Par Christine Vaufrey B  | info@cursus.edu

Qui doit s'occuper de la mise en ligne du patrimoine culturel européen ?

Créé le lundi 7 mars 2011  |  Mise à jour le vendredi 3 juin 2016

Qui doit s'occuper de la mise en ligne du patrimoine culturel européen ?

Si l'on souhaite, vraiment, que la formation tout au long de la vie devienne une réalité pour tous les citoyens du monde, il faut travailler à faire disparaître les barrières techniques, géographiques, économiques et culturelles qui gênent ou empêchent actuellement l'accès aux oeuvres faisant partie du patrimoine mondial.

L'on ne peut certes pas mettre les pyramides de Kheops dans son salon. Mais l'on peut les admirer et en apprendre beaucoup sur leur histoire grâce aux livres, aux films, aux conférences et aux articles numérisés désormais accessibles sur la toile.

Va t-on se laisser manger par l'ogre Google ?

A qui revient la tâche monumentale de numériser les traces visibles de notre patrimoine culturel ? Comment garantir le libre accès à ces oeuvres ? La Commission européenne se penche depuis plusieurs années sur le sujet, emboîtant là le pas aux Etats européens qui voient avec une crainte non dissimulée l'ogre Google passer un nombre croissant d'accords avec les bibliothèques et les musées d'Europe.

Un rapport publié en janvier dernier fait le point sur le sujet. Dans son résumé en français, on lit que ses co-signataires recommandent sans hésitation aux institutions publiques de prendre leurs responsabilités et d'assurer le contrôle de la numérisation des oeuvres, tout comme d'en garantir l'accès. Ceci, en passant au besoin (et le besoin est immense...) des accords avec le secteur privé, qui peut assurer la numérisation des oeuvres et conserver l'exclusivité de leur utilisation pendant une période de 7 ans. Les auteurs du rapport prennent ici position contre les accord d'exclusivité signés entre Google et plusieurs bibliothèques européennes, d'une durée initiale de 25 ans, réduite dernièrement à 15 ans.

On comprend aisément la crainte des acteurs institutionnels européens de voir Google faire main basse sur le patrimoine culturel européen. D'autant plus que les observateurs vigilants de Google Livres ont remarqué que l'algorithme de recherche utilisé par Google privilégie les titres d'ouvrage et le nombre d'exemplaires vendus. En d'autres termes, vous trouverez mieux et plus vite votre bonheur dans Google Livres si vous inscrivez dans la fenêtre de recherche les mots d'un titre plutôt que des mots clés que vous voudriez retrouver dans différents textes, par exemple pour évaluer la période d'apparition et le succès d'une expression ou d'une idée. " Google Books ressemble de plus en plus à une librairie et de moins en moins à une bibliothèque ", dit Hubert Guillaud dans un billet intitulé Les limites de Google Books. Les ingénieurs de Google répliquent qu'ils se basent pour construire et adapter leur algorithme sur la moyenne des recherches, de manière à satisfaire un utilisateur tout aussi moyen. Mais l'on a peine à croire que ce fameux "utilisateur moyen" se rue sur les millions d'ouvrages exhumés des réserves des bibliothèques européennes où ils dormaient depuis des années, voire des siècles...

Europeana, l'auberge espagnole du patrimoine culturel européen

La riposte européenne à Google Livres s'appelle Europeana. Ouvert en 2008, le portail européen de la culture contient déjà plus de 15 millions d'oeuvres : images, textes, sons et vidéos, fournis par plus de 1 500 institutions patrimoniales telles que le Rijkmuseum d'Amsterdam, la British Library de Londres ou le Louvre de Paris. Le rapport pré-cité, rédigé à la demande de la Commission européenne, recommande que d'ici 2016, la totalité des chefs d'oeuvre du domaine public des Etats membres de l'Union soit intégrée à Europeana. Le temps paraît bien court pour cette tâche titanesque... et fort chère, puisque les co-rédacteurs du rapport estiment à 100 milliards d'euros le coût de la numérisation de la totalité du patrimoine culturel européen !

Dans son état actuel, Europeana a déjà beaucoup à nous offrir. Outre l'accès à des oeuvres très rares, il nous permet de découvrir les institutions patrimoniales publiques d'Europe, puisque chaque ressource peut être vue dans son contexte, c'est à dire sur le site de l'institution qui en a assuré la mise en ligne publique. Qui plus est, Europeana ne se cantonne pas aux documents imprimés. On y trouve aussi des tableaux, des objets, des sculptures. On ne voit pourtant pas comment le portail européen pourrait en matière d'art rivaliser avec Google le géant, dont l'Art Project nous offre le meilleur de ce qui existe en matière de numérisation d'oeuvres...

Mais aussi bien alimentés soient-ils, Google Livres comme Europeana souffrent d'un défaut majeur : la recherche y ressemble à un parcours du combattant. Dans ce domaine, la quantité est l'ennemie de la qualité. Google a bien sûr privilégié une approche plus populaire qu'Europeana, qui s'affiche clairement comme un instrument d'érudition. Néanmoins, c'est sur Europeana qu'on trouve depuis peu une première manifestation de l'aide à la consultation, sous la forme d'une exposition consacrée à l'Art nouveau. Exposition courte, mais qui sort des sentiers battus en présentant des oeuvres peu connues. Accompagnez-nous, par pitié ! Aidez-nous à nous y retrouver parmi ces centaines de milliers de références, non seulement au travers d'un algorithme de recherche fait pour l'utilisateur "moyen" que nous ne sommes pas, mais en nous signalant les pièces les plus intéressantes dans le domaine qui nous intéresse. Les différentes options de découvertes proposées sur la page d'accueil de Gallica, bibliothèque en ligne de la Bibliothèque Nationale de France, sont à cet égard d'une aide précieuse.

Harmoniser l'accès aux contenus venus de toute l'Europe

Les promoteurs d'Europeana se trouvent devant une tâche gigantesque. Le portail souffre actuellement d'un manque d'homogénéité évident, qui n'est que le reflet de l'absence d'harmonisation des législations et pratiques des différents états de l'union en matière d'accès à leur patrimoine numérisé : hétérogénéité des droits de consultation et de réutilisation entre les institutions (Europeana n'accueillant pas uniquement des oeuvres tombées dans le domaine public), absence de traduction des notices, disparité des formats de numérisation... Il faut actuellement être très motivé, lorsqu'on n'est pas un expert polyglotte en recherche documentaire, pour utiliser Europeana.

Mais le jeu en vaut la chandelle. Le patrimoine européen, accumulé depuis des milliers d'années, mérite un effort conséquent de la part des Etats, institutions publiques et privées, mécènes, et de la part de l'Union elle-même, pour être mis à la disposition du plus grand nombre, afin que notre mémoire commune se fortifie et que la créativité fasse son oeuvre, tant il est vrai que l'on ne crée jamais à partir de rien, mais plutôt en revisitant la traces de ceux qui nous ont précédés. Et la bataille entre Europeana et Google n'aura peut-être pas lieu : Google dit ne voir aucune objection à ce que les oeuvres numérisées par ses soins s'intègrent au portail public européen. Google se réservant "juste" le droit exclusif de gagner de l'argent avec les oeuvres numérisées pendant 15 ans... ou 7 ans, si les institutions d'Europe parviennent à faire valoir l'intérêt collectif.

Livres numériques : l'Europe veut contrer Google. Euractiv.fr, 12 janvier 2011.

La nouvelle Renaissance - Rapport du Comité des Sages sur la mise en ligne du patrimoine culturel européen - janvier 2010. résumé en français du rapport original en anglais (.pdf)

Les limites de Google Books. H. Guillaud, La Feuille, 15 novembre 2010.

Portail Europeana

Google Livres

Illustrations :

Haut : gallica.bnf.fr/ Bibliothèque nationale de France

Bas : capture d'écran de la page d'accueil du portail Europeana

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