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Les défis de financement des jeux vidéo produits en Afrique

Les banques en Afrique rechignent à financer les concepteurs de jeux vidéo, un frein au développement de ce secteur de l’économie créative.

Par Christian Élongué , le 03 juin 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 04 juin 2018

Jbdodane On VisualHunt.com / CC BY-NC

En marge des grandes entreprises internationales, de nouveaux studios de développement indépendants tentant, tous à leur façon, de développer l’industrie du jeu vidéo à travers le continent africain et au-delà.

Mais, ils devront au préalable trouver des solutions créatives aux principales entraves à la structuration de cette dernière-née des industries créatives sur le continent. Les deux plus importantes, à l’heure actuelle, sont l’accès au financement et la monétisation des jeux produits. Dans cette analyse, nous présenterons comment cela affecte les développeurs et la nécessaire intervention de l’Etat pour soutenir les acteurs de ce secteur.

L’accès au financement, une barrière pour les concepteurs.

L’argent est le nerf de la guerre vous diront surement tous les studios africains - au Kenya (Afrikana Digital), Ghana (Leti Arts), Cameroun (Kiro’o Games), Nigeria (Maliyo Games, Gamsole), Sénégal ( Cyan Girls, Cauriolis) ou Madagascar (Lomay), etc. -  engagés dans l’industrie du jeu vidéo. À ce propos, Olivier Madiba déclarait dans une interview[i] :

« La plupart des créateurs sont vraiment bloqués par le financement. […] Il y a beaucoup de jeunes qui veulent créer, mais aucune banque ne finance le jeu vidéo ici, comparé à l’Occident, par exemple, où certaines banques ne font que ça. C’est en train d’émerger, mais il n’y a pas encore de fonds, de capital risque, de mécènes qui croient en cela. Donc c’est sûrement le plus grand frein. »

Pour surmonter ce frein et contourner les taux d’intérêt élevés proposés par les banques, les entrepreneurs du continent disposent de leviers alternatifs comme les prêts à taux zéro octroyés par Afrique Innovation, doté de 550 000 euros par l’Agence française de développement(AFD); les fonds d’amorçage (Teranga Capital) et de capital-risque (incubateur MEST Africa) ; les business Angels (Cameroon Angels Network et Ivoire Business Angels) ; les concours et bourses, et enfin le financement participatif (BuntuTeki de CTIC Dakar).

Le financement participatif : une bouée de sauvetage ?

Les développeurs africains se reposent essentiellement sur le financement propre, le financement participatif, la sous-traitance pour de grands studios étrangers ou alors des contrats[1] avec des entreprises locales désirant créer des jeux éducatifs à des fins de formation ou de sensibilisation.

Au Maroc, Hatim Bensaïd, PDG et cofondateur de Funsoft, n’a pu compter que sur lui et ses actionnaires pour produire « Rangi », le premier jeu africain en réalité virtuelle. Chaque centime du million de dirhams qu'a coûté la réalisation du jeu a été financé en fonds propres.

En Tunisie, c’est par grâce à la sous-traitance que Digital Mania[ii], premier studio indépendant de jeu vidéo, a pu survivre, lorsque leur premier jeu Defendoor, n’a point rencontré le succès escompté. « Depuis 2013, c’est ce qui nous a permis de monter en compétence et de rester à flot financièrement » a reconnu Walid Sultan Midani, fondateur et CEO du studio.

Au Cameroun, le jeu vidéo PC Aurion disponible sur steam, a été financé grâce à l’equity crowdfunding[iii], une alternative au conservatisme des banques pas trop friandes d’innovation. Une stratégie encore peu connue sur le continent qui leur a permis de rassembler près de 183 000 euros (120 millions de francs CFA environ). Le studio s’est appuyé sur cette expérience réussie pour coacher et accompagner les jeunes pousses qui désirent se lancer également dans cette aventure, parfois risquée mais nécessaire.

Cependant, le caractère émergent de cette industrie nécessite une intervention de l’État qui doit soutenir les concepteurs et faciliter le développement de ce secteur. Or en Afrique, les gouvernements rechignent encore à transmettre des subventions ou des fonds à l’industrie naissante du jeu vidéo. Une situation bien déplorable qui limite considérablement l’expansion de cette industrie. Surtout lorsqu’on sait que la production d’un jeu vidéo de qualité mobilise d’importantes ressources financières et techniques. La production du jeu PC Aurion : L’héritage des Kori-Odan, par exemple a nécessité 13 années de développement et 120 millions de FCFA. Beaucoup d’autres projets ont ainsi vu le jour sur Kickstarter[2] ou d’autres plateformes de financement participatif.

De la nécessité d’une plus grande implication des gouvernements africains.

Quelques gouvernements ont commencé à miser sur ce secteur. C’est le cas par exemple du ministère des Arts et de la Culture camerounais, qui a parrainé Aurion, créé par Kiro’o Games d’Olivier Madiba. Ce dernier reconnait l’impact de cet appui dans la reconnaissance nationale et la crédibilité internationale[iv] de leur projet. Il s’agit cependant là d’un cas bien isolé par rapport aux autres studios indépendants qui ne reçoivent point de subvention étatique.

Or l’intervention de l’Etat dans l’industrie des jeux vidéo est une pratique courante qu’on observe dans les pays européens, asiatiques ou d’Amérique. De nombreuses entreprises ont connu une forte croissance grâce à l'appui intelligent du gouvernement et à un cadre réglementaire favorable. Au Québec, en Chine, en France et aux USA, le gouvernement propose des charges basses, ainsi que des crédits d'impôt aux professionnels qui choisissent de s'y installer. Les conditions de travail et les perspectives d'avenir étant favorables, cela attire un grand nombre de talents.

Le Québec est chef de file dans ce secteur. Depuis 22 ans déjà, un crédit d’impôt remboursable pour la production de titres multimédias a été instauré afin de favoriser l’émergence et le développement de l’industrie du jeu vidéo. Cela a permis de positionner le Québec comme pôle d'excellence à l'échelle internationale. Aujourd'hui, l'industrie québécoise du jeu vidéo compte sur une main-d'œuvre d'environ 11 000 personnes réparties dans près de 140 entreprises[v], ce qui lui confère une position de meneuse au Canada et une place importante dans le monde. Le Canada est d’ailleurs considéré comme l'eldorado du jeu vidéo.

Un eldorado que les acteurs du jeu vidéo aimeraient créer sur le continent. Et bien qu’il y’ait cette grosse difficulté à financer la production du jeu et à trouver un modèle économique rentable sur les smartphones, le potentiel est réel et présent. La population africaine est très jeune et le jeu vidéo deviendra assez rapidement un phénomène social et culturel accepté. C'est donc un secteur prometteur, pourvoyeur d'emplois et façonneur d’imaginaire auquel les investisseurs devraient accorder beaucoup d’attention aux futures mutations. Le rôle de l’État dans cette dynamique est capital…


[1] C’est le cas par exemple de la majorité des titres du studio Leti Arts. Le jeu Hello Nurse fut une commande du Ministère de la Santé et de l’ONG JHPIEGO.

[2] Bien connue des amateurs de jeux vidéo, l’entreprise américaine Kickstarter est un outil de financement participatif qui permet aussi de rassembler des avis et des statistiques sur les personnes intéressées par le jeu. Des données qui manquent encore aux éditeurs africains.


[i] Alexis Guilleux, « Invité Afrique - En Afrique, «le jeu vidéo a franchi un cap en production et en consommation» », [En ligne : http://www.rfi.fr/emission/20171112-afrique-jeu-video-production-consommation-madiba-kiroo-games]. Consulté le 7 mai 2018.

[ii] Chellal Salsabil, « Digital Mania : qui se cache derrière les 1ers jeux vidéos 100% tunisiens ? », JeuneAfrique.com, 2015. Consulté le 15 mai 2018.

[iii] Rédaction, « Kiro’o Games, startup camerounaise financée par Equity crowdfunding », Financial Afrik, 2014. Consulté le 06 mai 2018.

[iv] Léo Pajon, « Jeux vidéo : la percée du made in Africa », JeuneAfrique.com, 2015. Consulté le 10 mai 2018.

[v] Audrey Cloutier, « Soutien à l’industrie du jeu vidéo - Le gouvernement du Québec salue la croissance et les investissements d’Electronic Arts à Montréal », [En ligne : https://www.newswire.ca/fr/news-releases/soutien-a-lindustrie-du-jeu-video---le-gouvernement-du-quebec-salue-la-croissance-et-les-investissements-delectronic-arts-a-montreal-618520143.html]. Consulté le 20 mai 2018.

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