, un état, celui d'être définitivement installé dans un lieu. À vrai dire, l'étymologie du mot grec “nomos” montre que cette opposition n'est que secondaire, dérivée.
“Nomos” implique tout d'abord l'idée de distribution, non pas distribution au sens d'un partage de quelque chose qui serait donné que l'on divise, mais “répartition de ceux qui se distribuent dans un espace ouvert, illimité, du moins sans limites précises”, répartition qui échappe à toute “territorialisation”, à toute limitation et définition spatiales. De façon générale, le nomade se refuse à toute spatialisation de l'Étant: spatialisation du temps, des Divinités etc. Kant a montré que l'espace n'est en somme qu'un temps fixé, figé. Or, le nomade, pour se soustraire à cette fixation spatiale, vit selon des rythmes, des flux toujours changeants, imprévisibles, il temporalise son existence.»
L’espace devient donc le temps du nomade. L’espace, c’est bien sûr l’espace physique mais peut aussi s’entendre comme l’espace intellectuel, mental ou spirituel.
Kenneth White, l’inventeur de la géopoétique et auteur de L’Esprit Nomade, en réaction à un monde sclérosé et infantilisant, propose un esprit nomade global pour reprendre la main sur nos destinées.
« Le nomade qui est en chacun de nous comme une nostalgie, comme une potentialité, n’a pas la notion d’identité personnelle. […] Ne disant ni « je pense » ni « je suis », il se met en mouvement et en chemin, il fait mieux que « penser », […] il énonce, il articule un espace-temps aux focalisations multiples qui est comme une ébauche de monde. » (4)
Il est crucial pour Kenneth White de voir dans le nomadisme le respect de la terre et de l’environnement.
« Dans le nomadisme existe un rapport à la terre qui n’est ni de l’ordre de l’exploitation ( « ressources naturelles »), ni de l’ordre de la sacralisation […]. Le rapport est de l’ordre du parcours, de l’itinéraire. On ne plante pas, on ne prie pas, on prend des repères : tel rocher, telle crête, tel arbre… » (Déambulations dans l’espace nomade, 20-21)
Nomadiser c’est embrasser l’ensemble de ce qui nous environne comme un tout dans lequel on peut faire le choix de ce qui nous est favorable avant ce que l’on nous impose. C’est aussi faire des ponts entre nos vies artistiques, professionnelles, sportives, personnelles. Le cloisonnement est le premier réflexe de la sédentarité.
Tout cela en respectant l’écologie de ce qui nous entoure : utiliser sans posséder, enrichir sans abîmer, vivre sans prendre la place du vivant.
Références :
1 Jeunes : une mobilité sociale en recul depuis les années 2000 Vie publique - République Française- 13 octobre 2023-
2 Destinées de chefs d'orchestre, comment on devient chef d'orchestre après un accident - Médecine des Arts -
3 Autocoaching efficace- Yann Coirault- Ed. de l’Homme- 2011
4 L’esprit nomade- Kenneth White- Ed.Grasset- 1987- p11-12 h
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