Les approches d’enseignement récentes postulent davantage que le pédagogue doit être un facilitateur et non un savant dans un posture de prêcheur. De ce fait, la distance entre l’apprenant et le formateur se réduit.
Ce rapprochement s’accompagne de la rencontre des émotions et leur gestion devient un facteur clé dans le processus d’apprentissage. Dans ce sens, le leadership émotionnel s’invite et devient un facteur clé dans le processus d’apprentissage.
Est-il une manipulation de l’esprit ? Comment se dépolit-il ? Dans le cadre de cette réflexion, interrogeons les différentes facettes de ce type de leadership dans le domaine des enseignements.
L’enseignant leader : au-delà de Maxwell
« Au-delà des savoirs et savoirs faire, les caractéristiques personnelles les plus importantes du leadership, correspondent au savoir-être référant à des compétences comportementales (émotionnelles personnelles et sociales) »
Bénédicte Gendron (2008 : 5).
Nous partageons entièrement ce constat. En effet, l’enseignant qui avait le pouvoir de s’imposer dans la salle de classe par son droit de « répression » qui permettait d’établir son autorité est en train de disparaître progressivement au profit d’un enseignant facilitateur de connaissances, de plus en plus face à un public avec plus de droits que de devoirs. Pour ce faire, il cesse d’être ce patron, ce dirigeant de troupes pour devenir un leader. Toutefois, de quel type de leader s’agit-il ? Pour mieux le savoir, il convient de revenir sur la définition d’un leader.
Adnane Chader en 2019, dans la cadre de sa thèse sur les compétences émotionnelles et le leadership constate qu’il est assez compliqué de définir ce terme. Un constat qui est d’ailleurs partagé par plusieurs chercheurs. Malgré cette constatation et après son enquête qui a permis de rencontrer plus soixante leaders, elle conclut que le leader est cette personne qui a la « capacité à transmettre une vision aux autres en vue de fédérer autour d’un objectif, d’un projet en lui donnant du sens. » (2019 :380).
Cette définition est certes intéressante mais on peut se demander si à l’école contemporaine on transmet, canalise ou suscite des visions. En d’autres termes, l’approche par les objectifs plus orientée vers les objectifs aujourd’hui dépassée n’a-t-elle pas permis de passer à des approches plus orientées vers la créativité ?
À titre d’illustration, l’approche par les compétences permet plutôt aux élèves de tracer leurs propres visions. L’enseignant devient donc un accompagnateur et non nécessairement celui qui transmet la vision. Dans ce sens, on peut donc conclure que le leadership d’un enseignant n’est pas celui d’un chef d’entreprise ou d’un médecin, pour ne citer que ces cas. Pour davantage situer l’enseignant dans cette diversité du leadership, nous nous appuyons sur les travaux de John Maxwell. Ce dernier distingue 5 niveaux de leadership.
- Le premier niveau c’est la position. Ici, le leadership repose sur le titre ou l’autorité formelle. Les gens suivent le leader parce qu’ils doivent.
- Le deuxième est la permission. Le leadership se construit sur les relations et les gens suivent parce qu’ils le veulent.
- En troisième niveau, la production : le leader obtient des résultats visibles et influence grâce à ses performances. Il est suivi pour ce qu’il accomplit.
- Le quatrième niveau concerne le développement des personnes. Le leader forme et fait grandir d’autres leaders, ce qui multiplie son effet Les gens le suivent pour ce qu’ils deviennent.
- Le dernier niveau le pinacle (respect). C’est le niveau le plus élevé. Il est atteint par le biais d’une réputation durable et une influence profonde. Le leader est suivi pour ce qu’il représente et inspire.
Ces cinq niveaux donnent à croire que l’enseignant passe par tous ces niveaux sans nécessairement suivre la même évolution. Nous avons certes démontré que l’enseignant perd en autorité mais cela n’empêche de reconnaître qu’il en faut pour tenir une classe. Il cadre donc parfaitement avec le niveau 1. Il doit également faciliter l’échange avec ses apprenants pour qu’ils aient envie de venir à ses cours (niveau 2).
Un bon enseignant est aussi celui qui est plébiscité par ses futurs apprenants qui ont eu des échos de lui, de la part de leurs prédécesseurs. Ayant réussi grâce à sa pédagogie, ils en parlent et drainent du monde vers le formateur qui sert d’exemple : c’est le niveau trois. Les enseignants transforment également leurs apprenants d’où le niveau 4. Il finit par inspirer susciter des vocations à travers une carrière bien accomplie (niveau 5)
Un enseignant presqu’accompli est celui qui incarne ces cinq niveaux mais il faut ajouter à ces compétences la gestion des émotions, disons le niveau zéro. Car c’est la compétence qui doit guider tout rapport à l’homme.
L’apprentissage et les émotions
Selon Laurent Barthélemy (2025) « Le leadership émotionnel désigne la capacité d’un leader à reconnaître, comprendre, exprimer et utiliser ses émotions – et celles des autres – pour fédérer, inspirer et motiver. Il repose sur deux piliers : l’intelligence émotionnelle et l’empathie. ».
L’enseignant contemporain doit en plus des valeurs incarnées dans les 5 niveaux, pouvoir analyser et contrôler ses sentiments et ses émotions, et ceux des autres (Goleman, 2014), d‘autant plus que le nombre d’apprenants a pour conséquence directe la diversité des profils et par ricochet des émotions.
Le formateur, porteur d’émotions et de sentiments personnels, croise au quotidien d’autres émotions et sentiments et doit pouvoir les canaliser : c’est l’intelligence émotionnelle. À cette intelligence émotionnelle, s’ajoute l’empathie.
Une sensibilité clé
L’empathie est essentielle pour un enseignant : elle permet de comprendre les difficultés, les émotions et les points de vue des élèves, d’adapter les explications et le rythme d’apprentissage, et de créer un climat de classe bienveillant et sécurisant.
En se mettant à la place de ses élèves, l’enseignant favorise la confiance, motive les apprenants et prévient les conflits, tout en identifiant plus tôt les besoins spécifiques nécessitant des aides ou des adaptations. L’empathie renforce ainsi l’efficacité pédagogique et contribue durablement au développement scolaire et personnel des élèves.
D’ailleurs, Adnane Chader et Hayat Sbai dans leurs reprise de la réflexion de (Brief et Weiss, 2002) affirment que « les émotions sont maintenant perçues comme essentielles aux expériences au travail et sont étudiées comme des prédicteurs pertinents de la performance »
Ces deux piliers sont essentiels mais peuvent engendrer des difficultés chez le l’enseignant leader. Les émotions, si elles sont négatives, peuvent fragiliser un enseignant. Éviter d’absorber les émotions négatives des apprenants est un autre défi que le formateur doit relever dans le cadre de la gestion de l’intelligence émotionnelle. Un élève pour qui on a développé une empathie, par exemple, profonde peut nous transmettre sa tristesse.
Au-delà de ce risque, l’intelligence émotionnelle n’a pas que des vertus. A ce propos, Alexandre Roberge (2014) affirme que « L’intelligence émotionnelle n'est [donc] pas un pouvoir magique qui amènerait les himains à mieux travailler ensemble. Au contraire, elle peut être un spectaculaire levier de manipulation. » Ainsi, on pourrait légitimement se demander jusqu’à quel point peut-elle être utilisée par un enseignant.
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Références
Chader, Adnane, Sbai, Hayat, « Chapitre 7. Le leadership émotionnel : une approche émergente du leadership dans les organisations », dans Natacha Pijoan et Jean-Michel Plane (coord.) Approches critiques des organisations Mélanges en l'honneur du Professeur Alain Briole, 2020, EMS Éditions.
Chader, Adnane, « Le leadership émotionnel : les compétences émotionnelles au service du leadership. Gestion et management. Université Paul Valéry - Montpellier III, 2019. Français. ⟨NNT : 2019MON30025⟩. ⟨tel02517432⟩
Barthélemy, Laurent « Leadership émotionnel : pourquoi il fait la différence aujourd’hui », 2025, https://laurentbarthelemy.fr/leadership-emotionnel/
Gendron, Bénédicte LES COMPÉTENCES EMOTIONNELLES COMME COMPÉTENCES PROFESSIONNELLES DE L’ENSEIGNANT : La figure de leadership en pédagogie. Questions de pédagogie dans l’enseignement supérieur, Jun 2008, BREST, France.
Gendron, Bénédicte, « Quelles compétences émotionnelles du leadership éthique, de l’enseignant au manager, pour une dynamique de réussite et de socialisation professionnelle ? », Éducation et socialisation, 24 | 2008, 141-155.
Goleman, Daniel, L'INTELLIGENCE ÉMOTIONNELLE Comment transformer ses émotions en intelligence, traduit de l'anglais au français par Thierry Piélat,1997, Editions Robert Laffont, S.A.
Roberge, Alexandre, « De l'intelligence émotionnelle à la manipulation », 2014, https://cursus.edu/fr/9701/de-lintelligence-emotionnelle-a-la-manipulation
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