Par Francine Clément  | f.clement@cursus.edu

Comment le numérique transforme la pratique de l'Histoire

Créé le dimanche 15 septembre 2013  |  Mise à jour le mercredi 16 octobre 2013

Comment le numérique transforme la pratique de l'Histoire PhotosNormandie, sur Flickr

Qu'est-ce qui fait la particularité de l'histoire à l'ère du web 2.0 ? Les pratiques des historiens se sont-elles modifiées en même temps que la toile se transformait pour devenir de plus en plus participative ? Deux textes permettent de mieux cerner les composantes de cette nouvelle histoire numérique.  Le premier, Y a t-il une Histoire Numérique 2.0 ?, présente une longue réflexion étoffée sur le sujet de la digital history. L'auteur, Serge Noiret, est spécialiste de l'information, Histoire et civilisations, à la bibliothèque de l'Institut Universitaire Européen. Disponible en ligne sur le site Academia.eu, son article a été publié dans la Collection de l'Ecole Française de Rome suite à une intervention lors d'un séminaire sur les changements des pratiques de l'histoire face à l'apport de l'informatique.

Le deuxième texte, Ce que le numérique fait à l'historien.ne,  date de mai 2012. Claire Lemercier, directrice de recherche au Centre de sociologie des organisations du CNRS, répond aux questions d'Elisa Grandi et Émilien Ruiz, doctorants en histoire contemporaine (2012), à propos de la digital history et du rôle de l'historien dans le développement du numérique, en portant un regard attentif et détaillé sur sa propre pratique. Publiées en ligne sur le site studistorici.com, les réponses de la chercheure sont simples et limpides, ses explications intéressantes même pour le non spécialiste en histoire.

 

Serge Noiret : Y a t-il une histoire numérique 2.0 ?

Dans cet article, Noiret étudie les mutations qui se produisent dans les concepts professionnels de l'historien, par exemple la pérennité des sources, un concept rendu précaire par le digital car les documents sont soumis à des modifications et des révisions continues. Sont apparues également de nouvelles façons de décrire les documents, de les conserver et de les rendre accessibles. Les outils de la recherche changent de même que les pratiques de communication, de lecture et de publication. L'auteur souligne aussi l'apparition de pratiques interdisciplinaires non traditionnelles en histoire, par exemple la collaboration des historiens avec les informaticiens. Par ailleurs, l'autorité académique est ébranlée par la multiplication de la provenance des études en histoire sur la toile. La notion d'auteur elle-même est en partie redéfinie au profit des collectifs. Face à ces changements, Noiret considère comme une nécessité la recomposition des méthodes scientifiques. Pour lui, l'engagement disciplinaire est également indispensable dans les choix techniques en ce qui concerne l'accès aux documents et aux codes des logiciels (open access, open source). Saisir les enjeux des changements servira selon lui à mieux gouverner ces modifications, entre autres dans l'attribution des textes et la validation des contenus.

 

Web 2.0

Noiret rappelle les principes généraux du web 2.0 au sein duquel les rôles du rédacteur et du lecteur sont en mutation et où la participation aux activités sociales sont primordiales. On y interagit en créant des contenus et les discours historiques se construisent en collaboration. L'exemple éloquent en est l'encyclopédie Wikipedia qui utilise le user generated content (UGC) pour élaborer les contenus. Après la collaboration entre auteurs par courrier électronique dans le web 1.0 plus statique et stable, les modifications des données se font dorénavant directement dans le texte. En histoire, cette collaboration se traduit par la construction de programmes au code accessible (Zotero, par exemple, pour la recherche), par les archives ouvertes où on partage les connaissances, les sources primaires, les documents, les informations, notamment celles dont la diffusion n'est pas encore validée. Pour l'auteur, il est très important de "dominer" ces espaces UGC pour les historiens : réseaux sociaux, blogues, podcasts, tagging aussi bien que les composantes techniques tels que les mash-up, les widgets, etc.

Par exemple, les bibliothèques sont allées chercher les usagers où ils se trouvent, sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook qui représente une porte d'entrée et un outil de distribution du catalogue. Noiret explique que cet usage du web a aussi transformé les catalogues eux-mêmes, où, par exemple, des nuages de mots-clés peuvent être fournis à l'utilisateur pour affiner et poursuivre sa recherche.

L'auteur rappelle que, dans le web 2.0, l'internaute ne se contente plus de double-cliquer mais participe à l'élaboration des contenus, peut y ajouter du sens et profiter de suggestions de poursuite de la recherche même en dehors du site où il se trouve. Les contacts s'y font directement à l'aide des médias sociaux et non plus à l'aide du courrier électronique. Désormais, l'internaute agit plus qu'il ne navigue sur des sites dynamiques dont la mise à jour est continue et interactive.


Avantages et désavantages du web 2.0 pour l'histoire   

Noiret cite Dan Cohen, du CHNM, qui souligne les avantages et les désavantages du web 2.0 pour la discipline. Le web nouveau facilite les communications en permettant des communications synchrones et asynchrones entre les historiens. Les nouveaux outils permettent une accumulation d'informations et de connaissances, de sources primaires et de documents dont la transmission se fait partout, à tous. La révision et l'indexation est assurée par tous et l'ouverture du code des programmes et des logiciels permet aux historiens de mieux "interagir avec les contenus numériques". Les désavantages de ce web 2.0 pour les historiens se rapportent à  la précarité de l'information numérique, l'obsolescence accélérée des technologies et la difficulté que représente la décentralisation de l'autorité scientifique pour bien cerner l'information. 

 

Wikipedia

Noiret considère que l'écriture collective entreprise dans le contexte non commercial de l'encyclopédie Wikipedia est porteuse de grandes possibilités  si elle est utilisée par les historiens dans un environnement scientifiquement fiable.  L'historien numérique serait celui qui comprend les raisons de Wikipedia, qui "vise à améliorer les connaissances historiques d'un grand nombre de lecteurs qui pourraient bénéficier grandement de la connaissance des spécialistes". L'auteur pose cette question : "Pourquoi l'historien , au service culturel de la société,  dont le rôle est d'améliorer la connaissance critique collective du passé, ne se servirait-il pas de l'instrument de diffusion de masse pour diffuser une histoire contagieuse, une discussion active  et participée et adopter les principes de l'histoire numérique 2.0". Noiret y voit des possibilités notamment au plan de l'enseignement où étudiants et chercheurs complètent des entrées ou améliorent les articles existants, révisent, corrigent et développent leur esprit critique face au web. Le rôle des historiens, dans ce web 2.0, serait de filtrer, d'organiser et d'interpréter les données apportées par le grand public. Noiret mentionne l'importance, pour les historiens académiques, de dépasser l'utilisation passive de lecture des données présentes sur le web pour passer à la promotion de l'utilisation active des nouveaux médias interactifs dans leur discipline.

 

Projets numériques en histoire

Les projets numériques en histoire sont devenus des plateformes interactives où les utilisateurs s'ingèrent activement dans les contenus, par exemple dans les wikis, les blogs, le tagging, les livetweet. Les modalités du contact (et du contrat implicite) entre les spécialistes et les lecteurs sont modifiées, notamment par le crowdsourcing, qui  fait suite aux projets de numérisation massive dans les organismes culturels, les bibliothèques. En étant multipliées, les sources primaires numérisées modifient les possibillités de recherche et d'enseignement. En plus de l'accès facilité aux thèses, aux informations, aux documents, on retrouve maintenant sur les sites d'histoire les méthodes requises pour organiser le crowdsourcing.

L'histoire numérique peut servir à construire des contenus académiques par l'utilisation de nouvelles formes d'écriture scientifique. La digital history fournit l'occasion d'une réflexion sur les moyens et les canaux de la transmission des discours. Pour Noiret, le web pourrait compléter une diffusion traditionnelle.  L'auteur cite de nombreux exemples de sites d'histoire où on voit une réelle ouverture au public dans le but de créer de nouveaux discours. Photos Normandie, sur Flickr, est un instrument de travail collectif de re-documentation de photographies,  un outil utilisé dans des ouvrages académiques et dont les annotations sont vérifiées par des spécialistes. Parallel Archive est un autre exemple de projet ouvert cité par Noiret. Cette archive ouverte de la Central European University, à Budapest, en plus de rendre les sources accessibles, offre la possibilité de créer son espace personnel de recherche, un environnement collectif d'étude (ajouts, annotations, discussions)  ou de décrire les documents à l'aide de métadonnées.

L'exposition en ligne  Gulag Many Days, Many Lives, un projet du CHNM fabriqué à l'aide du logiciel libre Omeka, veut créer des contacts avec le plus grand public possible. Les internautes commentent et partagent leurs réflexions sur leur expérience du Goulag, le projet ayant pour but de collecter des sources nouvelles du monde entier. La Central Database of Shoah Victims' Names, un autre projet numérique qui désenclave l'histoire, fait la demande de participation directe du monde internaute pour créer l'archive des disparus à l'aide de nouveaux témoignages. C'est le cas également de la September 11 Digital Archive qui collectionne et présente notamment des images numériques et des emails en lien avec l'événement tragique du 9/11 et qui a été intégrée à la Library of Congress.

Noiret conclut que l'histoire numérique se constitue d'histoires diverses issues de communautés, de familles ou d'individus, parfois par des témoignages directs, sans médiation des scientifiques. Il souligne enfin la nécessité de posséder des connaissances technologiques pour rendre l'histoire passionnante et socialement utile au grand public internaute grâce à la participation aux contenus. Pour lui, l'histoire numérique 2.0 peut en outre donner une place aux laissés pour compte de l'Histoire et il importe de convaincre les historiens de profession de l'utilité de la toile dans l'amélioration de leurs travaux.

 

Claire Lemercier : Ce que le numérique fait à l'historien.ne

Claire Lemercier, interviewée par Grandi et Ruiz, définit la digital history et ses composantes d'abord par l'édition électronique des sources. Comme historienne du contemporain, elle utilise abondamment les outils informatiques à de multiples fins : accès à la bibliographie et aux sources, veille scientifique, communications avec les collègues , écriture des textes en groupe ou seule, édition et constitution de bases de données de sources, traitement quantitatif des sources. Pour Lemercier, l'histoire numérique doit être davantage que les pratiques des historiens geeks et pour elle, il est urgent de lui donner un contenu plus précis.

La question de la structuration de l'information historique se pose à nouveau par la multiplication des informations et des outils pour les traiter ; les historiens peuvent tirer des résultats très positifs de la constitution de bases de données bibliographiques (par exemple, à l'aide de l'outil Zotero) et de la possibilité de structurer les métadonnées pour les rendre utiles à leur recherche.  

 

Transformation du métier d'historien

La directrice de recherche considère que tout a changé depuis 10 ans dans la manière de faire, bien qu'il faille tenir au principe de base qu'est la critique des sources. L'une de ces modifications, la multiplication des emails, accroit la communication scientifique mondiale en facilitant les interactions, même de loin, mais, selon elle, cela nuit au travail de recherche classique  et notamment à l'écriture. La numérisation des documents ouvre, quant à elle, de nouvelles possibilités de dialogue et de discussion dans la recherche mais pose la question de ses limites. Où s'arrête le chercheur dans l'innombrable masse de documents à vérifier et à analyser ?  Un problème important est de faire l'arbitrage entre le temps de collecte d'informations et le temps de lecture et de traitement. L'accès aux sources et la manière de les lire a aussi changé. Les sources sont accessibles mais dispersées ; elles ne font pas partie de corpus cohérents. Par ailleurs, même s' il n'est plus nécessaire de se rendre physiquement dans le lieu de conservation des documents, il faut continuer de poser la question de l'origine des fonds. Pour l'auteure, une véritable révolution dans le rapport aux sources s'est également produite. Par exemple, la description d'une photographie numérique ou la transcription du texte des sources photographiques est-elle devenue superflue ?  Selon Lemercier, toutes ces transformations amènent des questions qu'il faut discuter collectivement.

Le développement des recherches collectives est une autre composante de l'histoire numérique décrite dans l'entretien. Les outils de révision et de partage, cruciaux, ont des effets psychologiques positifs sur les chercheurs : les révisions sont mieux acceptées parce que transparentes et retraçables par les auteurs. Elle voit un autre avantage dans le partage du travail bibliographique, des dépôts de sources : cela rend possible le partage du travail de dépouillement et les collaborations à distance, malgré des problèmes pratiques (identification normalisée des fichiers, uniformisation de l'équipement informatique). Cependant, ces recherches collectives sont moins considérées dans le monde académique et professionnel de l'histoire ou on fait encore sa place sur la base des travaux individuels. En outre, certains travaux comme les carnets de veille ou les bases de données collectives ne sont tout simplement pas reconnus.

Concernant l'édition scientifique en ligne, "le libre accès me semble devoir être la règle" affirme la directrice de recherche. Pour elle, c'est une bonne chose que des documents épuisés ou libres de droits, les produits des fonctionnaires et les travaux sans perspectives lucratives  soient accessibles grâce à des plateformes comme l'Internet Archive ou Zotero Commons.  Elle souligne par ailleurs l'importance de bien documenter les sources numérisées (un travail immense mais indispensable) afin qu'elles soient utiles à d'autres.  Dans le monde scientifique, il y a encore une méfiance vis-à-vis de l'édition numérique mais l'auteure rappelle que les comités de rédaction sont tout aussi exigeants que pour les revues sur papier. Il semble aussi y avoir une confusion entre la mise en ligne de "matériaux sélectionnés scientifiquement" et l'ouverture des archives aux objets non publiés, aux écrits préliminaires et aux work in progress qu'on peut commenter. Il faut selon elle que le "caractère non validé de l'objet soit bien clair pour tous".

Pour Claire Lemercier, le problème de gestion de la masse d'informations est bien réel. En 2012, les éléments de sa recherche sont variés dans la forme et dispersés : éléments papier, fichiers numériques, documents sous les deux formes. La documentation est plus volumineuse que pour sa soutenance de thèse en 2001 à cause de l'accès facilité à l'information. La relecture des documents n'est pas possible pour tous les chapitres de la recherche parce que celle-ci n'est jamais finie ; on a toujours accès à d'autres éléments, ce qui cause, pour l'historienne, un sentiment de doute dont elle se sort en choisissant les éléments centraux en lien avec sa vision du sujet.

Les outils qui ont changé sa pratique d'historienne sont les instruments de veille. Même s'ils prennent beaucoup de son temps, ils sont profitables à l'enseignement et à l'évolution de ses recherches. Elle lit notamment les Lettres de OpenEdition, les Liens-socio, des digests dont histoire_eco et des carnets de recherche comme sur le site Devenir historien, ce qui prend du temps sur ses loisirs et ses activités professionnelles et qu'elle arrête de lire dans les périodes de travail plus intenses. Elle utilise également des outils de traitement quantitatif des données et des logiciels gratuits et souples d'analyse formelle. Pour la chercheure, la modification des outils en histoire numérique peut amener à réfléchir collectivement sur les bases du travail, par exemple sur les méthodes et les pratiques comme la lecture ou la prise de notes sur une source.

Références

Serge Noiret Y a t-il une Histoire Numérique 2.0 ? sur Academia.edu : http://www.academia.edu/739198/Y_a_til_une_Histoire_Numerique_2.0_ [consulté le 14 septembre 2013]

Entretien avec Claire Lemercier par Elisa GRANDI et Émilien RUIZ, Ce que le numérique fait à l’historien.ne sur Diacronie Studi di Storia Contemporanea, www.diacronie.it, N. 10 | 2|2012 Digital History: la storia nell’era dell’accesso : http://www.studistorici.com/2012/06/29/grandi_numero_10/ [consulté le 14 septembre 2013]

Image d'en-tête : PhotosNormandie, sur Flickr, licence CC BY-SA

Corps de texte : Wikipedia, article Bataille d'Hastings; site Gulag History.

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