Le vrai risque de l’IA : la stupidité, pas la rébellion
Dans de nombreuses histoires de science-fiction, l’intelligence artificielle finit souvent par devenir l’antagoniste de l’humanité et elle tente de l’éliminer. Ce scénario serait-il possible ?
Publié le 11 mars 2026 Mis à jour le 11 mars 2026
Il est facile de l’oublier, mais les prémisses de l’informatique et de l’Internet ont d’abord été celles de penseurs dans leur appartement ou leur garage qui ont réfléchi les outils que nous utilisons quotidiennement. Au départ, certains désiraient que leur création serve le bien commun et soit accessible à tous.
Tim Berners-Lee, fondateur du Web, espérait que de sa fondation se bâtissent de multiples initiatives ouvertes et libres. Le rêve n’aura été que de courte durée, hélas ! Rapidement, les Microsoft, Apple, Alphabet, Meta (anciennement Facebook) et autres ont tout avalé, c'est dans leur nature. Ainsi arriva le règne des GAFAM.
Évidemment, cela n’empêcha pas la production de logiciels libres, dits « code ouvert » (open source), sur la Toile, au grand plaisir d’internautes ne voulant pas payer des fortunes pour des solutions de bureau, des navigateurs ou des systèmes d’exploitation. Linux a quand même fait sa place dans le paysage informatique. Pour bien des établissements scolaires, ces applications libres ont permis des usages créatifs et pouvant entrer dans les budgets — souvent serrés — de l’éducation nationale. Or, ce mouvement presque contestataire du libre pourra-t-il survivre à l’époque des IA propriétaires ?
Maintenant que l’intelligence artificielle a pris toute la place dans le discours technophile, chacun essaie de réfléchir des usages d’algorithmes dans les différents secteurs d’activité humaine. Personne ne sera étonné de voir que les GAFAM ont embarqué dans le train et chacun a développé leurs algorithmes au service de leurs usagers : ChatGPT, Gemini, Copilot, Claude, etc. Les utilisations ont monté en flèche avec des centaines de millions d'usagers de l’IA.
Sauf que cette nouvelle technologie pourrait bien mettre à mal l’industrie du code ouvert. Ce marché plus marginal déjà difficile à monnayer a été fragilisé par les intelligences artificielles. On décèle dans l’usage des algorithmes le même problème que ce que vivent les milieux artistiques en ce moment. L’IA avale tout et se sert des données et des requêtes pour faire des calculs statistiques en omettant les questions de licence. Par conséquent, les IA ont tendance à puiser dans de la documentation ou autre code ouvert sans révéler qu’elle le fait.
La licence Creative Common ou autre est dissimulée, effacée par l’algorithme. Ce qui se veut d’autant plus ironique que ce sont des technologies code ouvert qui ont permis aux IA génératives de naître, comme les noyaux Linux des serveurs, Apache et Nginx, MySQL, qui gèrent les informations ou TensorFlow qui ont permis l’apprentissage automatique des machines.
Les adeptes de l’intelligence artificielle pourraient clamer que la démocratisation des IA offre à des gens de commencer à créer leur propre solution code ouvert. Certes, l’art de la programmation devient un brin plus accessible avec un robot conversationnel capable d’analyser et recracher du code selon les volontés d’une personne. Sauf que quantité ne signifie pas qualité.
Si des centaines de projets ont vu le jour, la plupart sont le résultat de ce que des programmeurs appellent de la boue d’IA (« AI slop »). Cette même vase qui pollue les réseaux sociaux avec des photos et vidéos manifestement faux, mais produits rapidement par des internautes. Au point où sur GitHub, un réseau qui permet aux développeurs d’analyser des projets de codage, il a fallu ajouter en février 2026 une option pour fermer les requêtes, une fonction pourtant phare du site. Certes, le code peut être vérifié par IA, mais il ne fera jamais aussi bien qu’un humain qui pourra reconnaître des lignes problématiques.
Le réflexe serait donc dans un tel contexte de demander à ce que soient développées, comme pour les logiciels, des intelligences artificielles code ouvert. Techniquement, cela existe déjà et Wikipédia en a recensé plusieurs. D’ailleurs, certains essaient d’en jouer en étant peu honnêtes sur l’ouverture de leur code. OpenAI, derrière le fameux modèle GPT, n’a rien de réellement ouvert. Les chercheurs sont mis en garde contre certaines affirmant être ouvertes alors que cela n’est pas le cas.
Précisons qu’une IA code ouvert semble presque impossible. Comparons l’idée avec un logiciel code ouvert. Dans ce dernier, normalement, les usagers ont accès facilement au code et peuvent ainsi modifier certaines fonctionnalités, en ajouter ou en retirer en fonction de leur degré d’aisance. Cela peut se faire parce que le codage est en général clair et on connait quel langage est utilisé. Or, les intelligences artificielles sont bien plus obscures; nous comprenons qu’elles fonctionnent selon un système de neurones développé, un corpus et une méthode d’entraînement. Mais même en ayant ces informations, il n’en demeure pas moins que l’effet boîte noire persiste au sein des intelligences artificielles. Le commun des mortels ne peut pas facilement jouer avec cette technologie, ce qui limite le rêve de l’IA code ouvert.
Cela ne veut toutefois pas dire que le rêve d’IA aux codes ouverts soit impossible. En fait, il semble que naisse peu à peu un mouvement où des instances publiques se penchent sur la question de l’ouverture du code. D’ailleurs, plusieurs réclament une collectivisation des IA afin de réellement reprendre le contrôle sur une technologie en ce moment sans balises qui menace autant les secteurs économiques, les travailleurs que la paix sociale. C’est surtout une réflexion à avoir dans un contexte où la connaissance doit être préservée comme un bien collectif. Cela serait l’occasion d’avoir un réel suivi sur qui possède les données et éviter que ces dernières servent à tout et n’importe qui sans contrepartie.
Une réflexion qui a toutes les raisons de se réaliser, surtout étant donné le retard européen sur la question de l’IA fortement dépassée par les États-Unis et la Chine. Une politique continentale globale obligeant l’usage d’IA code ouvert permettrait une souveraineté numérique réelle et même de prioriser des algorithmes moins énergivores et plus frugaux que ceux alimentés par les GAFAM qui exigent chaque année de plus en plus de centres de données et d’énergie partout dans le monde.
Les utilisations d’IA libre dans la gouvernance donneraient l’occasion de diminuer les coûts, de s’assurer que les données et requêtes restent l’emploi d’un milieu géographique précis (village, ville, région ou pays) le tout en prenant compte des réalités locales. Il est d’autant plus intéressant qu’une récente étude montrerait que les IA en code ouvert seraient plus efficaces que celles des GAFAM pour citer et bien noter les références dans différents travaux de recherche.
Est-ce donc à dire qu’un marché libre de l’intelligence artificielle pourrait se développer comme l’ont fait les logiciels ? Cela reste à voir.
Image par IA (Copilot) : "intelligence artificielle open source dans un contexte communautaire"
Références :
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"Une intelligence artificielle libre est-elle possible ?" LinuxFr.org. Dernière mise à jour : 26 février 2025. https://linuxfr.org/news/une-intelligence-artificielle-libre-est-elle-possible.